CHAPITRE 1

New York. Mardi 23 mai, 8h45.

Emma emprunta le même chemin qu'elle prenait tous les jours et pénétra dans le bâtiment de l'université de Columbia, section droit pénal, par la porte de derrière. Elle avait pris l'habitude de passer par là pour rejoindre son bureau, car l'itinéraire était plus pratique et plus près de la bouche de métro.

Elle s'avança dans le couloir chargé de boiseries, curieusement très calme et silencieux, pour prendre la cinquième porte sur la droite. Le bureau dans lequel elle pénétra était sans dessus dessous, les dossiers avaient été retournés, vidés de leur contenu, les papiers éparpillés sur le sol. Elle tourna la tête à gauche, attirée par un bruit provenant du bureau contigu, celui de son maître de thèse. La porte en était grande ouverte contrairement à l'habitude. Deux individus se trouvaient là, touchant à tout ce qui se présentait sans la moindre précaution.

« Mais qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous faites ici ? », dit-elle agressive. « Cet endroit est interdit à toute personne étrangère ! C'est vous qui avez mis à sac le bureau ? »

Les deux hommes avaient stoppé leurs activités de fouille pour la regarder attentivement. L'un deux, de stature moyenne, mince, habillé d'un costume gris sur une chemise blanche, les cheveux châtains un peu en pagaille, mal rasé, s'arrêta de mâcher son chewing-gum et la fixa de ses yeux verts. Le second, plus trapu, brun aux yeux noirs, de type italien, portant un blouson de cuir sur un tee-shirt et un jean, semblait beaucoup plus sympathique au premier abord. Le premier s'avança vers elle, tendant sa plaque, et prononça clairement en détachant les syllabes :

« Police. Ici c'est moi qui pose les questions. »

Sa voix avait un timbre agréable et chaud, mais le ton était froid et dénué d'humanité.

« Stan ! », l'interpella son collègue.

« C'est quoi votre nom ? » demanda l'inspecteur Stanford.

« Stan ? »

Emma pénétra un peu plus dans la pièce et soudain ses yeux s'écarquillèrent d'horreur, mais le cri ne put sortir de sa bouche. Le second policier se précipita tant bien que mal vers Emma enjambant le cadavre d'un homme étalé sur le sol, manquant de tomber en glissant dans une large flaque de sang. Il la repoussa alors dans l'autre pièce, pour la faire asseoir puis il se retourna vers son coéquipier.

« Stan ! Merde ! Pourquoi lui as-tu laissé voir le corps ? », cria-t-il.

« J'ai oublié, Bailly… Ca arrive ! » Puis presque pour lui-même : « Ils en mettent du temps pour venir le chercher… »

John Bailly soupira consterné, et alla interroger la jeune femme.

« Ca va ? »

« Il est …mort ? »

« Oui. Qui êtes-vous ? »

« Emma Hanton. » dit-elle l'air absent.

« Vous faites quoi ici ? Vous travaillez ? », continua-t-il pendant que Stanford fouillait maintenant le bureau d'Emma.

« Je suis en thèse ici, avec maître Marshall. »

« Donc vous le connaissiez bien ? », demanda Bailly.

« Si on veut. »

« Les réponses, c'est oui ou non. Avec des détails si c'est pas trop vous demander. » asséna Stanford d'un ton glacial, le chewing-gum dans la bouche, sans même regarder la fille. « Vous couchiez avec lui ? »

« Pardon ? Vous n'êtes pas bien ! C'était mon maître de thèse, comme un père pour moi ! »

Stanford ne sembla même pas écouter la réponse.

« Bailly, tu l'emmènes faire sa déposition, moi j'attends que les types de la morgue viennent récupérer le corps. »

Bailly s'exécuta et accompagna Emma Hanton jusqu'à sa voiture. Si elle était passée par la porte principale pour entrer dans le bâtiment, Emma aurait immédiatement compris que quelque chose de grave s'était produit : cinq voitures de police au total étaient garées là.

Le téléphone résonna dans l'immense bureau du doyen de la faculté de droit.

« Allo ? Richard ! Bien sûr que je suis au courant. On m'a appelé sur les lieux dès que la police est arrivée, pour reconnaître le corps. C'est une femme de ménage qui l'a trouvé ce matin. C'est terrible… Ils ont même emmené la petite Hanton. Je ne peux pas croire honnêtement qu'elle y soit pour quelque chose ! Oui, oui, je sais…Veillons à ce que tout soit fait dans les règles. Je ne voudrais pas que ce que Marshall avait planifié tombe à l'eau… Non, bien sûr… C'est ça. A plus tard, Richard. »

Le vieil homme raccrocha. Son visage exprimait toute l'horreur de la perte de son ami et collègue. Il avait appelé la femme du défunt pour lui annoncer la nouvelle, et même après avoir passé toute sa vie à plaider au tribunal, il n'avait pas pu trouver les mots justes. Cela faisait des années qu'il connaissait Frank Marshall, et qu'ils travaillaient de concert. Et maintenant il n'était plus.

