Voici ma seconde fiction. J'ai un peu d'avance, mais beaucoup moins que sur Vendanges, donc le rythme de publication sera moins soutenu. Sans doute tout les quinze jours, voire toutes les trois semaines. Pour l'instant, rating T, qui évoluera sans doute en M par la suite.

N'hésitez pas à me donner votre avis, ça me fait vraiment plaisir, même si c'est critique !

Shonen Aï / Yaoi

Je m'en rends compte à présent, je suis le seul responsable de toutes ces années gâchées. Comment avais-je pu être aveugle à ce point ? Je n'avais vraiment rien compris. Je ne peux m'empêcher de me demander ce que serait ma vie aujourd'hui, sans cette erreur de jeunesse.

Cet été là, je revenais sur les lieux de mon enfance pour la première fois depuis plus de dix ans. Mes parents habitaient un joli village normand qui dominait la mer, perché sur la falaise. Il suffisait de descendre les petits chemins escarpés bordés de genêts pour rejoindre la plage. C'était un endroit où il faisait bon vivre et j'y avais été heureux.

Divorcé depuis peu, je traversais une épreuve difficile. Lorsque mes parents m'avaient proposé de profiter de leur maison pour les vacances, j'avais accepté de bon cœur. Nos relations n'avaient pas été toujours toutes roses, comme dans toutes les familles, mais je me sentais terriblement seul et j'avais besoin de leur soutien. De plus, pour la première fois depuis la séparation, j'avais réussi à obtenir la garde de ma fille pour deux semaines consécutives. Elle me manquait terriblement, deux week-ends par mois passaient trop vite, et mes parents voulaient aussi profiter de leur petite fille qu'ils voyaient trop peu. Mon ex-femme avait toujours trouvé de bonnes excuses pour éviter ma famille, mais je dois avouer que je n'insistais pas non plus pour venir leur rendre visite. Il y avait des souvenirs que je préférais oublier et des visages que je préférais ne pas revoir. Mais les années étaient passées et il était peu probable que je ne rencontre une des personnes que je souhaitais éviter. Du moins, c'était ce que je pensais…

Nous étions déjà en vacances depuis trois jours, et je commençais enfin à me détendre un peu. Ma fille avait repéré un marchand de glace ambulant sur le chemin de la plage et je lui en avais promis une. Elle me tirait par le bras pour me faire aller plus vite, pleine d'énergie. J'étais chargé comme un mulet entre les draps de bains, ses jouets et le parasol et j'avais du mal à suivre son rythme. Dès que le marchand de glace fut à portée de vue, elle se mit à pousser de petits cris d'excitation et à sautiller. La voir ainsi, après les moments difficiles que nous venions de traverser, me remplissait de joie.

Je posais enfin mes affaires au sol tout en cherchant mon porte monnaie dans la poche de mon short, sans me presser, pendant que Lucie pressait son nez contre la vitre du présentoir. Je savais que le choix du parfum allait être difficile. Goûter un des nouveaux parfums qui font tellement envie, ou bien prendre celui que l'on connait déjà mais que l'on aimera à coup sûr ? Je me rappelais avoir moi aussi été face à ce dilemme quand j'étais enfant. Je pris bientôt conscience qu'une jeune femme tenant un petit garçon par la main attendait son tour derrière nous. Je m'écartais légèrement.

- Allez-y, madame, passez devant. Cela risque de prendre du temps, dis-je en souriant, me retournant à demi.

Je sentis mon sang se figer dans mes veines. Une des deux personnes que je voulais absolument éviter se tenait là, devant moi : Cécile.

- Eric ! C'est pas possible, c'est toi ?

Elle semblait aussi stupéfaite que moi. Nous restâmes sans voix un moment, jusqu'à ce que la vendeuse nous rappelle à l'ordre.

- Vous voulez une boule ou deux boules ? demanda-t-elle un peu sèchement.

- Euh, une boule s'il vous plait. Tu as choisi, Samuel ?

- Chocolat.

