I - LES PALADINS. Présent

- Je hais les paladins, avait-il lâché comme un imbécile dans une auberge chic située juste en face du temple de Braval, et quartier général de la principale force armée de paladins au service du bien.

Leurs ennuis avaient commencé là.

Pas moins de quinze paladins en armes et armures rutilantes aux couleurs blanc et or de Braval, s'étaient levés en l'entendant. Gwenva essaya de faire taire son compagnon. Trop tard. Ils étaient cernés.

- Veuillez mesurer vos propos.

Chaldaric les salua de sa chope avant de la vider d'un trait. Il leur rota sa bière au visage.

- Vous autres, boites de conserve décérébrées, ne savez qu'obéir en toutous bien dressés.

Il posa violemment sa chope et se redressa de toute sa hauteur. Debout, il dépassait le plus grand d'une tête.

- Pour parader, vous êtes champion. Mais quand il faut se battre vous vous planquez dans les jupes de vos moines obèses.

Le poing de l'autre partit si vite qu'aucun œil humain n'aurait pu le voir.

Chaldaric para de la paume. Il plaqua son autre main sur le coude de son adversaire et poussa. L'armure craqua et se déchira. L'articulation se brisa. Le paladin hurla. La bagarre commença. Avec un soupir de lassitude, Gwenva se jeta dans la mêlée.

Gwenva jouait en finesse. Plus souple et fuyant qu'une anguille, il se faufilait entre les combattants. Sa dague sectionnait les sangles de cuir qui retenaient les pièces d'armure, laissant des ouvertures pour son complice. Elle trancha également quelques bourses exposées qui rentabiliseraient leur déplacement. Une épée le frôla. Il l'esquiva en se contorsionnant, se glissa sous le bras armé et planta sa dague dans le défaut de l'armure sous l'aisselle. Le paladin écarquilla les yeux de stupéfaction. Gwenva le contourna. D'une main, il saisit son menton. De l'autre il l'égorgea sans remord.

Un chevalier souleva une lourde table. Il allait la fracasser sur Chaldaric. En appuis sur un bras, Gwenva lui faucha les chevilles de ses jambes tendues. L'autre s'effondra. La table lui retomba sur le crâne, l'assommant pour le compte.

- A la Garde ! A la Garde !

Gwenva jura. Deux contre quinze dans un espace confiné, ils pouvaient s'en sortir. Si la garde se ramenait, ils ne feraient plus le poids.

- Chald !

Le géant lui répondit :

- On s'arrache.

Gwenva atteignit la porte le premier. Il l'ouvrit grand. Il se précipita dehors. Il entendit plus qu'il ne vit Chaldaric le suivre. Sur sa droite entre les échoppes, il aperçut les soldats accourir, une main sur leur casque à nasal pour l'empêcher de tomber, l'autre sur leur fourreau garni pour ne pas se prendre les pieds dedans. L'adolescent s'enfuit sur la gauche, le pas lourd de son compagnon sur ses talons. Il remonta la rue alors que les badauds apeurés se rangeaient pour les laisser passer. Derrière lui Chaldaric renversait tout ce qu'il trouvait afin de multiplier les obstacles sur la route de leurs poursuivants.

Ils dévalèrent ainsi la grande rue. A peine sortis du quartier religieux, Gwenva obliqua dans une étroite venelle que la lumière du soleil n'éclairait jamais. Les soldats perdaient du terrain.

Il choisit une vieille demeure décrépie dont le toit en terrasse convenait à ses plans. Il se jeta dans le cul de sac. Comprenant le but de la manœuvre, Chaldaric s'arrêta. Il croisa ses doigts pour qu'il y prit appui et le propulsa sur le toit. A l'abri, il se retourna immédiatement A quatre pattes, il tendit le bras vers le géant qui bondit, heurta le mur d'en face avant de se retourner comme un chat et de l'agripper fermement. Il se hissa sans peine à ses côtés. Il lui tomba plus ou moins volontairement dessus. Ils s'écroulèrent sur la terrasse, Gwenva coincé dessous. De sa main libre, il lui asséna un bon coup dans les côtes :

- Tu pèses trop lourd, râla-t-il.

Chaldaric ne bougea pas, tous les sens en alerte, il écoutait les bruits provenant de la ruelle en contre bas. Apparemment les soldats ne les avaient pas vus grimper. Ils pestaient et frappaient à toutes les portes à la recherche des fugitifs. Le plus gros de la troupe avait poursuivi son chemin, persuadé qu'il fallait vraiment être le dernier des crétins pour se jeter dans une impasse lors d'une fuite.

Ils cherchèrent encore un peu, puis jugeant qu'ils en avaient assez fait pour une simple bagarre de taverne, rebroussèrent chemin.

Rassuré Chaldaric reporta son attention sur son compagnon, toujours coincé sous lui. Profitant de son impuissance, il posa ses lèvres sur les siennes. Le combat et la poursuite l'avaient excité. Un flot d'adrénaline irriguait ses veines. Il se sentait plus vivant que jamais et avait besoin d'évacuer le trop plein d'énergie.

Il l'embrassait goulument à présent. Ses mains se baladaient sur son corps souple. Il dégrafa son pantalon, alors que Gwenva lui rendait la pareille.

Gwenva.

Dans l'ancien langage ce mot signifiait paradis.

Jamais nom ne fut mieux porté songeait Chaldaric alors qu'il s'immisçait dans son paradis personnel.