Stanford regardait la fille à travers la glace sans tain. Elle paraissait très calme, pas du tout impressionnée par les lieux.

« Ca fait une heure que je parle avec elle et elle n'a pas dévié d'un pouce par rapport à sa déposition d'origine. », lui dit Bailly une canette de soda à la main.

« Elle n'a pas craqué ? », demanda Stanford déçu.

« Non, elle a juste demandé un verre d'eau. Elle a les nerfs solides… »

Emma fixait le miroir qui couvrait tout le mur gauche de la salle d'entretien. Elle savait pertinemment qu'on l'observait attentivement à travers ce dernier. Elle avait eu du mal à admettre que Frank Marshall soit décédé. On ne lui avait laissé aucun répit depuis le matin même et maintenant qu'elle était seule, l'émotion prenait enfin le dessus. Elle avait quitté son tuteur de thèse la veille au soir aux environs de 19h. Il l'avait renvoyée chez elle après lui avoir donné les dernières corrections à apporter à sa soutenance. Le bâtiment était quasiment vide à cette heure-là, les femmes de ménage finissant leur tournée. Elle avait ensuite pris le métro pour rentrer chez elle, s'était fait couler un bain, et avait passé la soirée seule à lire un peu. Elle avait tout raconté en détail à l'inspecteur Bailly qui s'était montré correct, poli et assez prévenant. Mais elle n'était pas idiote, sans alibi elle devenait de ce fait suspecte aux yeux de la police. Elle enfouit son visage dans ses mains. Sans preuve ils ne pourraient pas la garder indéfiniment ici !

La porte s'ouvrit brusquement. L'inspecteur Bailly était revenu accompagné de son collègue. L'interrogatoire allait recommencer depuis le début, ils comptaient l'avoir à l'usure. Bailly s'assit à sa droite et Stanford à l'autre bout de la table, face à elle. Il relut les notes prises par son collègue, lentement, en silence.

« Quelles étaient vos relations avec Marshall ? », demanda-t-il soudain.

« Il est…était… mon tuteur de thèse depuis quatre ans. »

« Et ça s'arrêtait là ? »

« Oui. Je l'assistais aussi de temps en temps dans son métier d'avocat. »

« Vous lui connaissiez des ennemis ? »

« Quand vous êtes avocat, il y a forcément des gens qui vous en veulent ! »

« Avait-il des maîtresses ? »

« Comment voulez-vous que je le sache ! »

« Vous en faisiez peut-être partie… »

Le policier tentait de lui faire avouer quelque chose qui n'avait jamais existé. Emma avait bien eu vent de la réputation de coureur de jupons de son mentor, mais il ne lui avait jamais fait aucune avance. Elle répondit non à la question, une fois de plus.

« Vous n'étiez peut-être pas son genre ! C'est vrai qu'à bien vous regarder, vous n'avez rien de vraiment séduisant. »

Emma croyait rêver, il prenait un malin plaisir à la rabaisser sans même oser la regarder. Son but était tout simplement de provoquer en elle l'exaspération pour accélérer les aveux.

« Mais parfois l'habit ne fait pas le moine. Je suis sûr qu'au fond, vous êtes une petite chaudasse ! »

Emma prit le parti de ne plus répondre aux attaques. Bailly commençait à se sentir mal à l'aise, et se tortillait sur sa chaise, espérant ainsi faire comprendre à Stanford qu'il allait un peu trop loin.

« Il vous avait promis de divorcer et n'a pas tenu son engagement... Ça vous a tellement mise en colère que vous l'avez tué ? »

Les accusations étaient si ridicules qu'Emma ne put réprimer un éclat de rire. Levant enfin les yeux de ses papiers, Stanford vrilla son regard dans celui d'Emma pendant cinq bonnes minutes sans dire un seul mot. Voyant qu'elle ne baisserait pas les yeux, il mit fin à l'interrogatoire.

« Vous comme moi savons que je ne peux pas vous garder plus longtemps. »

« Mais vous me croyez coupable, n'est-ce pas ? », osa dire Emma.

Stanford eut un sourire féroce.

« Rassurez-vous, je ne vous lâcherez pas comme ça. »

Emma prit ses affaires et sortit en même temps que ses deux tortionnaires.

« On sera sûrement amené à vous entendre encore une fois ou deux. », la prévint Bailly.

« Pas de soucis. »

Il valait mieux pour elle se montrer coopérative.

