CH 38

Absolument furieux, je ne me sens pas en état de rentrer immédiatement chez moi. Dans l'état d'énervement dans lequel je suis, je ne risque pas de trouver le sommeil. Je déambule donc sans véritable but, dans les rues du Vieux Lyon, peuplées de noctambules. Les mains profondément enfoncées dans mes poches, je marche tête baissée, ressassant les derniers évènements de la soirée.

Et ce qui devait arriver arrive : je finis par bousculer assez brutalement une personne qui vient de sortir d'un bar. Je rentre la tête encore un peu plus dans mes épaules, m'attendant à me faire incendier… Généralement, quand les emmerdes débarquent... Mais non, l'homme qui se trouve face à moi me dévisage en fronçant les sourcils.

- On ne se serait pas déjà vu quelque part ?

Je relève la tête, afin de pouvoir l'examiner à mon tour. Une voix grave et posée, un petit sourire en coin, un look très classe... Il me dit aussi clairement quelque chose.

- François ! François, c'est bien ça ?

- Oui, c'est bien ça… Tu es le jeune que j'ai ramené chez lui, et qui venait de s'engueuler avec son meilleur ami, non ?

- Ouais… A croire que l'histoire se répète, dis-je entre mes dents, en grommelant.

- Je t'avais laissé mon numéro, mais tu ne m'as pas rappelé…

- Heu, désolé.

- Tu as quelque chose de prévu ?

- Heu… Tout de suite ? Non, pas vraiment…

- Je t'offre un verre ? J'allais rentrer, parce qu'il n'y avait personne d'intéressant, mais si tu me tiens compagnie…

François ne me laisse pas le temps de répondre, passe son bras autour de mes épaules et m'entraîne avec lui dans le bar dont il vient à peine de sortir. Il a un côté très entreprenant, mais il s'était très bien comporté, lors de notre première rencontre, alors je me décide à le suivre.

A l'intérieur, seul le bar est bien éclairé. Le reste de la salle, organisé en petites alcôves, éclairé de lumières rouges, est plongé dans une semi-pénombre. Des couples presqu'exclusivement masculins sont plus ou moins vautrés sur les banquettes. De nombreux regards, curieux et parfois amusés, se posent sur nous. Je commence à regretter. Qu'est-ce que je fais ici ?

Mon compagnon me prend, par la taille cette fois, et m'attire vers le bar en arborant un magnifique sourire victorieux. J'ai la désagréable impression de faire office de trophée de chasse. D'un mouvement brusque, je me dégage, et lui jette un regard de tueur. Ce n'est pas la bonne soirée pour me contrarier…

- Hé, détends-toi. C'est juste un verre…

Pourquoi est-ce que j'ai de plus en plus de mal à le croire ?

Finalement, de peur de paraître ridicule si je fais une scène, je me résous à poser le bout d'une fesse sur un des tabourets de bar, prêt à partir dès mon verre terminé. Je me suis déjà fait vider d'un bar ce soir, j'aimerais autant éviter que ça se reproduise.

- Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?

- Une bière.

- Oh, mais tu peux prendre quelque chose de plus…

- Ben un whisky, alors, je le coupe, pressé d'en finir au plus vite.

- Ca n'a pas l'air d'aller fort, dis-moi…

Il s'est assis face à moi, un pied appuyé sur le repose-pied de mon tabouret, et me détaille de la tête aux pieds avec insistance. Je me sens de plus en plus mal. Pourtant François me sourit plutôt gentiment, comme pour m'encourager à parler. Et je dois admettre qu'il est vraiment pas mal...

- Non, effectivement. Je viens de mettre mon poing dans la gueule à mon meilleur ami. Enfin, ex-meilleur ami peut-on dire à l'heure qu'il est.

- Serait-ce le même que la dernière fois ?

- Oui, c'est lui.

- Ah. Et tu es toujours en couple, sinon ?

- Oui. Alors c'est pas la peine de me faire de rentre-dedans, hein…

- Ahaha. Tu es clair, toi au moins… Mais tu sais, on peut avoir un copain régulier, et des plans de temps en temps. Surtout que tu le vois pas souvent, ton copain, si je me souviens bien.

- Et ben pas moi ! Je suis pas comme ça ! Alors c'est pas la peine de se faire des idées, ok ?

- Oh, ok. Je crois que je viens de me prendre un râteau, là.

- C'est toi qui vois…

François semble un peu contrarié, mais il continue à sourire. Un sourire très business attitude. Bon, je dois admettre que je n'ai pas été des plus aimables, mais c'était vraiment pas le soir.

Je vide mon whisky en trois ou quatre gorgées, le remercie d'un signe de tête et m'apprête à partir.

- Hé, ce n'est pas parce que tu n'es pas intéressé pour passer la nuit avec moi que tu es obligé de partir tout de suite. On peut discuter un peu, si tu veux…

En fait, en regardant mieux, derrière son sourire factice, son regard est plutôt triste, et sa voix se fait suppliante. Il n'a pas l'air non plus au sommet de sa forme. Après tout, il a peut-être plus besoin de parler que moi.

- D'accord. Mais pas de gestes louches, pas d'allusions douteuses.

- Promis. On va s'assoir là-bas ?fait-il en m'indiquant une des alcôves qui vient de se libérer.

Je passe les heures qui suivent à l'écouter. L'alcool aidant, son sourire finit par laisser place aux larmes. Apparemment, il est amoureux d'un de ses collègues de travail, qui le mène en bateau depuis des mois, le faisant espérer… En vain. Ou est-ce lui qui s'est fait des films, et a mal interprété les paroles et les gestes de son collègue? C'est plus que probable... Toujours est-il qu'il lui a annoncé hier son prochain mariage, à la pause café. François accuse très mal le coup.

Il a l'air très sûr de lui, comme ça, et une attitude de playboy, mais il est très romantique, en fait. Il me fait vraiment de la peine et je m'en veux d'avoir été si désagréable avec lui. Je finis par lui appeler un taxi, vers les trois heures du matin, et rentre chez moi à pied.

En cherchant le sommeil, enfoui profondément sous ma couette, je soupire en repensant à la situation de François. Je me dis que j'ai eu de la chance de tomber sur Sébastien. Tout n'est pas parfait entre nous, c'est sûr, mais au moins, j'ai trouvé une personne que j'aime et qui m'aime en retour, et ça n'a pas de prix.