Titre: Alaska

Genre: Slash/yaoi

Rating: -12


Ils étaient là depuis trop longtemps. Les dernières semaines, ils avaient compté les jours qui restaient à tirer. Les derniers jours ils avaient compté les heures. Mais un rien de temps avant le premier jour du reste de leur vie d'hommes libres, la grande dame (la pute au barbu, disait Bart) s'en était mêlée. Soixante-douze heures. Ni plus ni moins. Dame Nature avait commencé à les ensevelir sous la neige soixante-douze heures avant que l'hélico se radine.

« La radio est HS. »

« Tu peux répéter? » tonna la voix sourde de Harlow.

« La radio. Est. H.S. », s'était aussitôt exécutée Jam.

Jamélia, la névrosée du groupe. Celle qui ne servait à rien, sauf quand tout allait déjà de travers. Docteur Jamélia. Doc Jam, disait Bart. Bart disait beaucoup de choses, la plupart du temps il filait des surnoms idiots, et le reste du temps, racontait ses conneries.

« Le dernier bulletin météo, il disait quoi? »

« Pas d'amélioration prévue avant lundi. »

« Et nous sommes? »

« Jeudi. »

« Quelle merde. »

« Je tiendrai pas un jour de plus enfermée là-dedans. »

Ils se tournèrent vers la voix. Et sa propriétaire, l'ingénieur en bricologie (pas la peine de se demander qui lui avait trouvé ce grade stupide). En vrai, en tant qu'être humain, disons, elle s'appelait Ludivine. Un peu frêle à première vue, elle s'avérait aussi forte de caractère que physiquement. C'était à cause d'elle, pour ne pas dire grâce à elle, que Jam ne servait à rien. Les hommes de la mission préféraient lui parler à elle plutôt qu'à cette putain de psy (attitrée).

Ils se sentaient un peu moins décortiqués, et plus à égalité avec Ludi. Et ses petits reste de garçon manqué, peut-être. Si elle était féminine aujourd'hui, malgré ses mains noueuses et le cambouis abonné à ses fringues, c'est parce qu'elle l'était devenue. Elle avait décidé de le devenir.

Et puis merde, Jam n'était pas psy, à la base, elle était pédiatre. Bart avait vendu la mèche à leur arrivée ici. Il avait piraté quelques systèmes informatiques avant de partir en mission, histoire de se faire ses propres dossiers. Le genre de truc pas très officiel, mais plus proche de la réalité de ce qu'on leur avait fait avaler. Il préférait savoir à quel genre de colocataires il avait à faire.

Surtout dans ce genre d'endroits, éloigné de la civilisation, et des bonnes grâces de la pute au barbu.

Ça avait jeté un froid, encore plus glacial que ce trou perdu au fin fond de l'Alaska, et depuis ils remettaient en doute ses compétences régulièrement. C'était elle qui aurait dû craquer en premier.

« Pas toi, Ludi », lui dit Harlow, limite incrédule.

Ça voulait dire, si toi tu lâches prise, on fait quoi, on se tire chacun une balle dans la tête tout de suite, ou on attend de voir qui va buter qui en premier?

« Je sais pas, moi, tu peux rien faire pour la radio? »

Elle haussa les épaules: « Pas tant que la tempête se sera pas calmée. Donc pas avant trois jours. »

« Bon, on a tenu trois mois ici, c'est pas trois jours de plus... » fit Gaël.

Il croisa le regard de Ludi et décida de se la fermer jusqu'à ce qu'on lui demande son avis.

Ils auraient dû partir le lendemain. Mais à cause de la tempête, l'hélico ne viendrait pas. Ils n'auraient jamais dû compter les jours, comme ça. Ils l'avaient trop attendu, trop espéré, ce départ. La trahison n'en était que plus douloureuse à avaler.

Peut-être que si Bart avait pas foutu sa merde d'entrée, il se serait pas mis Jam à dos, et elle aurait fait son job comme tous les autres. Et peut-être que si elle avait réussi à leur remettre les pendules à l'heure, comme elle aurait dû le faire, l'ambiance aurait été plus détendue ensuite. Ah elle parlait bien, elle avait du vocabulaire. Mais ses discours, c'était que du vent. Je suis pas un gosse, j'ai pas les oreillons, j'ai des putains d'engelures, alors file moi de la pommade et on n'en parle plus. C'était le genre de discours qu'elle récoltait, de son côté. Et c'était pas du vent, c'était comme des lames de rasoir.

