Troisième impact.LES PIERRES DE MAÎTRE ISHO.

Le Viking courait à perdre haleine. Il serrait dans son énorme poing la Pierre d'Isho. Dans son dos, il entendait les chiens aboyer. Bientôt ils le rattraperaient et « adieu Viking. » Nul ne pouvait échapper aux terribles chiens de maître Isho et le géant blond n'avait pas l'intention de le prouver. S'il avait bien étudié la topographie des lieux, il ne devait pas se trouver loin d'une rivière. Il fonça dans un bosquet.

- Aaahh !

Il s'arrêta net.

Il se trouvait au sommet d'un immense précipice. Très loin en contrebas serpentait un petit cours d'eau.

Le Viking ferma les yeux : il l'avait trouvée sa rivière.

Un cri derrière lui le rappela à la réalité immédiate. Déjà les fourrés s'agitaient sous la violente progression des chiens. S'il ne voulait pas être déchiqueté, le Viking devait trouver une solution.

Et vite !

Son regard plongea dans la nuit. De cette hauteur, il faudrait un miracle pour qu'il survive à la chute. Sans compter que la rivière, en bas, ne devait pas faire plus de cinquante centimètres de profondeur. Inutile d'espérer pouvoir se cacher dans les arbres. Les chiens le repéreraient et le signaleraient à leur maître qui n'aurait plus qu'à le cueillir.

- Tant pis.

Comme le premier chien, babines retroussées, crocs étincelants dans la clarté lunaire, se jetait sur lui, il bondit dans le vide.

- Drakkar !

Pourvu que sa radio fonctionne.

Il frappa son bracelet émetteur.

- Me lâche pas. C'est pas le moment.

*

* *

Du haut de la falaise, maître Isho, entouré de ses fidèles tueurs canins regardait l'homme tournoyer dans l'air. Petit homme brun de poil et de peau, il aurait pu être beau si sa cruauté naturelle ne s'affichait pas sur son visage.

- Voleur imbécile. Croyais-tu réussir ce que nul n'ose seulement imaginer ? Dans cinq cirevb ton corps se fracassera sur ces rochers et à quoi, alors, te servira ta folle audace ?

*

* *

Dans les cieux, les deux lunes regardaient ce curieux volatile sans ailes qui fonçait sur la rivière. Soudain une ombre leur cacha l'homme et, quand elles purent à nouveau admirer le paysage, il avait disparu.

*

* *

Affalé sur le plus confortable divan du vaisseau, le Viking reprenait son souffle. Il se sentait incapable du moindre mouvement, ce qui ne l'empêchait pas de parler.

- Pourquoi ne pas m'avoir prévenu que la rivière se trouvait en bas d'une falaise ? bougonna-t-il à l'adresse de l'ordinateur de bord.

- Je suis désolé, répondit la douce voix féminine. Cet incident de terrain ne figurait pas sur mes cartes.

- Incident, incident. Ton « incident » a failli me coûter la vie. Tu aurais pu intervenir plus tôt, au moins.

- Je suis désolé, mais tu ne m'avais pas donné d'ordres.

- Et ton esprit d'initiative ?

- Je suis désolé : ce programme n'est pas dans mes mémoires.

- « Je suis désolé », « je suis désolé », c'est tout ce que tu sais dire quand je manque de me faire tuer par un cinglé et une meute de chiens aussi hauts que des comptoirs de bars ?

- Je suis...

- ça va, j'ai compris, Drakkar, coupa-t-il. Déconnecte.

*

* *

Le Viking s'activait derrière les commandes. Les serviteurs de maître Isho le talonnaient depuis des heures et une police locale avait tenté de l'arrêter. Il avait perdu deux réacteurs, son bouclier ressemblait à une passoire et le carburant se faisait rare. Sans parler de la fatigue qui s'accumulait et de la faim qui commençait à le tourmenter.

- Tu devrais te reposer, Viking.

- Impossible, Drakkar. Les traqueurs d'Isho utilisent des ordinateurs pour piloter leurs engins et tes combinaisons sont trop stylisées pour les narguer longtemps. Notre seule chance de les semer tient dans ma faculté d'improvisation.

- Tu ne résisteras plus longtemps.

- Tais-toi, oiseau de mauvais augure.

Le silence n'eut pas le temps de s'établir. Une déflagration secoua l'appareil.

- Le réacteur trois est touché.

- D'autres dégâts ?

