Chapitre Treizième


Le Persephone fit halte à bonne distance de Bombay, où Maxwell et Leny furent invités à descendre. Rhoda avait été soulagée un instant en constatant que Thad était vivant, ou du moins, à demi-vivant, acceptant difficilement l'idée de devoir confier la prunelle de ses yeux à un meurtrier, mais elle aussi fut horrifiée à l'idée que l'anglais enlève Leny. Cette dernière n'avait d'ailleurs pas vraiment l'air plus en forme que son capitaine. Peu de temps avant de quitter le navire, son fiancé l'exhorta à aller chercher une robe plus digne d'une femme, quitte à se servir chez Rhoda. La grande rousse l'accompagna, et avant qu'elles ne disparaissent, Maxwell dit d'un ton froid qu'il fallait la corseter étroitement afin qu'elle ait au moins l'air décent. Leny ne dit rien. Une fois seule avec elle, Rhoda essaya de lui parler, mais la mécanicienne ne s'y décida qu'après s'être faite vêtir Elle déclara tristement:
« Tout va bien se passer, Leny.
- Inutile de mentir, Rhoda. Ce prédateur en a après moi, alors que j'ignore pourquoi, et...
- Thad ne te l'a pas dit pour te protéger, mais tu as hérité d'une des plus grosses fortunes d'Angleterre à la mort de tes parents. Et Maxwell veut certainement s'en emparer...
- Alors je vais mourir, Rhoda. »
La rousse ne répliqua pas, et la brunette continua:
« Prends-soin de Thad pour moi, je t'en prie.
- Tu as ma parole.
- Et n'oublie pas de lui remettre ce que je t'ai donné. »
Rhoda acquiesça, et elles rejoignirent tristement le capitaine et le mutin. Thad eut un instant l'impression d'être maudit quand il vit Leny, sa Leny, éblouissante dans une robe de taffetas vert. Il devait être le seul pour qui cette couleur n'était synonyme que d'évènements néfastes, encore un peu davantage aujourd'hui qu'hier.
En faisant descendre la jeune femme du navire, il dut user de tout son contrôle sur lui-même pour ne pas se jeter sur elle et la serrer dans ses bras une dernière fois. Restant aussi digne que possible, il lui adressa un salut de la main auquel elle répondit par un imperceptible hochement de tête, les yeux brillants de larmes.
Maxwell jubilait. Il allait épouser une lady, faire main basse sur sa fortune et enfin se hisser à un rang décent de l'échelle sociale. Lui qui n'avait réussi à entrer dans la bonne société qu'en tant que gigolo, se faisant passer pour le fils d'un riche bourgeois écossais pour garder la tête haute, et qui était méprisé par une bonne part des représentants de la noblesse britannique allait enfin avoir une situation. Il avait sauvé une véritable lady, portée disparue depuis quinze ans! Et il allait doubler Ilhem Reed.
La marche jusque Bombay sembla durer une éternité pour Leny. Il lui semblait que le monde s'était arrêté de tourner à partir de l'instant où le souffle produit par le décollage du Persephone les avait presque balayé, et que l'aéronef avait disparu dans un vrombissement d'hélices, l'abandonnant à son destin. Elle était dans un état second quand un prêtre la maria à Maxwell dans une minuscule chapelle anglicane de la ville. Elle était presque sûre de n'avoir même pas prononcé la formule consacrée, mais apparemment l'officiant n'avait cure de son humble opinion de femme. Ils ne restèrent pas très longtemps en Inde. Le lendemain de leur mariage, ils embarquèrent dans un dirigeable qui faisait route vers Londres. A bord, beaucoup de gens la crurent muette, et Maxwell broda divers mensonges pour maintenir les curieux à distance. Ce ne fut que lorsque les toits de Londres étaient en vue qu'il lui dit, froidement:
« Nous arrivons. J'espère que vous saurez vous comporter comme votre rôle vous le commande!
- Je me comporterai, lui répondit-elle en levant vers lui son regard triste, comme vous voulez que je me comporte. Donnez-moi vos instructions. »
Soulagé par cette soumission, lui qui s'était attendu à un esclandre, il lui soumit plusieurs directives qu'elle écouta avec attention, faisant de son mieux pour ne pas laisser éclater l'hystérie qu'elle sentait couver au plus profond d'elle-même.