Et bien lui au moins, il savait ce qu'il voulait. Il devait tenir de sa mère… Je ne pouvais m'empêcher d'observer Cécile du coin de l'œil. Elle avait coupé ses cheveux plus court, et son corps mince s'était un peu épaissi. Elle avait perdu ses joues de petites fille ce qui accentuait ses pommettes saillantes, et de petites pattes d'oie soulignaient ses yeux rieurs. Elle était une femme maintenant, une mère, mais elle était toujours aussi belle… Elle se retourna vers moi vivement dès qu'elle eut rangé sa monnaie.

- Mon dieu ! Un revenant ! s'exclama-t-elle en riant.

- Papa, papa, tu connais cette dame ? demanda ma fille qui me tirait à nouveau par le bras.

- Euh, oui. C'est une vieille amie, une amie d'école…

***

Instantanément, tout me revint en mémoire. Mes années de lycée : les copains, l'école, les sorties, et surtout, le premier chagrin d'amour...

Nous formions un trio inséparable, Cécile, Laurent et moi. Nous avions fait connaissance à notre entrée en seconde, et pris conscience de nos affinités. Très rapidement, nous nous sommes mis à tout partager, à tout faire ensemble. On se retrouvait le midi pour manger, et parfois le soir pour étudier. Nous faisions de longues promenades le week-end, le long de la côte, sur les sentiers de douanier. Nos camarades avaient coutume de dire que quand on en voyait un, les deux autres n'étaient jamais bien loin. D'ailleurs, la force de nos liens énervait souvent notre entourage. Nous avions bien sûr d'autres copains de classe qui gravitaient parfois autour de nous, mais aucun ne restait bien longtemps. Bien que ce ne soit pas volontaire de notre part, ils avaient vite l'impression d'être de trop. Cécile et Laurent étaient l'un et l'autre comme une partie de moi, et je pense qu'il en était de même pour chacun d'entre nous. Notre amitié nous apportait tellement que nous n'avions besoin de rien d'autre, pas même d'une histoire d'amour. Ensemble, nous nous sentions prêt à affronter n'importe quelle épreuve.

Mais nous avions tord. Cet équilibre était plus fragile que nous ne le pensions. Tout s'est mis à dérailler au cours de l'année de terminale. Je ne saurais pas vraiment dire quand exactement, mais j'ai remarqué que Cécile et Laurent semblaient s'éloigner de moi. Ils s'étaient mis à partager des choses dont j'étais exclu. C'étaient de petites choses, insignifiantes pour quelqu'un d'extérieur. Par exemple, je découvrais par hasard qu'ils s'étaient vus pendant le week-end sans moi, ou encore, et c'était le plus pénible, leurs discussions s'interrompaient lorsque j'arrivais. C'est à un de ces moments, où je les observais de loin avant de les rejoindre, que j'ai pris conscience de ce que je ressentais. C'était un soir, après la fin des cours. Ils étaient assis par terre dans la cour du lycée, côte à côte, le dos appuyé contre un mur. Cécile était penchée vers Laurent, comme pour lui murmurer un secret à l'oreille. Ses longues boucles brunes aux reflets roux caressaient la joue de Laurent, dont la tête était légèrement inclinée vers elle. Il souriait d'un sourire un peu triste, ses yeux clairs à moitié cachés par ses mèches dorées, qui brillaient dans la lumière du soleil couchant. Dans ce contre jour, le couple qu'ils formaient était d'une beauté à couper le souffle, presque irréelle. Que n'aurais-je pas donné à cet instant pour être à la place de Laurent… Je n'avais réalisé ce que je ressentais pour elle que lorsque j'avais compris qu'elle m'échappait. J'aurais dû savoir qu'un jour viendrait où elle aurait à choisir entre nous. C'était dans l'ordre des choses, après tout. Et c'était Laurent qu'elle avait choisi. Je me sentais profondément blessé. J'avais le sentiment d'avoir perdu les deux personnes qui comptaient le plus pour moi en même temps.