Stanford l'observa au moment où elle partait. Elle portait un jean délavé, des ballerines à talons plats et un pull bleu en coton un peu difforme. Ses cheveux bruns et lisses étaient tirés en arrière et ramenés en chignon, faisant ressortir son beau visage. Mais finalement il la trouvait assez quelconque.

« Elle a de jolis yeux cette fille ! », s'exclama Bailly. « Tu as vu ça ? Ils sont gris, c'est plutôt rare. »

Stanford se moqua de lui ostensiblement.

« Trop jeune pour toi Bailly ! Tu pourrais être son père ! »

« A ton avis, coupable ? »

« Pas d'alibi. »

« Mais le mobile ? », demanda Bailly.

« Meurtre passionnel… »

« Ca l'a beaucoup fait rire ! D'ailleurs, tu n'y es pas allé un peu fort ? »

« Devenir calife à la place du calife... », poursuivit Stanford sans lui répondre.

Bailly haussa les épaules.

« Il faut toujours se méfier de l'eau qui dort ! », ajouta Stanford.

« C'est un peu comme toi ! On dirait que tu es gentil comme ça, de loin… »

Le médecin légiste jeta dans la poubelle ses gants en latex et sa blouse bleue maculée de substances indéterminées, et se tourna vers Stanford.

« Aurez-vous une fois dans votre vie l'amabilité de venir assister à une autopsie ? », demanda-t-il à Stanford qu'il ne supportait pas.

« Le jour où ça sentira la rose ici ! Et puis je sais que vous n'attendez qu'une chose, me coucher sur une de ces tables pour me couper en rondelles… », répondit-il en toisant son interlocuteur qui faisait une tête de plus que lui.

« Stan… »

Bailly venait de surgir à son tour de la salle d'autopsie. C'est lui qui invariablement venait participer aux dissections du docteur Fillington à la place de son coéquipier.

« Alors, vos conclusions ? », demanda finalement Stanford.

« Blessure par arme blanche ayant entraîné la mort. » La voix semblait provenir d'un enregistrement. « En clair, on lui a tranché la gorge. De façon très précise et profonde, mais par devant. Le tueur est droitier. Je dirai qu'il a fait ça avec un gros couteau de chasse vue la forme de la blessure. L'heure du crime doit être située entre 20h et 21h vue la rigidité cadavérique.», expliqua Fillington.

« Est-ce qu'une femme serait capable de ça ? »

Bailly regarda Stanford de travers.

« Une femme ? Oui, pourquoi pas. Ce n'est pas impossible mais fort peu probable. Les femmes préfèrent le poison, ça fait moins de saleté. Même dans leurs crimes, elles sont obsédées par le ménage et la propreté ! »

Stanford semblait tout de même satisfait de la réponse. Le docteur poursuivit son rapport.

« En tout cas, ils étaient au moins deux. Il a des ecchymoses sur les bras… Egorger un type de cette façon, sans qu'il soit ligoté à une chaise, il faut absolument qu'une tierce personne tienne la victime pour qu'elle reste tranquille. Je vois mal quelqu'un se tenir debout devant son agresseur, et se laisser gentiment trancher la carotide sans bouger ! »

« Effectivement… », admit Stanford tout en échafaudant dans son esprit tordu les scénarios les plus plausibles.

Puis il entraîna son collègue pour sortir de cet endroit nauséabond mais malgré tout incontournable.

« Au fait, son nom me dit quelque chose à ce type ! Qu'est-ce qu'il faisait ? », demanda Fillington.

« Prof de droit à Columbia et avocat à ses heures perdues ! », répondit Bailly en se retournant.

« Mais oui Frank Marshall ! » dit-il en se frappant le front avec la paume de sa main. « Ca me revient, ma fille m'a parlé de lui ! Selon elle, les étudiants se damneraient pour l'avoir comme tuteur, c'est le meilleur. Qu'est-ce qu'elle peut nous rebattre les oreilles avec ça depuis qu'elle est rentrée à l'université… »

Bailly et Stanford échangèrent un regard entendu et complice, puis sortirent par la porte battante. Stanford jeta à son collègue un dossier provenant du laboratoire d'analyses scientifiques, tout en râlant.

« Il n'y a rien là-dedans ! »

« Rien ? », s'étonna Bailly.

« Pas de traces, ni ADN, ni quoi que ce soit d'autre… Absolument rien. Ils n'ont trouvé que les empreintes de la victime et de la fille, ce qui est logique. »

Ils prirent l'ascenseur pour rejoindre le parking afin de retourner dans leur quartier.

« Ce sont des pros… », affirma Bailly après avoir parcouru rapidement les résultats.

« Huum. », grommela Stanford, qui était visiblement contrarié. « On pourra quand même demander un mandat pour perquisitionner chez cette fille. »

« Comme tu veux. Après tout, c'est notre seule piste même si elle est un peu bancale... »