Le libraire et le chocolatier

L'été ne faisait que commencer et déjà, il faisait 40 degrés à l'ombre. S'il y avait bien une chose que le libraire exécrait particulièrement, c'était la canicule. Mais lorsque celle-ci s'accompagnait en plus de l'humidité, alors il frôlait la syncope. Heureusement, la librairie était dotée d'un système de climatiseur à la fine pointe de la technologie. Or, ce jour là, la vile machine avait décidé de faire la grève. Tous les espoirs du libraire se tournèrent alors vers le vieux ventilateur poussiéreux inséré entre le rayon des plantes subaquatiques et celui des sous-vêtements à travers les âges.

Au premier crachotement qu'émit l'appareil, les espoirs du libraire vacillèrent légèrement. Au second crachotement, une fumée plutôt suspecte émana du moteur derrière les hélices. Au troisième crachotement accompagné d'un grésillement, le jeune homme fit preuve de sagesse en débranchant promptement la machine. D'un geste vif de la manche, il essuya la sueur qui lui coulait abondamment sur le front. Avec une page de journal, il se confectionna un éventail rudimentaire qu'il agita fébrilement devant son visage. L'action requérait une énergie qui ne le fit transpirer que davantage. En soupirant avec fatalisme, il abandonna.

Après quelques heures de lutte acharnée contre la chaleur, le libraire arriva à un point critique où endurer une minute de plus cet air étouffant aux relents de feuilles humides signifiait le coma assuré. Alors, il fit ce qu'il aurait dû faire aussitôt que le climatiseur avait émis son dernier râle : fermer boutique. Tant pis pour les clients; ils repasseraient lorsque la météo serait moins cruelle. Le libraire était bien tenté de rentrer tout de suite chez lui, mais la perspective de se retrouver coincé en sardine dans les entrailles infernales du métro le répugna. Quelles autres options lui restait-il? Il n'appréciait pas particulièrement les taxis et l'autobus lui donnait la nausée. C'est dans de tels instants qu'il regrettait de n'avoir pas de voiture.

Alors qu'il marchait, perdu dans ses pensées, ses pas le conduisirent dans une rue qu'il ne fréquentait pas souvent. Son regard s'attarda un instant sur la devanture d'une chocolaterie, La Dolce Vita. Là-dedans, il devait bien y avoir de l'air climatisé, non? Reprenant espoir, il poussa la porte d'entrée. Une bouffée d'air agréablement frais l'accueillit aussitôt, accompagnée de divers arômes de chocolat. Le lieu était apparemment désert.

Avec une subtilité toute relative, le libraire se plaça devant la vitrine réfrigérée, promenant nonchalamment ses paumes moites sur la surface froide en feignant des coups d'œil intéressés à la variété de truffes exposées. Il s'apprêtait presque à coller ses joues sur la vitre lorsque le chocolatier lui adressa la parole.

- Puis-je vous aider? s'enquit-il poliment.

Détachant son regard de la vitrine, le libraire contempla le jeune homme en tentant d'afficher une mine intéressée.

- Je cherche… une sorte de chocolat dont je ne me rappelle plus le nom, inventa-t-il.

- Quel est le type de ce chocolat?

- Euh… noir, je crois.

- Vous rappelez-vous de son formage?

- Pardon?

- Est-ce une tablette, une praline, une truffe, un napolitain?

- Euh… je ne sais plus…

Il n'avait qu'une assez vague connaissance des chocolats, alors de là à les distinguer par leur formage… Il ne fallait pas trop lui en demander, non plus.

- Un napolitain ou une truffe, je pense… hasarda-t-il.

Un sourire amusé étira les lèvres du chocolatier. Le libraire remarqua alors, pour la toute première fois, à quel point celui-ci avait la peau pâle, presque translucide. Il pouvait distinguer les veines bleutés sur ses paupières et au coin de ses tempes. Ses cheveux, d'un blond platine, quasiment blancs, rehaussaient l'azur limpide de ses yeux. Il pourrait passer aisément pour un mannequin avec ses traits gracieux et sa silhouette élégante.

- Vous n'êtes pas ici pour du chocolat, n'est-ce pas? demanda doucement l'ange en tablier.

Le libraire se gratta la nuque, vaguement embarrassé.

- Zut, vous m'avez découvert, avoua-t-il de bonne grâce. À vrai dire, je suis venu ici pour profiter impunément de votre air climatisé. Je sais, c'est terrible. Je ne recommencerai plus, c'est promis.

- Vous pouvez rester aussi longtemps que vous le voulez, je ne le dirai à personne, annonça le chocolatier sur un ton complice. De toute façon, avec la température qu'il fait dehors, ce serait presque criminel de vous forcer à sortir.