- Non mais cinq missiles arrivent par l'arrière.

Le Viking plongea en piqué. La salve se perdit dans l'espace.

- La flotte ennemie se rapproche. La soute quinze a pris feu. Il y a un trou dans la coque en salle deux.

Et la liste s'allongeait sans fin, débitée par la voix de l'ordinateur pour tenir le Viking éveillé.

Une nouvelle bordée fouetta le vaisseau. Sur l'écran de contrôle une vue montrait le Drakkar en coupe. Chaque point rouge signalait une avarie. Et il y en avait tant que l'appareil tout entier clignotait. Le radar trahissait encore la présence d'une cinquantaine de vaisseaux en forme d'aiguilles lancées à ses trousses.

- Viking ?

Une rafale d'énergie souleva le nez de l'engin qui effectua un superbe looping incontrôlé et manqua de s'écraser sur ses poursuivants.

- Oui.

- Je perçois les échos d'un vaisseau accidenté. Il lance un S.O.S.

- Pas le temps de jouer les bons samaritains.

Il vrilla pour passer entre les tirs croisés.

- Quelles chances ont-ils d'être secourus ?

- Nous évoluons actuellement dans un secteur désert.

- Laisse tomber. Donne seulement un chiffre.

- Zéro.

- Et merde.

Il tapa du plat de la main sur la console, ce qui eut pour effet de faire capoter le Drakkar. Il le redressa.

- On part à leur secours.

- Viking ?

- Quoi encore ?

- Le commandant des Traqueurs d'Isho sur le canal 21.

- Envoie.

L'image remplaça aussitôt les plans du Drakkar. L'homme, ou plutôt le loup humanoïde le regardait de ses yeux bleus et glacés. Ses crocs dépassaient légèrement de ses babines et, lorsqu'il parla, le Viking eut la vision d'une gueule baignée de sang.

- Cessez ce jeu stupide, Viking. Rendez-vous.

- Désolé, mais je n'ai pas le temps de m'arrêter. Un vaisseau attend mon secours et la femme de ma vie est peut-être à bord.

Il coupa la communication. Une feinte réclama son attention. Il se rétablit.

- Drakkar, répond franchement : suis-je fou ?

- Je ne suis pas qualifié pour en juger.

- Tu aurais pu répondre non, juste pour me rassurer !

- Je suis...

- ... désolé. Je sais

Un missile explosa.

- Réacteur trois hors d'usage.

- La fête continue !

Enfin, le vaisseau accidenté apparut à l'aventurier en fuite.

- On l'aborde. Lance le couloir.

Un long tube flexible muni d'une cabine capable de perforer les blindages les plus épais s'élança du Drakkar. Il s'enfonça profondément dans le flanc de l'épave... une épave secourant une épave... ?

- Je dispose de combien de temps ?

- Huit minutes.

En quelques dixièmes de seconde le Viking avait atteint l'autre bout du couloir et ouvert le sas. Il se trouva face à quatre personnes : un Skar, reconnaissable à sa longue queue préhensile, une humaine jaune aux yeux bleus et bridés tenant un bébé dans ses bras, et une espèce de pieuvre aérienne, un Sénia. Devant un groupe aussi hétéroclite le Viking adopta le galato, langage universel.

- Karium ! J'ai moins de cinq direvb pour vous exposer la situation...

Le Skar à fourrure beige l'interrompit avec un fort accent terrien :

- Excusez-nous, ne pourriez-vous utiliser le système temporel de la Terre, s'il vous plaît.

- Et sa langue aussi, bougonna le géant. Bon. J'ai huit minutes pour vous expliquer que j'ai au train cinquante vaisseaux qui veulent ma peau. Mon appareil est en triste état mais, contrairement au vôtre, il vole encore. Alors, ou je vous embarque et vous avez les mêmes chances que moi de vous en sortir, ou je vous laisse et mes « amis » vous suppriment comme témoins gênants.

Le singe, la femme et la pieuvre s'entre-regardèrent.

- On vient avec vous.

- J'en étais sûr.

Il les pressa dans le couloir que le Drakkar ramenait en toute hâte. À peine dans le vaisseau, il lança ses ordres en se précipitant sur les commandes.

- Conduis nos hôtes jusqu'aux chambres et mets en marche les réacteurs qui nous restent.

