Titre : Arcane's Club Collection - Le Pot Aux Roses

Genre : Enquête

Chapitres : 6

Résumé : 1911, à l'Est de Londres. Un jeune homme de bonne famille est retrouvé assassiné dans les cuisines du manoir familial. Le célèbre inspecteur de Scotland Yard, Warren Downey, accompagné de son jeune stagiaire, Nelson Rockferry, se rendent sur place afin de mener l'enquête.

Notes : Cette histoire comporte quelques passages slash (yaoi si vous préférez) et a été écrite à l'occasion du Nowel X-Change 2009, sur le forum slash (lien sur ma page de profil)

Le voeu émis était le suivant: "je voudrais une enquête policière mais une façon Agatha, avec l'indice qui fait découvrir le coupable subtilement inséré au milieu du texte, et je voudrais qu'on dévoile le coupable au milieu de tous les suspects rassemblés."

La voici donc !


Prologue

Cette scène se passe au soir du 18 octobre 1911. Dans un club très privé de Londres, réservé aux hommes fortunés, et donc influents. Le Men's Arcane Club. Un club aux activités somme toute banales, en apparences. Discussions philosophiques, débats d'actualités, billard, natation, mais aussi d'autres choses, tenues secrètes. On dit que certains de ses membres y invitent des hommes peu fortunés, et qui ne peuvent se targuer d'avoir la moindre influence sur les affaires de ce monde. Des hommes, néanmoins, de galante compagnie...

« M'aimez-vous ?

_Oui.

_M'êtes-vous fidèle ?

_Vous le savez bien. »

Sir Gary Wittham enveloppa délicatement les mains de Nelson dans les siennes.

« Je regrette de ne pouvoir l'être également à votre égard.

_Ne vous tourmentez pas, Gary. Je comprends votre situation. Nous en avons déjà parlé, vous rappelez-vous ?

_Je me rappelle, oui. Malheureusement... »

Le coeur de Nelson se serra.

« Qu'y a-t-il ?

_Il se trouve que la situation est sur le point de changer. »

La lumière tamisée qui régnait dans l'immense salle de la piscine sembla s'assombrir d'un coup. Les reflets qui ondulaient au plafond perdirent de leur paisible aura. Les deux hommes, assis au bord du bassin après quelques longueurs, entrecroisées de compétition et de mots doux, restèrent un instant silencieux.

Le premier redoutait le pire. Le second souffrait de décevoir l'être qu'il chérissait le plus au monde.

« Je vais me remarier.

_Je croyais que... » balbutia Nelson avant de se taire de lui-même, indécis et quelque peu blessé.

« Mon père m'a présenté une jeune femme, dans l'évidente intention de faire de moi son futur mari, et le père de ses enfants. Nelson, je me dois de lui donner une descendance. Je ne peux rester un veuf éploré toute ma vie. Il ne s'agit non pas seulement d'héritage. Il s'agit de perpétuer le nom des Wittham. C'est très important pour ma famille, vous comprenez ?

_Bien sûr. Et pour vous ? Est-ce important pour vous ? »

Gary hocha la tête, serrant un peu plus fort les mains de son amant. La douleur étreignait son coeur, et son regard attristé n'aurait même pas trompé un aveugle sur les sentiments qu'il éprouvait pour le jeune homme.

« Nous reverrons-nous ? demanda celui-ci.

_Ici-même, comme à notre habitude, mais sans doute un peu moins souvent. Je devrais répondre à quelques obligations familiales qui me priveront de votre exquise présence. J'ai le coeur en morceaux, Nelson.

_Alors recollez immédiatement ces morceaux, et offrez-moi un sourire. Il se trouve que j'aurais sans doute moins de temps libre, à présent.

_Vraiment ? » s'en étonna aussitôt Gary Wittham.

_Je vous ai parlé de Warren Downey. C'est un homme extraordinaire. Il est le père que je n'ai jamais eu. En aucun cas je ne songe à lui d'une aucune autre manière, me croyez-vous ?

_Je n'en ai pas le moindre doute.

_Et bien Il s'est reconnu en moi, m'a-t-il dit. Il a accepté de me prendre sous son aile uniquement pour cette raison. »

Gary lui offrit le sourire qu'il lui avait réclamé quelques secondes plus tôt. Sans le moindre effort. L'enthousiasme de Nelson avait pour lui plus de valeur que n'importe quel héritage.

« Bien sûr, j'ai dû lui prouver que j'étais digne de l'accompagner dans ses aventures. J'ai répondu à chacune de ses questions, et relevé les épreuves qu'il m'a soumises. J'ai attendu ce moment tellement longtemps. Je crois que je vais réaliser le plus beau de mes rêves d'enfant.

