CHAPITRE 4

Cela faisait trois bonnes heures qu'ils épluchaient l'intégralité du dossier Joe Ferguso. Bailly s'étira sur sa chaise et bâilla. Il avait mal aux yeux à force de lire les pages dactylographiées.

« Alors ? », lança-t-il à Stanford.

« Humm ? »

« Qu'est-ce que t'en penses ? »

« On tient peut-être un mobile. », dit-il en s'étirant à son tour.

« Je comprends qu'elle ait pu avoir envie de tuer Marshall par vengeance. Mais bon, son frère était coupable ! Un témoin l'a identifié, il l'a vu penché sur la victime dans la ruelle, tenant le couteau ! Et pourquoi ne pas tuer le juge plutôt que l'avocat de l'accusation ? »

« Parce qu'elle travaillait avec, c'était plus pratique, elle connaissait ses habitudes. Elle a pu facilement organiser tout ça avec des anciens amis de son frère par exemple... »

« Peu probable… », dit Bailly en secouant la tête. « Ferguso s'est apparemment fait liquider en prison par ses anciens compagnons, de peur qu'il les donne tous aux stups. Je les vois mal aider sa sœur pour quoi que ce soit ! »

Ils étaient tous les deux accoudés à leur bureau, se regardant mutuellement, pris dans leurs réflexions.

« Je ne comprends pas pourquoi elle ne s'est pas construit un alibi sur mesure ! », s'exclama Stanford en frappant du poing sur la table.

« Ni pourquoi elle nous aurait conduit sur la piste de son mobile… », lui répondit Bailly. « Il y a quelque chose qui cloche là-dedans. »

Stanford composa le numéro direct d'Hemmet Barrell.

« Qui appelles-tu ? », lui demanda Bailly.

Stanford lui fit signe de se taire et mit le haut-parleur.

« Monsieur Barrell ? »

« Oui. »

« Bonjour, ici l'inspecteur Stanford. J'aurais une petite question à vous poser au sujet d'Emma Hanton. »

« Mais bien sûr, dites moi ! »

« Saviez-vous que son frère Joe Ferguso avait été condamné pour meurtre ? Car il n'en est fait mention nulle part dans le dossier que vous nous avez donné. »

Il adressa un clin d'œil à Bailly.

« Oui… Je le… savais inspecteur… », répondit Barrell visiblement gêné.

« Bon, ça suffit vieux schnock, arrêtez votre cirque ! Sinon je vous colle une obstruction à la justice sur le dos ! », cria Stanford. « Vous saviez que Marshall avez contribué fortement à cette condamnation, et vous n'avez pas jugé bon de nous le dire ! »

Il y eut un grand blanc. Bailly imagina sans mal la tête du doyen au bout du fil. Il regarda Stanford et finalement se cacha les yeux d'une main.

« Vous avez raison inspecteur… », répondit Barrell la voix brisée. « Je ne vous avais pas tout dit. »

« Nous y voilà ! », soupira Stanford.

« Mais ce que je sais de cette affaire se résume à ce que vous venez d'énoncer. Comme à l'accoutumée j'ai fait faire une enquête de principe sur mademoiselle Hanton dès que nous avons su que Frank Marshall la prendrait en thèse avec lui. C'est à cette occasion qu'il a découvert qu'elle était la sœur de ce Ferguso. Nous avons décidé d'un commun accord de ne rien dire et de continuer à élever au plus haut rang une étudiante qui le méritait. »

« Il voulait se racheter ? »

« Se racheter de quoi ? Joe Ferguso était coupable, Frank n'avait rien à se reprocher ! »

« Pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ? Vous nous avez sciemment caché un mobile de meurtre. »

« Je voulais justement éviter de vous donner une bonne raison de croire Emma Hanton coupable. Elle vénérait Marshall et je ne voulais pas non plus qu'elle sache la vérité. »

« Qui vous dit qu'elle n'était pas au courant et qu'elle ne l'a pas tué pour se venger ? »

« Parce que je viens de lui apprendre… Et je suis sûr que cette découverte est récente pour elle. »

« J'aimerais que vous ayez raison ! », cria Stanford en raccrochant brutalement au nez du doyen.

Emma était assise, là, sur un banc, dans Central Park, non loin de la 5ème avenue. C'était le seul endroit où la torpeur de la ville devenait un peu plus sourde. La végétation, l'air un peu moins chargé donnaient l'impression d'être loin de Manhattan. Mais tout était trompeur.

Le monde venait de s'écrouler sous ses pieds et elle en prenait à peine conscience. La personne qui l'avait soutenue et portée dans son projet le plus cher avait été l'instrument de la condamnation de son frère. Elle repensa à Joe. Il n'avait jamais vraiment quitté ses pensées, même si elle avait tenté d'effacer ces souvenirs. Oui, il avait été un délinquant notoire et même pire. Oui, il avait peut-être tué des gens de façon indirecte. Oui, il aurait été puni un jour ou l'autre. Mais elle l'aimait. Il avait été tout à la fois son frère et son père de remplacement. Il lui avait appris à se méfier, à qui faire confiance, la dure loi de la rue. La première fois qu'elle l'avait vu vendre de la drogue, ou plutôt la première fois où elle l'avait compris comme tel, il lui avait expliqué pourquoi elle, elle n'aurait jamais besoin d'en arriver là.