Quand Edmilla retrouva enfin la trace du Persephone, il était trop tard. Nattington lui avait appris que Maxwell avait enlevé Leny, laissant Thad dans un état assez pathétique. Elle demanda à le voir, mais sa présence n'y changea rien, le regard de son ancien fiancé lui semblait comme mort, et tout son être paraissait vidé de toute sa substance. Elle sentit son cœur se serrer douloureusement face au triste tableau que lui offrait cet homme qu'elle avait autrefois aimé, et pour lequel elle ne pouvait aujourd'hui rien faire, sinon prier pour qu'il retrouve la raison. Les membre de l'équipage n'avaient que peu d'espoir, et déjà le cruel Draymore avait renommé l'aéronef l'Asile de Fous, en référence à Georgia et à l'apathie de Thad.
Rhoda s'inquiétait également. La seule parole qu'elle avait pu arracher à son ami avait été un triste: « Crois-tu qu'elle m'aimait? » auquel elle n'avait pas su répondre, car bien qu'elle ait été certaine que la mécanicienne aimait Thad, au moins à sa manière, elle n'était pas certaine que le fait de lui en parler puisse le soulager. Un jour peut-être, mais pas maintenant. Il devait faire son deuil, et Rhoda se doutait que cela prendrait du temps, peut-être énormément de temps, et elle suggéra de fait à Nattington de rentrer au port, puisque le capitaine n'était plus opérationnel.
Il y avait à bord d'autres personnes à qui Leny manquait, mais réaction la plus surprenante vint de Stella, qui regrettait son comportement injuste envers la mécanicienne. Elle avait essayé d'en parler à Gordon, et il lui avait répondu avec froideur que l'envie n'amenait de toute façon jamais rien de bon, et qu'il était trop tard pour qu'elle puisse être pardonnée. Quand à McGift, lui aussi semblait avoir perdu son entrain naturel, et s'était enfermé dans un morne silence qui ne lui ressemblait guère.



La vie de Leny lui semblait davantage défiler devant ses yeux, comme l'aurait fait un cauchemar, qu'être réellement vécue, si bien qu'elle ne prit même pas réellement conscience de la réalité de tout ces gens qui l'entouraient et faisaient attention au moindre de ses geste.
Sa conscience ne sembla reprendre le dessus que lorsqu'un matin, Maxwell lui tendit une robe et lui dit qu'ils avaient rendez-vous avec sir Reed.
Entendre son nom l'avait un instant ramené à la réalité, et elle avait demandé:
« Mon père n'était donc pas mort?
- Pauvre idiote, lui lança Maxwell, bien sûr qu'il est mort, assassiné par des indépendantistes! Sir Ilhem Reed est son frère. Ton oncle.
- Alors j'avais de la famille ici, à Londres?
- Une famille? Ce vieil Ilhem? Certainement pas! Il aurait dû hériter de la fortune des Reed, puisqu'il venait juste après ta mère et toi sur le testament de ton père, mais quand le notaire à appris de la bouche des survivants de l'Ivory que les pirates ne t'avaient pas tuée, il a refusé de lui céder les biens de tes parents. Voilà pourquoi il m'a demandé de te retrouver, de te ramener et de m'assurer que tu étais morte. Il m'avait promis cinq pour cent du magot. Mais en t'épousant, j'en ai la totalité. Et je n'aurais même pas besoin de te tuer si tu acceptes de rester docile comme tu l'es aujourd'hui. Peut-être même pourrais-tu être heureuse, si tu t'en donnais les moyens en balayant de ta mémoire ces rustres de pirates.
- Comment m'as tu retrouvée?
- Je me doutais que les pirates t'avaient gardée, il m'a suffit de mettre le Timandra en travers de leur route.
- Pourquoi ces meurtres?
- Le capitaine a voulu fuir, comme je l'avais anticipé. Je ne l'aurais pas permis! Il fallait que je me range à leurs côtés!
- Et Georgia?
- Ah, Georgia... Une charmante petite folle inoffensive. Je l'ai aidée à s'évader du plus cruel des asiles de Londres, où j'ai un temps occupé pour le bien de cette mission un poste d'infirmier. Mais en la faisant passer pour la responsable, je couvrais mes arrières. Je ne pensais pas que vous iriez la recueillir! Enfin, je l'ai échappé belle mais c'est le résultat qui compte, non? »
Sur ces mots il lui décocha un sourire froid, et la laissa seule dan la chambre pour se vêtir.