_Je suis heureux pour vous. »

Nelson ferma les yeux quand Gary se pencha vers lui pour déposer un baiser sur ses lèvres.

« J'aime votre enthousiasme. Vos ambitions. Vos lèvres. J'aimerais vous donner tout ce que je possède.

_Votre coeur tout entier me suffira. »

Il prit cette fois-ci l'initiative de leur baiser.

Et la lumière tamisée, seule témoin de leur tendresse partagée, éclaira de sa douce lueur les vaguelettes du haut plafond, gage de leur sérénité toute retrouvée.


Chapitre 1

Passé le grand portail en fer forgé, le chemin conduisant à la propriété de la famille Bantry leur parut aussi long que le chemin qu'ils avaient déjà parcouru depuis Londres.

Les gravillons crépitaient sous les pneus de la James & Browne. Les vibrations leur faisaient presque oublier le vent chargé d'humidité qui leur fouettait le visage depuis près d'une heure. Les voitures à chevaux étaient sans doute moins modernes, et moins rapides, mais au moins ils auraient été à l'abri...

Emmitouflé dans son épais manteau, chapeau vissé sur la tête, et entouré presque tout entier dans son écharpe, Nelson rêvait du jour où il aurait la réputation de son mentor, et ne serait-ce que le dixième de ses états de service. Alors il pourrait se permettre de monnayer ses tarifs afin de s'offrir un modèle avec capote.

« Charmante demeure ! » lança Warren Downey, ses mains gantées cramponnées au volant.

Il adressa un large sourire à son passager recroquevillé, avant de reporter son attention au devant d'eux. Ses lunettes de conduite étaient constellées de petits insectes innocents. Mais son écharpe et les lanières de son bonnet de cuir ne virevoltaient plus derrière lui, ce qui le rendait un peu moins fou en apparence.

Enfin ils touchèrent terre.

Le manoir familial du clan Bantry, de riches financiers de la capitale spécialisés dans l'importation de matières premières en provenance du Moyen-Orient, s'imposa massivement à leurs regards. Écrasé sous le ciel gris et venteux, affublé de deux tourelles et d'une toiture escarpée percée de mansardes sombres, il n'aurait pas fallu accepter plus d'un verre de scotch whisky pour voir apparaître un spectre à l'une de ses fenêtres.

Tandis que Nelson observait le tableau, le célèbre inspecteur de Scotland Yard compta pas moins de sept véhicules (à chevaux ou à moteur) appartenant aux services de police locale, au coroner ou encore au médecin de famille, entassés dans la cour.

Il sourit poliment au majordome qui vint à leur rencontre.

« Messieurs les inspecteurs... dit celui-ci d'un ton macabre (de circonstance) Nous vous attendions. Permettez-moi de vous conduire jusqu'aux cuisines de la propriété. »

Sur ce, il tourna les talons et s'évanouit de leur champ de vision d'un pas leste. Alors, d'un pas non moins allongé, Warren Downey se lança à sa suite. Et Nelson à leur poursuite.

La demeure des Bantry était peuplée d'objets anciens, de toiles accrochées aux murs et représentant les ancêtres et descendants de la lignée, de pièces de collection provenant de divers pays et cultures à travers le monde, et de policiers. Ces derniers furetaient à la loupe les indices que le meurtrier avait pu laisser derrière lui. Certains examinaient la cour et le jardin, à la recherche d'empreintes de pas, de sabots ou de roues, et d'autres encore s'occupaient de garder le cadavre en l'état, ou de tenir sous bonne garde tous les habitants du manoir dans la même pièce.

L'arrivée de l'inspecteur Warren Downey sonnait comme un glas.

Le cadavre du jeune homme étendu près des fourneaux de la cuisine n'était pas le premier que voyait Nelson. Il n'en éprouvait toutefois pas moins d'effroi à chaque fois qu'il en rencontrait un.

Downey lui avait dit qu'il faisait trop souvent appel à son don d'empathie, très prononcé chez lui.

Ne vous imaginez pas les souffrances des morts. Concentrez-vous sur les indices qui nous mènent au coupable.

Malheureusement, c'était un don envahissant et pour le moins incontrôlable.

« Voulez-vous séparer les domestiques des membres de la famille, je vous prie », demanda Downey (quand bien même il ne s'agissait pas d'une question) à l'un des policiers présents, tandis qu'ils ôtaient leur couvre-chef, desserraient leurs écharpes et leurs manteaux.

Le bonhomme, à l'allure autoritaire et moustachu, obtempéra sans mot dire.

Downey s'adressa au coroner :

« Bonjour, docteur Klavendich. Comment va votre genou ?