Si la femme et le Sénia suivirent les indications de l'ordinateur pour rejoindre des appartements confortables adaptés à leur morphologie et où chauffait déjà un biberon pour le nourrisson, le Skar choisit de demeurer au poste de pilotage. Il s'assit à côté du Viking et le regarda manœuvrer parmi les tirs et les engins ennemis dangereusement proches avec une admiration non dissimulée.

- Pourquoi ne répliquez-vous pas avec vos lasers ? demanda-t-il au bout d'un moment.

- J'aimerais bien mais ils sont hors d'usage ainsi que les autres puissances de feu. Les boucliers sont morts, ou peu s'en faut. Je n'ai plus de propulseurs, ou presque. A part ça, tout va bien.

- Et vous espérez-vous en sortir !

- Eh bien... je n'y ai pas encore réfléchi mais... cela me semble une bonne idée.

Un silence haché par les déflagrations et l'annonce des nouveaux dégâts s'établit. Puis l'homme-singe reprit :

- Pourquoi un criminel tel que vous a-t-il risqué sa peau pour nous sauver, mes amis et moi ?

- Criminel ?

- Si je ne me trompe pas, je me trouve à bord du Drakkar, face au célèbre Viking.

- Vous êtes flic ?

- Sur Terre, oui.

- Décidément...

Le Viking songeait à une autre personne qu'il avait sauvée de truands : Dominique Arboy. Ils avaient été amants jusqu'à ce qu'elle le dénonce à la Police Intergalaxiale comme l'y obligeait son statut d'inspecteur en civil.

- Viking, ceinture d'astéroïde droit devant.

- Quoi ?

Un formidable impact le plaqua contre son dossier. Un second l'écrasa sur la console. Groggy, il secoua la tête et appuya sur les commandes.

- Drakkar ?

Pas de réponse.

Les chocs contre les parois se multipliaient; les boucliers venaient de rendre l'âme.

Un choc aussi violent que le premier assomma les passagers. Seul le Viking restait conscient.

- Drakkar ?

Luttant contre la pression soudain devenue folle, le géant tentait désespérément de faire réagir l'ordinateur à ses ordres autant vocaux que tapés avec insistance sur le terminal.

Si l'ordinateur était atteint, ils n'avaient plus une chance…

*

* *

Achtor, commandant des forces de Maître Isho, dévorait sa proie des yeux. Depuis plus de quarante revb, il pourchassait le Drakkar à la tête de sa flotte. A sa suite, il avait traversé plus de la moitié de la galaxie. A plusieurs reprises, il lavait manqué de peu. Et il avait cru le perdre tout aussi souvent. Mais maintenant il le tenait. Il était là, à sa merci.

- Ces astéroïdes formeront ton tombeau, murmura-t-il à l'adresse de son ennemi paralysé puis il aboya l'ordre fatal :

- Envoyez une salve de plasma !.

Bondissant de cinquante canons, cinquante sphères d'or de puissance concentrée se ruèrent à l'assaut du vaisseau agonisant qui s'atomisa dans une débauche de lumières aveuglantes.

Un cirev plus tard l'espace avait oublié le Drakkar et son fier capitaine.

*

* *

Le Viking sentit l'inconscience refluer. Peu à peu il revenait à la vie. Chaque particule de son corps hurlait de douleur. Il n'osait pas bouger, ni même penser. Il ne respirait pas mais, fait étrange, ne s'en inquiétait pas. Le temps passait, indifférent. Enfin la souffrance s'amenuisa. Sa poitrine se souleva. Elle s'abaissa. Il respirait. Il commençait à réfléchir. Les derniers événements remontaient à la surface de sa mémoire. Il se revoyait gisant à demi évanoui sur les commandes de l'ordinateur, mais il était sûr d'avoir vu une salve de plasma se diriger sur le vaisseau. Il aurait dû mourir, être réduit à l'état d'atomes libres dans l'espace intersidéral.

Peu à peu il reprit conscience de son corps. Chaque muscle, chaque os, chaque nerf le torturaient. Puis la douleur s'estompa, lentement, s'écoulant de ses veines vers ses pores pour se dissoudre dans l'environnement. Il sentit une main fraîche, délicate et fine, sur son front, une main de femme à n'en pas douter. Il voulut ouvrir les yeux mais ses paupières demeurèrent obstinément closes. La douce fraîcheur disparut de son front et il retrouva l'usage de ses membres. Ses muscles se détendirent et acceptèrent de lui obéir.