L'air londonien paraissait glacial à Leny, qui ne se souvenait que de la chaleur du sud Indien. Maxwell lui dit qu'elle devrait s'y habituer, car il neigerait dans moins d'un mois maintenant. L'idée seule la fit frissonner. Une fois arrivés chez ce qu'il restait de la famille Reed, le jeune couple fut accueilli par plusieurs personnes, qui se présentaient comme des cousins ou des parents éloignés. L'oncle Ilhem ne salua qu'a peine sa nièce. Il semblait fulminer, et pendant un instant Eleanor crut qu'il allait tuer Maxwell devant tout ce parterre de braves anglais bien élevés, mais il n'en fit rien et se contenta de feindre, plutôt mal, la satisfaction de voir enfin celle qui avait si longtemps manqué à la famille Reed rejoindre sa terre natale.
La soirée fut ennuyeuse, et l'ancienne mécanicienne ne trouvait aucun plaisir dans la compagnie de ces gens, bien qu'ils soient du même sang, n'avaient rien de commun avec elle. Même sa propre cousine, de quelques années plus âgée qu'elle, ne lui inspirait que du dédain. Elle était futile et mièvre, et se complaisait dans sa sottise. Elle avait passé la soirée à lui ressasser à quel point elle trouvait son mari charmant, et à quel point la prochaine génération de la famille serait belle. Elle ne l'écoutait que d'une oreille quand la cousine déclara d'une voix péremptoire:
« Vraiment, que de mal aura fait ce Thaddeus! J'espère bien qu'un jour on le pendra!
- Pardon, demanda Leny, les yeux agrandis par la surprise, je n'ai pas saisi de quoi vous parliez, cousine, pourriez-vous...
- Je parlais de cet infâme boucanier qui a assassiné votre tendre mère d'une balle dans le cœur! Il s'appelait Thaddeus, tous les témoins l'ont entendu! Thaddeus... Il ne pouvait pas se contenter d'un prénom de plébéien, non, il a en plus fallu que ses infâmes parents le nomment avec élégance. Mais enfin, ce n'est pas parce qu'on nommerait un rat Amour qu'il en serait plus beau, n'est-ce pas? Eleanor, vous allez bien? Vous êtes tellement pâle tout d'un coup! »
Leny s'était sentie nauséeuse. Ainsi, il lui avait menti,il ne l'avait pas sauvée sur l'Ivory, il lavait simplement recueillie parce qu'il venait d'en faire une orpheline.
Il n'y avait donc jamais eu de compassion ou d'amitié pour elle chez Thad. Tout ça n'avait eu pour base qu'un horrible mensonge.
L'assassinat de sa propre mère.
Sous le choc, la jeune femme s'évanouit.

Lorsqu'elle se réveilla, elle entrevit une ombre d'homme.. Le soulagement la gagna. Ce n'avait été qu'un horrible cauchemar. Elle appela Thad, la voix encore embrumée par le sommeil. Mais il n'y eut que Maxwell pour s'approcher d'elle et lui dire avec calme:
« Tout va bien, Eleanor. Tout va bien. Tu t'es évanouie quand ta stupide cousine Mary a évoqué le funeste sort de ta mère. Mais c'est fini maintenant, tout va bien. »
Il la prit dans ses bras et la berça un instant, tandis qu'elle reprenait conscience de la réalité de son nouvel Enfer doré.

A suivre...

Notes: Exceptionnellement, je ne publierai pas la suite le week-end prochain, j'ai peu de temps pour écrire et ai bien entamé mon stock de chapitres pour le moment. Je me prends donc un peu de temps pour continuer à rédiger la suite. Pas de panique, rendez-vous sans faute le weekend du 20 mars pour la suite des aventures de nos pirates de l'air, et de Lady Reed-Kelson!

Merci de m'avoir lue et à bientôt!