Il avait été condamné pour un meurtre qu'il n'avait pas commis, elle en était certaine. C'était sûrement pour cela qu'elle avait souhaité pouvoir se mettre au service de la justice. Une sorte de revanche, de rédemption, pour éviter à d'autres personnes d'être victimes d'erreur judiciaire.

Elle se remémora ce que Marshall lui avait dit un jour.

« Il y aura toujours des erreurs judiciaires, Emma. Tu seras peut-être à l'origine de certaines d'entre elles, ne serait-ce qu'une ! Et il te faudra dormir la nuit et te regarder dans la glace le matin, sans savoir si ce que tu fais est vraiment juste et impartial. Ce n'est pas insignifiant d'être la personne qui décide ou non de mettre des individus en accusation ! »

Comment avait-il pu, lui, se regarder dans la glace ? Comment avait-il fait pour la regarder elle en face, dans les yeux ?

Elle revit le visage de son frère le jour où la police était venue l'arrêter à la maison pour le meurtre de la jeune Denise Williams. Elle l'avait regardé dans les yeux. Il n'avait pas versé une larme, car c'était un vrai dur, mais elle avait bien vu qu'ils étaient humides. Elle avait tenté désespérément de s'accrocher à lui pour que les policiers ne l'emmènent pas ou bien l'entraînent avec lui. Mais rien n'y avait fait.

Le Caribbean Bay se trouvait dans Soho. C'était un établissement très discret en façade, il n'avait jamais eu aucun problème avec la police, pas même avec les mœurs. Il était pourtant réputé pour être un lieu de rendez-vous très fermé, réservé à ses membres. Les rumeurs disaient entre autres que des lesbiennes s'y adonnaient à des démonstrations et échangeaient avec des hétéros. Les lieux étaient baroques, quoique épurés, très sombres et feutrés. Aucun bar, aucune table, le club était meublé comme une demeure ordinaire : des commodes, des fauteuils, des guéridons, quelques tentures et tapis. A cette heure de l'après-midi, l'endroit était désert. La propriétaire les accueillit avec un sourire simulé et sans enthousiasme. Stanford lui montra sa plaque et l'avertit immédiatement.

« On est de la criminelle, pas des mœurs. Vos histoires, on s'en fiche. Ce qui nous intéresse c'est de connaître tout ce que vous savez sur Frank Marshall. »

La fausse blonde platine le détailla de ses yeux bleus trop maquillés. Elle portait un corset très serré sur un pantalon de satin noir.

« Il était client ici. Je suis navrée de son décès, je trouvais personnellement que c'était un vrai gentleman. »

« Mais encore… »

« Il fréquentait des jeunes femmes, il n'avait pas de désirs ou fantasmes hors normes. Il connaissait la plupart des habitués, en étant un lui-même. Mais c'était l'un des rares hommes à assumer sa perversion à visage découvert. Je me demande si d'une certaine manière les autres n'avaient pas peur de lui… »

« Que voulez-vous dire ? », demanda Bailly.

« On ne pouvait rien contre lui, aucune emprise, aucun chantage, puisque tout le monde savait publiquement ce qu'il faisait en privé. Ce n'est pas le cas de tous les clients, loin de là ! »

« Il nous faudrait la liste de tous ceux qui fréquentent cet endroit. », asséna Stanford.

La femme rit en découvrant des dents parfaitement blanches et alignées.

« Ceci est mon entreprise, inspecteur, je ne vais pas tuer la poule aux œufs d'or ! A moins de voir un mandat entre vos mains. »

« Sauriez-vous alors nous indiquer quelqu'un qui pourrait nous éclairer sur ses…habitudes ? », demanda Bailly.

Elle lui donna le nom d'une certaine Patty Hendley qui l'avait accompagné ici à plusieurs reprises. Il s'agissait d'une apprentie actrice qui fréquentait une école très connue d'art dramatique. Elle croyait fermement qu'elle décrocherait le rôle de sa vie en faisant le tour des boîtes à la mode. Et tous les moyens étaient bons pour elle pour y entrer.

« Je pense que vous ne peinerez pas à la trouver dans Soho le samedi soir. »

Deux femmes se tenant par la taille passèrent alors devant eux pour sortir du club. Vêtues de noir, elles avaient le teint très pâle, les yeux cernés de khôl noir et les lèvres rouge sang. Elles s'embrassèrent ouvertement sur la bouche devant les deux hommes, tout en les invitant du regard. Stanford les vit passer comme au ralenti et sentit la haine monter dans ses veines. Son interlocutrice dut le lire sur son visage car elle lui adressa un sourire et ses yeux se mirent à briller.

« Vous n'aimez pas ce genre de filles, inspecteur ? Pourtant elles pourraient vous apprendre beaucoup de choses utiles. »

« Merci, j'ai déjà donné de ce côté-là. », dit-il froidement.

« Dommage… En tout cas, si ça vous intéresse, je vous offre une soirée gratuite. », proposa-t-elle aux deux policiers.