Son regard se posa d'abord sur un lointain plafond de roche nue, grossièrement taillée. Il chercha à se situer dans la galaxie mais il n'existait aucune planète habitée ou habitable dans le secteur où les Traqueurs d'Isho l'avaient rattrapé.

Puis il examina rapidement les alentours en s'asseyant. Il se trouvait sur une sorte d'autel rectangulaire et sans décoration, au centre d'une vaste salle dont il distinguait à peine les murs. En fait, il s'agissait d'une grotte aux proportions titanesques, hors des normes humaines.

Il n'y avait pas de lumière, il en était sûr, cependant il voyait. Il voyait une femme, une Déesse plutôt, tant sa beauté irradiait, l'enveloppait, l'auréolait d'un halo surnaturel. Son opulente chevelure plus noire que les abysses infernaux reposait un instant sur ses épaules parfaites avant de couler dans son dos. Elle moulait ses hanches harmonieuses, glissait sur ses longues jambes effilées avant de se répandre sur le sol en un flot de brume nocturne.

Tant de majesté, de grâce et de beauté ne pouvaient cohabiter en un seul être, et pourtant Elle les réunissait.

Ses yeux formaient deux puits ouverts sur d'autres mondes et le Viking sentit la main glacée de la peur étreindre son cœur lorsqu'ils se posèrent sur lui. Pour combattre la panique qui l'envahissait le géant blond parla ; il lui fallait distraire son attention le temps de se ressaisir.

- Comment... ai-je... survécu ? articula-t-il.

- Vous n'avez pas survécu.

Il frissonna au son de Sa voix.

- Je suis... mort.

Il avait du mal à l'admettre.

- Non.

- J'ignorais qu'il existât un autre état.

- Cela dépend des religions.

Un court silence s'installa, qu'Elle rompit.

- Mais nous ne sommes pas ici pour philosopher ou parler théologie. Admettons pour l'instant que vous êtes un... » Elle chercha un terme approprié : « un fantôme et qu'il ne tient qu'à vous de redevenir un mortel ou de vous dissoudre à jamais.

- Et mes amis ?

- Ceux qui voyageaient avec vous n'étaient pas vos amis, vous ne les connaissiez même pas et, en d'autres circonstances, le Skar n'aurait pas hésité à vous abattre, alors pourquoi vous souciez-vous d'eux ?

Il haussa les épaules.

- Disons que je n'ai rien d'autre à faire.

Elle sourit, mi-amusée, mi-condescendante.

- Leurs âmes sont retournées auprès de leurs Dieux. Mais je peux arranger cela si vous m'obéissez.

- Voilà un mot que je n'aime guère.

- Je veux que vous mettiez un terme à la carrière d'un ennemi commun : Maître Isho.

- Vous semblez très puissante, pourquoi ne pas vous en occuper vous-même ?

- Les affaires des Dieux ne vous concernent pas. Et puis franchement que vous importe que l'Univers soit sur le point de disparaître. J'ai besoin de tout mon pouvoir pour contrer les agissements de Diane.

Elle eut un geste agacé. Elle en avait dit plus qu'Elle ne l'aurait souhaité et ce stupide mortel borné commençait à L'énerver. Elle respira profondément ; Elle ne devait surtout pas perdre Son sang froid, l'enjeu était trop grand et Diane n'attendait qu'une seconde d'inattention de Sa part pour agir.

- Je ressusciterai vos « amis ». Je reconstruirai et améliorerai votre vaisseau si vous me débarrassez de ce roquet orgueilleux.

- Et, bien sûr, je dois vous croire sur parole !

Une flamme de colère envahit Son regard. Elle serra les poings. Elle était une guerrière, une femme qui avait toujours imposé Sa volonté. Elle pouvait, d'une pensée, contraindre cet homme à une soumission totale, une obéissance parfaite et sans condition. Malheureusement il perdrait alors son libre arbitre et ne saurait donc plus improviser face au sorcier. Or, Elle avait besoin de cette faculté de réaction pour parvenir à Ses fins.

Une fois de plus une terrible lutte intérieure La déchira, Elle la maîtrisa pour faire face.

- Que voulez-vous de plus ?

Il feignit de réfléchir mais Elle savait qu'il connaissait déjà sa réponse.

- Vous embrasser.

Elle resta bouche bée, le souffle coupé par son audace.

Puis Elle rit, sans animosité ni méchanceté. Elle riait, heureuse et amusée.