Par la suite, j'ai cherché à les éviter tant que possible, les voir ensemble m'était trop pénible. La jalousie me rongeait. Pourtant, je dois bien avouer qu'ils faisaient de leur mieux pour m'épargner. Ils n'auraient pas pu être plus discrets. Cependant, même si rien n'avait changé en surface, et que nous continuions de nous retrouver pour manger ou pour travailler, Laurent semblait triste et de plus en plus mal à l'aise en ma présence. Il ne me parlait presque plus, et évitait de croiser mon regard. Se sentait-il coupable ? Pensait-il m'avoir trahi ? Cécile se rendait bien compte de la dégradation de nos relations et son naturel joyeux s'en ressentait. L'atmosphère devenait parfois si pesante que s'en était insupportable. Je ne pouvais plus continuer ainsi. Je ne me sentais pas la force d'être spectateur de leur bonheur et je ne voulais pas non plus les empêcher d'être heureux. C'est pourquoi j'ai pris la décision de couper tous mes liens avec eux. Je les ai vus pour la dernière fois le jour des résultats du bac, puis je suis parti vivre ma vie le plus loin possible.

Par la suite, je me suis toujours débrouillé pour éviter de revenir. Pendant mes études, je parvenais toujours à trouver un job d'été ou un stage ailleurs, malgré les suppliques de mes parents. Puis, j'ai été embauché dans une entreprise à Paris et je me suis marié à une ancienne camarade de fac avec laquelle j'étais sorti quelques temps, et qui était tombée enceinte. La mauvaise volonté de ma femme à voir ma famille est devenue une excuse bien pratique, ajoutée à nos emplois du temps surchargés.

Mais je n'ai pas pu les oublier, jamais, pas un seul instant. Je les imaginais ensemble, mariés avec de beaux enfants, comme le prince et la princesse dans les contes de fées, et je me persuadais que tout était pour le mieux…

***

Lucie s'était enfin décidée. Elle avait finalement choisi le même parfum que le fils de Cécile, avec lequel elle avait déjà sympathisé. Cécile me souriait, et elle me prit par le bras, m'attirant fermement vers la plage, alors que les enfants nous suivaient main dans la main. Encore sonné, je n'essayais même pas de lui résister.

- Viens, fit-elle, je vais te présenter David, mon mari. Il est là-bas avec ma fille.

Elle me montrait un homme d'âge moyen portant des lunettes de soleil. Les tempes légèrement grisonnantes, il lisait son journal assis sur un transat. Une enfant d'à peine un an jouait à ses pieds, projetant du sable partout à l'aide d'une pelle en plastique. Lui, imperturbable, restait plongé dans sa lecture.

Et Laurent ? N'était-ce pas lui qui aurait dû se trouver là ? Je ne comprenais plus rien.

- David, c'est Eric, un ami du lycée. Tu te rappelles ? Je t'ai souvent parlé de lui…

- Enchanté, dit-il en me tendant la main sans pour autant lâcher son journal. Alors c'est vous Eric ? Je ne vous imaginais pas comme ça du tout…

Je ne savais pas si c'était mon imagination, mais j'avais l'impression que le ton qu'il avait employé n'était pas très amical. Cécile ne s'en préoccupait pas du tout, et m'invita à poser ma serviette près de la sienne. Lucie et Samuel, le fils de Cécile, trépignaient, mourant d'envie d'aller jouer dans l'eau.

- David, s'il-te-plait… Tu y vas ? demanda-t-elle d'une voix cajolante à son mari. Nous avons des tonnes de choses à nous dire !

David grogna un peu, plia son journal, et se leva en me lançant un regard noir par-dessus ses lunettes.

- Bon, bon, j'y vais…

Cécile me dévisageait avec une certaine avidité. Je me demandais ce qu'elle pensait de moi. J'avais plus de dix ans de plus, et je n'étais pas au mieux de ma forme. J'étais fatigué et j'avais perdu du poids au cours des derniers mois. Ma mère me trouvait mauvaise mine. Cécile, au contraire, était rayonnante.