Stanford la remercia avec toute l'agressivité verbale qu'il put, et sortit de cet endroit qui lui inspirait à la fois envie et dégoût, comme dans ses pires cauchemars.

Emma avait fini par rentrer chez elle. Elle se sentait seule, déprimée. Elle prit le téléphone et appela sa meilleure amie Liz.

« Allo Lizzie ? »

« Emma ? Emma ! Ma chérie, je voulais justement t'appeler ! »

Liz faisait partie de ces gens qui parlent vite et fort sans jamais s'arrêter.

« Comme prévu, je viens demain, je serai juste à l'heure ! J'ai réussi à me dégager d'un rendez-vous avec un plasticien, vraiment sans aucun talent entre nous. En plus il est laid au possible et sans aucune personnalité, je me demande si on peut appeler ça un artiste… Bref, j'ai repoussé l'entrevue à la semaine prochaine, mais mercredi j'ai un vernissage que je n'ai pas pu annuler, donc je ne pourrai pas rester. Il faut que je sois rentrée pour tout préparer, les toiles, le buffet, tout le cirque, quoi ! Ca me rend dingue tout ça ! »

« Tu n'étais pas obligée de venir pour ça… », la coupa Emma prenant pitié pour son souffle.

« Tu rigoles j'espère ! Personne ne sera là si je ne viens pas ! C'est un moment important de ta vie, tu ne crois pas que j'allais louper ça ! Ca fait trop longtemps que je ne t'ai pas vue, ta meilleure copine sera là demain pour te féliciter ! Non, franchement, c'est génial ! J'ai hâte de te voir, là, à faire ton discours devant tous ces pontes. T'as prévu une fête au moins ? »

« Non. »

« Ca ne va pas ? Je te sens bizarre. », demanda Liz inquiète.

Emma avait la gorge serrée.

« Frank Marshall, mon tuteur, est mort la semaine dernière. »

« Oh, non ! de quoi ? »

Emma hésita un peu avant de répondre.

« Il s'est fait assassiner à la fac… »

« Oh mon Dieu ! », cria Liz. « Oh ma chérie, c'est horrible… »

« C'est pas le pire… Je suis accusée de l'avoir tué. »

« QUOI ? »

Le hurlement de Liz avait été si aigu qu'Emma n'écoutait plus.

« Mais c'est ridicule ! Tu serais incapable de faire du mal à une mouche ! », dit-elle outrée.

« Je sais Liz, mais sans alibi la police me croit coupable. »

« Ces flics, tous des abrutis, je l'ai toujours dit… »

Emma voulut lui dire qu'il en existait de très bien, si tant est qu'être odieux puisse se révéler être une qualité. Mais elle n'en fit rien.

« Où tu étais à ce moment-là ? », s'enquit Liz.

« Il s'est fait…tuer vers 20h, j'étais chez moi, seule, à prendre un bain. »

« Je t'ai toujours dit que tu devais sortir plus ! », la sermona-t-elle. « En plus, c'est pas en restant cloîtrée chez toi, que tu trouveras quelqu'un ! «

« Liz… s'il te plaît… »

« Pardonne-moi… Et selon ces flics super intelligents, tu l'aurais tué pourquoi ? »

Emma ne pouvait pas lui avouer le mobile qui serait probablement retenu, Liz n'avait jamais eu connaissance de l'existence de son frère. Elle lui mentit, rien qu'à moitié.

« Meurtre passionnel. »

« Pourquoi ? Tu fricotais avec lui ? »

« Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! », lui reprocha Emma.

« Désolée… Mais ça me met hors de moi cette histoire ! T'as pris un avocat au moins ? »

« Pas pour l'instant. Je n'ai pas encore été mise en garde à vue. »

« Ma pauvre chérie… Ecoute, couche-toi tôt ce soir, repose-toi. Tu vas en avoir besoin pour demain. Prends un petit verre, ça ne fait pas de mal ! Et un bon bain chaud. Bon écoute on se voit demain, comme prévu. Et je compte sur toi pour me tenir au courant de tout ça. »

« D'accord, à demain et fais bon voyage. »

« T'inquiète pas ma chérie. Je t'embrasse. Bisous, bisous, biz, bix ! »

Emma se recroquevilla sur son lit, serrant bien les jambes tout contre elle. Liz était une amie fidèle, elle le savait et n'en avait jamais douté. Elle se remémora tous ces bons moments de vie locative commune qu'elles avaient traversées, avec les galères et les joies. Elles en avaient fait des choses ensemble, elles étaient devenues sœurs de cœur et d'esprit. Liz toujours gaie et optimiste l'avait souvent poussée dans ses retranchements, et elle, elle l'avait souvent tempérée. Elle tiendrait le coup tant que Liz serait là pour crier, hurler, rire au bout du fil pour tout et n'importe quoi, pour parler à n'en plus finir jusqu'à ce que l'air lui manque. Liz était une battante, une vraie, le monde pouvait s'écrouler elle aurait encore trouvé quelque chose d'excitant à dire ou à faire.

Elle pouvait au moins se raccrocher à ça.