- On m'a adressé bien des requêtes depuis que je suis née mais jamais celle-là.

Elle s'approcha de lui sans qu'il La vît se mouvoir. Bientôt ses bras musclés enserraient Sa taille souple. Leurs lèvres se scellèrent.

*

* *

Le Viking ouvrit les yeux. Il se trouvait dans une ruelle obscure des bas quartiers, une épée d'or dans une main, une gemme dans l'autre, les dernières paroles de la Déesse résonnaient encore à ses oreilles : « Lancez la Pierre de Feu sur le Sorcier et je tiendrai mes promesses. »

Il regarda l'arme qu'elle lui avait donnée : une épée ! Une épée pour lutter contre des fusils et des canons, sans parler des monstres canins de Maître Isho ! Il haussa les épaules : que lui importait désormais les forces en présence ? N'était-il pas mort ?

- Eh, vous ! Que faites-vous là ?

Mort peut-être, mais pas invisible, il se tourna vers le garde qui s'approchait, lui aussi tenant une épée, nue et brillante sous les deux lunes. Il s'avança sur lui, le sourire aux lèvres.

- Salut. Je suis un fantôme et je me suis perdu : pourriez-vous m'indiquer le plus court chemin pour rejoindre le palais de Maître Isho ?

Avec un hurlement de dément, le garde l'assaillit. Parant par instinct, le Viking perdit l'équilibre. Ce qui se passa alors tenait du miracle ou du cauchemar. Et les deux hommes en demeurèrent interdits.

En effet, alors que le garde attendait le heurt brutal de l'arme adverse ou du moins ; la faible résistance de sa chair, de ses os brisés sous l'impact, il ne rencontra que le vide, ou, plus exactement, le corps de son antagoniste n'offrit pas plus d'opposition que l'air. Sa lame percuta violemment le sol pavé dans une pluie d'étincelles bleutées.

Le Viking, que sa parade maladroite car trop brusque, avait déséquilibré, se retrouva assis les jambes dans la ruelle... et le buste dans une chambre où deux corps se mêlaient. Le géant secoua la tête pour chasser la stupéfaction qui le paralysait. Il se releva lentement. Dehors le garde regardait avec ahurissement les jambes de son adversaire se fondre dans un mur de pierre. Dedans, deux amants cessaient leurs mouvements frénétiques pour fixer l'inconnu qui se relevait et traversait leur chambre.

- Excusez-moi, leur dit l'apparition, je ne voulais pas vous déranger, surtout en cet instant. D'ailleurs, je ne fais que passer. Voyez : je m'en vais.

Devant la porte il se ravisa et se retourna vers le couple. Il s'adressa à l'homme immobile.

- Tu devrais monter un peu plus ta main droite, jusqu'au sein. Et descendre un peu ton genou, conseilla-t-il. Tu verras, c'est beaucoup plus facile ainsi.

Sur ce, il passa au travers de la porte n'ayant pas pu en saisir la poignée.

Bouches bées les amants s'entre-regardèrent, puis l'homme monta sa main et descendit son genou...

*

* *

Dans le couloir le Viking s'orienta. En deux enjambées de géant, il atteignit la porte qu'il filtra pour se retrouver dans la rue. Il fit quelques pas dans ce qui lui semblait être la direction du palais d'Isho ou du moins ce qu'il espérait comme tel.

Soudain, débouchant d'une ruelle adjacente, le garde qui l'avait attaqué l'aperçut. Il se mit à hurler d'effroi avant de déguerpir. Une patrouille, alertée par ses cris, apparut aussitôt au pas de course. Préférant la fuite à une longue explication qu'il était bien incapable de fournir, le Viking s'élança entre les vieilles bâtisses. Distancer ses poursuivants fut l'affaire d'un instant, mais les semer se révéla plus difficile. Utilisant des raccourcis, laissant leur gibier tourner en rond, les gardes surgissaient toujours devant le fugitif au moment où il s'y attendait le moins. Ils le cernaient mais ne le tenaient pas encore. D'ailleurs, qui peut prétendre avoir jamais tenu un fantôme ?

Las de ce jeu de cache-cache, le Viking décida de faire une sortie digne de lui. Ignorant souverainement les gardes, il fendit leurs rangs telle une ombre insaisissable. Les soldats, paniqués par ce phénomène surnaturel, s'enfuirent dans la ville en hurlant.