- Ca fait combien de temps ? Attends voir… quatorze ans ! Je ne pensais pas te revoir un jour, tu sais ! Mais où avais-tu disparu, toutes ces années ? demanda-t-elle sur un ton plein de reproches.

- Et bien, je suis allé faire mes études d'ingénieur à Lyon, puis à Paris. Je suis aussi parti un an en Irlande. Maintenant, je vis et je travaille à Paris depuis huit ans.

Elle était assise, les genoux remontés contre sa poitrine, les bras noués autour. Elle souriait toujours, mais ses beaux yeux verts étaient embués de larmes.

- Tu as disparu, comme ça, du jour au lendemain, sans jamais donner de tes nouvelles… Je me suis toujours demandé ce qui t'avait poussé à faire ça. Tu ne nous avais jamais parlé de rien, ni à moi, ni à Laurent ! Tu te rends compte le mal que ça nous a fait !

- Je… Je suis désolé. Je pensais que c'était mieux comme ça, qu'il était temps qu'on se sépare. Je pensais que c'était mieux pour tout le monde.

Cécile hochait la tête, mais je ne sais pas si c'était en signe de désaccord, ou simplement d'incompréhension. Je ne pouvais lui en dire plus. Elle sécha ses larmes d'un revers de main, retrouvant son visage souriant comme si elle avait déjà laissé le passé derrière nous.

- En tout cas, félicitations, ta fille est magnifique. Ta femme est ici avec vous ?

- Non. Je suis divorcé depuis quelques mois, maintenant. Je suis en vacances chez mes parents avec Lucie.

- Oh, excuse-moi. Ce n'est pas trop difficile ?

- Je ne préfère pas en parler, si ça ne te dérange pas…

- Je comprends…

- Et toi ?

- J'ai rencontré David à la fac. C'était un jeune prof, et je suis tout de suite tombée sous son charme. Nous vivons ensemble depuis dix ans mais nous ne sommes mariés que depuis deux ans, juste avant la naissance de Louise. Nous vivons à Rennes et je suis maintenant moi aussi prof-chercheur à la fac de lettres. Je suis très heureuse ! J'adore David, mes enfants et mon travail ! D'ailleurs, tu sais, je peux bien te le dire maintenant. J'avais un faible pour toi, au lycée. C'est pour ça que j'ai été si triste quand tu es parti. J'ai eu un peu de mal à m'en remettre, en fait. David le sait, et c'est pour ça qu'il a été un peu désagréable tout à l'heure. Mais c'est pour Laurent que ça a été le plus difficile…

Ses mots dansaient dans ma tête jusqu'à ce qu'ils perdent leur sens. Je ne pouvais pas croire ce que je venais d'entendre. Cécile aurait eu un faible pour moi à cette époque… Mais avait-on vraiment partagé les mêmes moments ? Parlait-on vraiment des mêmes personnes ? Je posais enfin la question qui me brûlait les lèvres depuis notre rencontre.

- Et Laurent ?

- Laurent ? Nous sommes restés en contact toutes ces années. Même si on ne s'est pas toujours vu très régulièrement, il est resté mon meilleur ami. Il est d'ailleurs le parrain de Samuel. Malheureusement, je ne l'ai pas vu depuis deux ans, depuis mon mariage, en fait. Il est parti peu de temps après en Chine, pour le travail. Je reçois un mail de temps en temps.

- En Chine ! Est-ce qu'il est marié ?

- Marié, Laurent ?!

Cécile me regardait, comme sidérée par ce que je venais de lui demander. Elle mit quelques instants à se reprendre avant de continuer.

- Ne me dis pas que tu n'avais pas remarqué ! Et moi qui pensais que c'était pour ça que tu étais parti !

- Mais de quoi tu parles ? Je ne comprends pas où tu veux en venir…

- Mon dieu, tu n'as pas l'air de plaisanter. Tu ne t'en étais vraiment pas rendu compte ? Tu n'avais pas vu que son comportement envers toi avait changé ?

- Si, en quelque sorte, mais…

- Eric, Laurent est homo, et il était amoureux de toi.