« Tout est prêt. »

« Merci, Gaël. »

« Est-ce que ça va ? »

« Parfaitement. Ce ne sont que des bleus et des griffures de petite chatte en chaleur. Et toi ? »

« Ça va. »

« C'est... la première fois ? »

« Que je... » fit Gaël. « Avec un homme, tu veux dire? »

Harlow acquiesça.

« Pas vraiment. Mais c'est loin d'être une habitude, c'est... un peu compliqué », lui avoua-t-il, s'accrochant à l'encadrement de la porte comme si le sol pouvait se dérober sous ses pieds à tout moment.

Il regardait son amant d'un soir finir de nettoyer sa plaie au cou, et observer ses hématomes au bras à travers le miroir.

Harlow était un homme droit et honnête mais savait se montrer imprévisible. Bart le trouvait lunatique, Gaël surprenant.

« C'est toujours d'accord, pour la France ? »

« Oui ! » S'exclama subitement Harlow. « Vraiment, j'aimerais beaucoup. »

« Ça te dirait de t'installer chez moi quelque temps, pour bosser tes articles ? On pourrait se balader, et... »

Il s'interrompit, se demandant si c'était bien sage d'agir sur un coup de tête. Ils pouvaient très bien se réveiller demain matin, et regretter tout ce qui s'était passé ces derniers jours. Leurs regards, le tatouage, leur baiser, leur partie de jambes en l'air...

« Et si on attendait un peu ? » proposa Harlow en comprenant ce qui se passait dans sa tête. « Le temps de tout remettre en ordre, à commencer par nos esprits dérangés. On rentre chacun chez soi, et si tu es toujours d'accord, tu m'appelles ? »

Gaël hocha la tête. Ça lui semblait on ne plus plus droit, et honnête. Imprévisible, aussi. Il s'approcha du leader de la mission, l'attira face à lui et l'embrassa. Harlow répondit à son baiser, avec soulagement. Parce que ce que lui avait en tête, c'étaient pas des doutes, mais des balades en France, dans le pays natal de cet homme dont il était tombé amoureux. Et il voulait vivre avec lui, essayer. Il n'était plus marié, il n'avait plus d'apparences à tromper, plus de chaînes et de remords à avoir.

« Dors bien. »

« Toi aussi, et merci pour le matelas. »

« C'est rien. »

Ils se séparèrent ainsi, sur un sourire. Ils avaient un peu fait les choses à l'envers, cette nuit, mais de retour à la lumière, ils reprendraient tout à zéro et verraient jusqu'où ça les mènerait.


« Combien pour ton silence? »

« Trop cher pour toi. »

Ils se turent quand Gaël entra dans la pièce, son carton de dossiers et d'échantillons dans les bras.

Les membres de la mission étaient tous habillés et chaussés pour supporter les températures polaires qui les attendaient dehors. Avec ce carton, tout était enfin prêt.

Harlow, qui venait de proposer d'acheter le silence de Bart, s'approcha de Gaël, lui mit une petite tape sur l'épaule:

« Si j'avais su que tu finirais par dormir dans mon bureau, je t'aurais proposé d'échanger avec moi », lui dit-il.

« C'est rien. J'ai pas si mal dormi. »

Ils se sourirent discrètement, puis Harlow se dirigea vers le couloir menant aux baraquements qu'ils avaient occupé trois mois durant.

« Je tape une dernière vérif' », annonça-t-il. « Partez pas sans moi. »

« T'inquiète, patron », lui répondit Ludi en se tournant l'air de rien vers la doc.

Celle-ci tirait une tête de trois pieds de long. Les conditions de vie étaient très difficiles pour tout le monde, mais jamais personne, depuis que les équipes scientifiques se succédaient ici, n'avait dû être aussi pressé de quitter cet endroit.

Gaël déposa son carton sur la grande luge destinée à être tirée jusqu'à l'hélicoptère, puis s'approcha de Bart.

« C'est quoi cette histoire de silence ? »

« Une connerie, tu me connais. J'ai beaucoup trop d'estime pour lui pour détruire sa mauvaise réputation. »

Gaël fit un signe discret de la tête en direction de Jam. Alors tout bas, Bart ajouta:

« Ludi et moi, on dira rien. Et la doc non plus. Tu sais pourquoi? Parce que Harlow a pas encore bouclé son rapport, concernant l'expédition. Il lui suffit d'ajouter une ligne sur son dossier pour avoir la paix une bonne fois pour toute. Et il va pas se gêner. D'ailleurs ce sera pas un gros bobard d'insinuer qu'elle a pas très bien supporté ces dernières semaines de mission. Elle est sous anxiolytiques depuis plus d'un mois. »

« Comment tu sais ça? »

« Le manque d'intimité. Tout finit par se savoir, dans un endroit pareil. C'est pas toi qui va me contredire », sourit alors Bart.

Gaël acquiesça. Il n'avait pas tort. Comme quoi ils allaient finalement profiter d'une chose qui leur avait cruellement fait défaut...


épilogue

Depuis qu'il avait quitté la base, il ne l'avait pas revu.

Aucune nouvelle.

Ils s'étaient séparés en bons termes, mais sans rien se promettre. Seulement d'appeler. Et Gaël l'avait fait. Il lui avait laissé un message, disant que s'il était toujours d'accord pour s'installer quelques temps chez lui, pour ses articles scientifiques, il pouvait le faire. Il avait envie qu'il le fasse.

Il avait raccroché avec un pincement au coeur. Il aurait préféré lui parler de vive voix, l'avoir face à lui, et pas laisser un message pathétique sur son répondeur, sans même savoir s'il l'écouterait un jour.

Harlow était un nomade, il n'était pas du genre à tenir en place. Si ça se trouve, il était reparti pour une expédition dans un de ces déserts terrestres, de neige ou de sable brûlant.

Il n'en savait rien, parce qu'il ne s'était pas renseigné. Harlow était passé à autre chose, à quelqu'un d'autre. Ça lui faisait mal d'avoir pensé que peut-être, ils auraient pu...

Il inspira une grande bouffée d'air marin, et l'expira longuement.

Il ne s'était jamais senti aussi bien que sur cette jetée, assis sur les rocher, face à l'Océan. Aussi seul.

Il entendit un bruit à quelques mètres derrière lui. Il se retourna et vit un touriste qui venait de balancer son sac de voyage sur le sable en poussant un profond soupir.

« Tu n'es pas facile à trouver, Gaël! » lança ce dernier.

« C'est marrant, je me disais la même chose à ton sujet! »

Il se leva et le rejoignit sur le sable. Ils se firent face un moment, souriant comme des gosses devant un spectacle de marionnettes, et finalement Harlow se pencha vers lui et embrassa tendrement ses lèvres salées.

« J'avais des choses à régler », murmura-t-il, à peine audible par-dessus le bruit des vagues. « Tu m'a manqué. »

« J'avais fini par croire... que j'étais le seul à qui il manquait quelqu'un », lui avoua Gaël.

Harlow l'embrassa encore, alors le français se baissa pour ramasser son sac, et l'entraîna à sa suite jusque vers sa voiture.

« J'imagine que tu es fatigué, et que tu crèves la dalle? »

« Tu lis dans mes pensées, ou quoi? » s'en étonna Harlow.

Gaël éclata de rire et l'invita alors à dîner, chez lui, en tête à tête. Harlow accepta sans se faire prier. Le nomade qu'il était se disait qu'il avait peut-être enfin trouvé son port d'attache.

La fin