Riant à gorge déployée, le Viking atteignit les abords du palais d'Isho sans autre encombre. Il s'arrêta à l'entrée des jardins, marquée par une haute porte à double battant de fer forgé, assortie à la clôture somptueuse. Aucun garde, aucun chien, aucun système d'alarme n'était visible. Mais le Viking savait d'expérience qu'ils existaient et où ils se dissimulaient car, avant de dérober la fabuleuse pierre précieuse qui lui avait coûté toute cette aventure, il avait soigneusement étudié la topographie des lieux, enfin presque. S'il se souvenait bien, un courant électrique puissant, mortel même, parcourait les grilles, puis venait un barrage de lasers que même un insecte ne pouvait traverser. Ensuite il fallait longer une haie en suivant une allée truffée de pièges dont il ignorait encore la nature exacte, et il atteindrait enfin une porte de service discrète. Ceci en admettant, bien sûr, qu'il ne rencontrât pas de chiens et que ses renseignements fussent encore valables et justes, ce dont il doutait fortement suite à une chute vertigineuse du haut d'une falaise. Quel dommage que le Drakkar ne fût plus en mesure de le déposer au sommet de la forteresse comme la dernière fois.

Il haussa les épaules : que lui importaient désormais les dangereux systèmes de sécurité ? N'était-il pas mort ? Curieux comme il se raccrochait à des idées dépassées, à des craintes inutiles. Dérangeant aussi cette facilité avec laquelle il semblait s'habituer à son nouvel état. Mieux valait que les choses rentrassent rapidement dans l'ordre car il risquait de prendre de mauvaises habitudes et finir par se croire invulnérable.

Raisonnant ainsi, ses yeux se portèrent sur son épée. Pourquoi conserver une arme ? Nul ne pouvait l'atteindre et il ne pouvait blesser personne car, tout comme lui, elle n'avait aucune consistance. Avec désinvolture, il la balança par dessus son épaule.

L'effet fut immédiat. Le sol disparut. Le paysage se brouilla. Le Viking tomba. Il tomba dans une obscurité absolue. Dans un monde tournoyant insoupçonnable. Au-dessus de lui ne brillait plus qu'une seule lumière. Celle de l'épée d'or. Nageant comme un homme qui se noie, il parvint à ralentir sa chute. Lentement, luttant contre des courants furieux qui le précipitaient vers les abîmes des Enfers, il remonta. Enfin sa main tendue agrippa la poignée étincelante.

Avec un soupir de soulagement, il retrouva le paysage maintenant familier du domaine d'Isho. Il comprenait désormais le rôle de l'épée magique et ne la lâcherait plus. Tout de même ! La Sorcière aurait pu le prévenir ! Mais une autre surprise l'attendait, lui faisant oublier sa rancune. Il se trouvait à plusieurs mètres au dessus du sol ! Il volait. Maintenu dans l'air par quelque puissance surnaturelle.

- Encore un de tes tours !

Il se tut, observant les alentours en espérant ne pas avoir été entendu. Heureusement, il était seul.

- Et maintenant, qu'est-ce que je fais ? Je marche ou je nage comme en apesanteur ?

Il opta finalement pour la marche, attitude plus digne qui lui avait bien réussi jusqu'à présent. Il gagna ainsi le palais et, traversant murs et portes, la vaste salle sombre où Maître Isho s'adonnait aux Arts Noirs. Lorsqu'il entra, le sorcier l'attendait. Les deux hommes se firent face. L'un grand, très blond, musclé, avec un visage ouvert de bon vivant. L'autre petit, brun, décharné, avec des yeux fous profondément enfoncés dans leurs orbites et un sourire proche du rictus qui déformait ses lèvres minces. L'un vêtu d'une chemise à pertuis, d'un pantalon moulant de vagabond interstellaire et chaussé d'épaisses bottes de marche. L'autre perdu dans ses amples robes noires et bleues. L'un mort. L'autre vivant.

- Ainsi c'est vous que m'envoie Asua, grimaça Maître Isho.

Railleur, le Viking effectua une petite courbette de salutation.

- Un fantôme ! cracha-t-il rageur.

Son poing osseux s'abattit sur la table, seul meuble de la salle avec un lutrin de bois chargé d'un sombre grimoire.

- Pour qui me prend-elle ? Un novice ? Un imbécile ? Un incapable ?