Le libraire sourit, ravi.

- C'est la première fois que vous venez ici, non? Je ne vous ai jamais vu avant.

- En fait, c'est la première fois que je mets les pieds dans une chocolaterie; je ne suis pas vraiment un amateur de chocolat.

- C'est presque blasphématoire que de dire ça devant un chocolatier! fit mine de s'offusquer celui-ci.

Ses yeux pétillaient et de minuscules fossettes creusaient ses joues.

- Vous souffrez d'allergie?

- Même pas. C'est comme le caramel, vous comprenez? Il y en a qui aime et d'autres pas.

- Sans doute, mais c'est bien dommage. Si vous n'aimez pas le chocolat, qu'aimez vous alors?

- Oh, des tas de choses! J'en aurais pour trois jours si je devais tout vous énumérer.

- Je n'ai pas trois jours mais peut-être quelques heures.

- Dans ce cas, je vais essayer de résumer. Alors, voyons… j'aime beaucoup les gâteaux renversés aux fruits, les mousses à la framboise, les tartes aux bleuets et les biscuits au gingembre.

Le sourire du chocolatier s'élargit, voulant presque déborder de son visage.

- Les biscuits au gingembre? répéta-t-il.

- Oui, les biscuits au gingembre. Qu'y a-t-il?

- Oh, rien, c'est juste que c'est également la sorte de biscuit que je préfère.

- Vraiment? Et vous, à part le chocolat, qu'aimez-vous?

- Eh bien, les milles-feuilles à la meringue, les short-cakes, les gâteaux forêt noire, la crème glacée à la pistache…

- Honnêtement, qui pourrait résister à la crème glacée à la pistache?

- J'en ai, si vous voulez.

- Vous vendez de la crème glacée dans une chocolaterie?

- Pas tout à fait, c'est de ma réserve personnelle. Je vous en offre, si ça vous tente.

- C'est une offre qui ne se refuse pas!

Le chocolatier disparut dans l'arrière-boutique pour réapparaître quelques instants plus tard avec deux coupes remplies d'une onctueuse glace verte. Ils s'installèrent au fond de la chocolaterie, à une table ronde garnie d'une nappe en dentelle blanche.

- Et vous faîtes quoi, dans la vie? questionna le chocolatier.

- Je suis libraire, répondit-il après une cuillerée de glace.

Ça goûtait le mistral et la mer Méditerranée.

- D'ailleurs, ma librairie se trouve non loin d'ici, sur Sainte-Constance.

- L'Iliade, c'est ça?

- Exact. Vous y êtes déjà allé faire un tour?

- Jamais.

- Ne me dîtes pas que vous n'aimez pas lire, ça, ça serait réellement blasphématoire!

Un rire clair s'échappa de la gorge du chocolatier.

- Au contraire, j'aime beaucoup. Seulement, je préfère fréquenter les bibliothèques.

- Pourquoi donc?

- L'ambiance, sans doute. La tranquillité, le son des pages qu'on feuillette, l'odeur des vieux livres… Ce n'est pas comme le raffut qu'il fait dans les librairies étroites et encombrées.

Le tintement du carillon interrompit alors leur conversation. Une femme entra dans la chocolaterie, accompagnée de deux enfants. Avec un visible regret, le chocolatier dut abandonner le libraire à sa table.

Celui-ci termina sa dernière cuillerée. Se levant, il s'approcha du comptoir. Les enfants s'extasiaient devant la vitrine, dévorant des yeux toute la diversité de chocolats offerts. Le libraire se pencha par-dessus le comptoir, un sourire aux lèvres.

- Vous savez, L'Iliade est plutôt un endroit tranquille, dit-il. En plus, je l'ai fait agrandir le mois passé. Si ça vous tente d'y faire un tour, un de ces quatre…

- J'apporterai des biscuits au gingembre, promit le chocolatier avec un sourire en coin.

Les enfants avaient finalement opté pour une mousse triple chocolat. Le carillon résonna à nouveau, annonçant la venue d'un couple. L'après-midi tirait à sa fin et la température avait chuté de quelques degrés. Le libraire se dit qu'il était temps qu'il rentre chez lui.

- Au fait, dit-il juste avant de partir, bien que je ne sois pas spécialement friand de chocolat, je dois avouer que les gâteaux forêt noir ne me laissent pas particulièrement indifférent.

La porte se referma sur sa silhouette mince. Dehors, le soleil frôlait l'horizon, colorant les nuages de vermillon et d'incarnat.


Écrit : 16 mai 2009

Correction : 19 juin 2009