« On va finir ce qu'on a commencé, on n'est pas venus ici pour rien, OK? » fit Harlow à l'attention de son assistance. « On va rassembler nos travaux, remballer le matos, et tout remettre en ordre jusqu'à ce que la tempête se calme. L'hélico arrivera dès qu'il pourra décoller. On a suffisamment à manger, et personne n'est malade. Il vous faut quoi de plus? Dix millions de dollars chacun? »

Il fit un signe à Bart, lui déconseillant de l'ouvrir. C'était lui le chef. Et quand le chef parlait, il voulait qu'on l'écoute, et qu'on évite de foutre sa merde derrière.

Il frappa ses mains trois fois, et finalement tout son petit monde se mit en mouvement. Les ordres avaient été donnés, et n'admettaient pas la moindre critique, qu'elle soit négative ou positive. Les ordres ne se discutaient pas, point barre. Surtout pas ceux de Harlow.

Trois jours à tuer.

Gaël grimaçait légèrement, sans pouvoir détacher son regard de sa main, martyrisée par son confrère d'infortune.

Certains refusaient de tatouer les mains. Probablement en cas d'infections, ou... qu'est-ce qu'il en savait, rien! Il y connaissait que dalle. Ça faisait mal, c'était boursouflé, rougeâtre, mais bon. Il voyait le dessin prendre forme, et ça lui plaisait vachement.

Harlow leva les yeux une seconde, vit la satisfaction dans ceux de Gaël, et sans un mot poursuivit son oeuvre.

Il lui plaisait.

Ce scientifique français, discret et bosseur, venu de sa Bretagne natale lui plaisait. Leurs chemins allaient se séparer au terme de cette expédition, mais il n'avait rien fait. Cinq membres d'équipage dans un espace si confiné, en plus d'être obscur et glacé, c'était trois membres d'équipage en trop.

Putain, il ne pouvait pas rester sans rien faire.

Il tamponna le tatouage avec une compresse, aussitôt après y avoir apporté la touche finale. Il allait lui filer un tube de pommade, et lui faire un pansement qu'il devrait changer chaque jour. Qu'il aimerait changer lui-même chaque jour...

« Tu vas repartir dans ton pays, alors? »

Gaël hocha la tête.

« J'aimerais beaucoup visiter la France. Je suis allé une fois à Paris avec mes parents, quand j'étais gosse, et ensuite on est allé en Italie. On a traversé des paysages fantastiques. J'aurais voulu m'y arrêter, mais c'était pas moi qui décidait, à l'époque. »

« Maintenant c'est toi le chef. Tu fais ce que tu veux », sourit Gaël.

« C'est vrai. »

« Viens avec moi. »

Il l'avait à peine murmurer, cette phrase. Et pourtant elle résonna longuement aux oreilles de Harlow. C'était pas une proposition en l'air. C'était pas un truc de potes, en tout bien tout honneur, c'était...

« D'accord. »

Gaël ne cacha pas sa surprise, mais se pinça les lèvres pour ne pas sourire trop grand, trop évident. Même s'il en mourait d'envie. Sauf que Harlow vit dans ses yeux ce qu'il avait envie de voir. Alors il se pencha vers lui et l'embrassa. Ses lèvres contre les siennes, sa main dans ses cheveux, et son coeur battant à tout rompre.

Puis il s'assit à nouveau face à lui, presque comme si de rien. Plus que deux jours et demi. Le manque d'intimité, de liberté de mouvement et de convivialité entre lui et Bart, entre la doc et la bricoleuse, Gaël et la neige, la bricoleuse et la doc, ça n'avait vraiment pas été de tout repos, ces trois derniers mois. Mais ils avaient fait avec.

C'était pas ce baiser volé qui allait tout faire voler en éclat. Il restait deux jours et demi, c'était pas assez pour transformer cet endroit en Enfer sur Terre. Même si c'était pas si réciproque qu'il l'espérait, en fin de compte.


« Il est marié? »

« Qui, Harlow? »

« Ouais. »

« Divorcé. »

« T'en sais plus? »

Bart se retint de lui demander pourquoi. C'était pas ses affaires. Jusqu'à il y a quelques jours, ça ne lui avait pas posé de problèmes particuliers, de se mêler de tout et de n'importe quoi, mais là il s'agissait de Harlow. Et s'il voulait rentrer chez lui sur ses pieds, et pas les pieds devant, il avait grand intérêt à se tenir à carreau.

« Son ex femme est partie vivre en Australie, d'après ce que je sais. Avec le gosse qu'elle a eu avec son amant. Mais ça, je l'ai déduis d'après quelques recherches supplémentaires, si tu veux, alors garde ça pour toi, Frenchie. »

« Ok. Compte sur moi. Merci, Bart. »

« Je t'en prie. »

...tbc...