- Les trois peut-être, répondit le Viking qui commençait à se demander dans quel traquenard on l'avait envoyé.

- Pauvre fou ! Tu interviens dans une lutte qui te dépasse. Ton insolence te perdra.

L'homme leva ses bras tordus et psalmodia une incantation.

Dans une explosion de lumière et de fumée un démon cornu aux crocs dégoûtants apparut devant le Viking bouche bée. Avec un grondement de bête, il s'abattit sur sa proie en faisant tournoyer sa lourde hache. Les bougies aux flammes incertaines se reflétaient sur l'acier bleuté.

Confiant en son intangibilité, le Viking le laissa approcher et son arme meurtrière, s'abattre.

La douleur le déchira.

Chancelant, il esquiva les attaques perfides. Il se réfugia dans un angle, derrière un pilier. Le monstre aux sabots fourchus démolit la colonne de pierre d'un revers. Les débris transpercèrent les antagonistes sans dommages.

Haletant, parcouru de spasmes, le Viking suait à grosses gouttes. Découvert, il se résolut à attaquer avec la seule arme dont il disposât : l'épée d'or. Il fallait bien qu'elle lui servît à quelque chose un jour ou l'autre. Sabrant, feintant, se fendant, parant, ripostant avec une vigueur sans égale, le fantôme harcelait son adversaire surpris qu'on osât lui résister. La lame trouva une ouverture. Un flot de sang aveugla le Viking. Cruellement blessée, la bête laboura son flanc déchiré. Furieuse elle laissa choir sa hache, saisit la lame ensorcelée, tenta de l'arracher des mains de l'homme impuissant face à tant de violence. Le Viking s'accrocha. Ses longs bras agrippèrent l'ectoplasme douloureux du Viking. Il le pressa contre sa poitrine poisseuse de l'épais liquide noir courant habituellement dans ses veines. Son étreinte se renforça et le Viking se demanda bêtement s'il pouvait encore mourir dans son état. Il sentait ses côtes se briser sous la formidable pression. Le sorcier avait trouvé la seule créature capable de lui nuire : un démon surgit des enfers, un maître des âmes damnées. Il suffoquait. Son visage se violaça. Un sinistre craquement l'avertit que son ossature ne résisterait plus longtemps. Il happa l'épée entre ses dents, libérant ses mains. De l'une, il repoussa les crocs qui cherchaient à mordre sa gorge, alors que de l'autre il fouillait les poches de sa chemise. Enfin il s'empara de l'objet tant convoité : une pierre dure et froide, la Pierre de Feu, luisante comme le feu d'un autre monde.

Dans un dernier sursaut de volonté, il lança la gemme sur la forme indistincte du sorcier.

Miséricordieuse, l'inconscience envahit son esprit.

*

* *

Comme la première fois, la douce fraîcheur d'une main délicate posée sur son front tira le Viking de son sommeil sans rêve. Il ne ressentait aucune douleur, juste un merveilleux bien-être.

Il ouvrit les yeux. Elle était là, près de lui.

- Asua.

- Ah ! Vous avez appris mon nom.

- Il est si beau.

- Il est maudit. Ne le prononcez jamais plus.

- Ai-je...

Il laissa sa question en suspend.

- Réussi ? Oui. La Pierre de Feu a détruit l'enveloppe de Maître Isho et retient son âme prisonnière.

Elle se tut un instant pour plonger Ses yeux de braise dans ceux d'azur du Viking qui fut obligé de détourner le regard. Elle se détourna légèrement afin qu'il puisse à nouveau admirer Son visage.

- Le Skar, reprit-elle, l'Humaine et son bébé, et le Sénia sont hors de danger sur Terre où les ramenait leur voyage. Dans un instant vous vous réveillerez à bord de votre Drakkar remis à neuf et auquel j'ai apporté quelques améliorations.

- Vous reverrai-je ?

- Je ne vous le souhaite pas car alors ce pourrait être votre dernière vision avant la mort, définitive cette fois.

Elle appliqua sa main sur ses yeux, un sommeil irrésistible s'empara de son corps, de son esprit. Il sombra dans un monde sans rêves…

Mauvaise nouvelle pour les fans du Viking, mais excellente pour moi. En effet mon contrebandier gaffeur quitte les pages du Web pour une version papier qui ne compte pas moins de 10 nouvelles. Il est désormais disponible à la vente sur :

J'espère vous retrouver bientôt.

11