_Il annonce la déchéance d'un honnête homme », répondit ce dernier en se redressant de toute sa hauteur, à l'aide d'une canne.

Objet avec lequel il tapota ensuite le flanc de la victime, à ses pieds.

« Cet enfant est mort ce matin, entre six et huit heures. Le décès a été brutal. Causé par la perforation du coeur, à l'aide de ce poignard. Le coup a été porté par derrière, au milieu du dos. Comme vous pouvez le constater. »

Effectivement, le jeune Vincent Bantry âgé d'à peine vingt ans, comme ils l'apprendraient plus tard, gisait dans son propre sang, face contre terre, un poignard au manche serti de pierres précieuses enfoncé entre les omoplates.

« J'ai dû le faire pivoter afin d'établir mes constatations, leur apprit le docteur Klavendich. Mais je vous l'ai remis dans sa position exacte, du moins celle que j'ai constatée à mon arrivée. Toutefois je puis vous affirmer qu'il n'a pas été déplacé depuis l'heure de sa mort par quelqu'un d'autre que moi.

_Avez-vous découvert d'autres blessures ?

_Aucune. »

Downey, accroupi tout près du corps sans vie de Vincent Bantry, l'observa et le fouilla tout en même temps. Il n'y avait cependant rien dans les poches du malheureux, ni dans ses cheveux ou ses mains, qui puisse leur fournir la moindre indication sur la cause de son assassinat. Puisque c'était indéniablement de cela qu'il s'agissait.

« Rockferry, qu'avez-vous remarqué de significatif depuis notre arrivée, et jusqu'ici sous nos yeux ? »

Nelson, après avoir pris le temps de la réflexion lui répondit ceci :

« Il manque un élément dans la collection de sabres, près de la cheminée du petit salon. Je l'ai remarqué en passant devant. Le mur est légèrement déteint, ce qui prouve que l'objet s'est trouvé là un bon moment avant sa disparition. L'arme du crime est cependant plus petite que la marque de l'objet manquant, mais les deux faits peuvent être liés. »

Downey se redressa, tout en acquiesçant d'un air méditatif.

Nelson poursuivit :

« Il y a du gibier d'eau dans les sacoches posées là, à côté de l'évier. Les hommes de la maison se sont adonnés à une partie de chasse, ce matin. Et il se trouve que la victime est habillée en conséquence. Toutefois, ses vêtements et ses chaussures sont propres. Il est possible qu'il se soit désisté au dernier moment, ou qu'il ait préféré revenir au manoir avant que les choses sérieuses ne commencent, pour une raison ou pour une autre, d'ailleurs... »

Il haussa les épaules, sa voix se tut. Le regard du docteur Klavendich était fixé sur lui, éclairé d'une étrange attention. Ils ne s'étaient rencontrés qu'à deux reprises, auparavant, et n'avaient pas eu l'occasion de discuter, et de se connaître davantage. Il avait seulement surpris une discussion entre ce dernier et Downey, justement à son propos. Il savait que le docteur était surpris de voir le célèbre inspecteur travailler en équipe. Mais il n'en était point contrarié, bien au contraire. Sans doute encore un peu méfiant, ou disons... dans l'expectative. Tout comme Downey, d'ailleurs, qui n'avait de cesse de poser à son jeune partenaire ce genre de questions, et de le tester.

Un inspecteur de sa trempe était sans cesse confronté au mystère, aux vérités détournées, aux apparences trompeuses. Le sens de l'observation avait une part d'inné, mais requérait également tout un travail. Il demandait un exercice constant.

« Autre chose ? »

Nelson fit une moue et répondit par la négative :

« Rien d'autre à première vue.

_Bien. Prenez des notes concernant la scène de crime. Puis quand le docteur aura enlevé et emmené le corps à la faculté pour l'examiner, faites le tour du manoir et observez, notez, consignez. Tout pourrait nous être utile, comme ce sabre manquant. Pendant ce temps, je vais interroger la personne qui a découvert le corps, le médecin de famille et les policiers. Je vous retrouve dans une heure.

_Entendu. »

Sur ce, ils se séparèrent.

Downey se dirigea directement à l'entrée du grand salon, dans lequel les membres de la famille Bantry ainsi que leurs domestiques étaient réunis. Il demanda à ce qu'on lui amène la personne qui avait découvert le corps sans vie du jeune Vincent. Et puis au même policier il ordonna la libération des otages. Afin de les observer dans leur environnement naturel, tout en les conservant sous bonne garde, bien entendu. S'il prenait l'envie à l'un d'eux de filer à l'anglaise, il tiendrait là une excellente piste...

(...)