Chapitre 6

Le grand salon, qui avait déjà accueilli la scène d'une querelle dans la matinée, allait bientôt devenir le théâtre d'une importante révélation.

Les enquêteurs entrèrent, suivi par les deux policiers. Tous les spectateurs étaient enfin présents. Tels des suspects alignés à la table des accusés, les membres de la famille ainsi que les domestiques n'échangeaient pas le moindre mot. Chacun se jaugeait, et se jugeait.

À un bout de la pièce, la jeune servante ne pensait qu'à deux choses. La première : son amoureux assassiné. La seconde : surtout ne pas éclater en sanglots. À côté d'elle, la cuisinière tapait du pied sur le sol, les bras croisés. Si les canards sortaient trop cuits des fourneaux, elle n'aurait plus qu'à servir aux Bantry de la soupe de potiron. Maudits inspecteurs.

Le jardinier, lui, était assis sur le bout d'une chaise, ses mains sur ses genoux, et lançait des regards discrets dans toutes les directions. Le majordome, tirés à quatre épingles et impeccablement repassé, se tenait au centre, droit comme un piquet. Il séparait les domestiques des membres de la famille. À commencer par le cousin William. Celui-ci n'avait d'yeux que pour Nelson Rockferry, dont il avait découvert le secret. Un léger sourire en coin déformait son visage. Cet homme aimait le théâtre et ses rebondissements.

Près de lui, la promise déchue partageait ses émois entre la colère et la peine. Elle ne pleurait pas. Elle comptait le temps perdu à s'imaginer un bel avenir au bras de Vincent Bantry, ce coureur de jupons. L'avenir qu'une femme de cette trempe était en devoir d'accomplir. Si seulement William n'était pas déjà marié...

À l'autre extrémité de la pièce, sur le divan qui ne semblait pas vouloir libérer madame Bantry de son emprise, siégeait son mari, dont on avait assassiné le seul garçon.

« Mesdames et Messieurs, commença l'inspecteur Downey. Si nous nous avons à nouveau réunis dans cette pièce, c'est pour vous soulager d'un poids. L'auteur du meurtre est parmi vous. Et nous l'avons démasqué. »

Madame Bantry manqua défaillir une bonne fois pour toutes. On n'entendit que son petit couinement outragé.

Downey poursuivit cependant son exposé de la situation, incluant les éléments de preuve, pièces à conviction, indices, témoignages recueillis, de A à Z sans en oublier la moindre lettre.

Tout ceci sous le regard de Nelson, qui ainsi échappait à celui de William.

Quel orateur, ce Downey. Quel homme intelligent, et infaillible se tenait là. Plus qu'un exemple, Nelson le considérait comme son propre père. Celui qu'il n'avait jamais connu. Il voulait lui ressembler en tous points.

« Rockferry ?

_Oui ?

_Veuillez expliquer à l'assistance ce que vous avez vous-même remarqué ce matin. »

Nelson acquiesça, pressé de démontrer à l'inspecteur qu'il n'avait pas été pris là au dépourvu. Il se tourna vers les regards suspicieux, les moues dubitatives et les signes d'impatience, et dit :

« Vincent avait ses défauts, il nourrissait quelques rancoeurs au sein même de sa famille, mais il était jeune. La personne qui l'a poignardé dans le dos n'a pas agi par vengeance, intérêt ou colère, mais par peur de voir son secret dévoilé. Les chaussures que Vincent avait aux pieds quand nous sommes arrivés étaient humides, et ses semelles dans un état de propreté étonnant. J'ai remarqué également la lâcheté avec laquelle ses lacets étaient noués. Ce qui prouve que c'est l'assassin qui les a nettoyés après son crime, et qui les a remises ensuite aux pieds de Vincent. Afin d'effacer les traces de sa culpabilité. »

Il s'approcha du jardinier et pointa un index accusateur vers lui.

« Vos rosiers ont été piétinés. Vincent avait découvert votre secret ! Vous l'avez tué parce qu'il avait prouvé que c'était vous le cambrioleur !

_C'est faux ! » s'insurgea l'homme, jouant piteusement l'offensé.

c'est à cet instant que Downey reprit la main. Se postant aux côtés de Nelson, il écarta un pan de son propre manteau pour laisser apparaître aux yeux de tous un sabre suspendu à sa ceinture, et posé le long de sa cuisse.

« Comment expliquez-vous la présence de cet objet dans votre cabane à outils ?

_Je... C'est absurde ! » bredouilla le jardinier en se levant.

Downey, sans le lâcher du regard, claqua des doigts en direction d'un des policiers :

« Qu'y avons-nous trouvé d'autre, je vous prie ? »

Ce dernier sortit alors de sa poche un coffret, qu'il tendit à Madame Bantry.

« Ces bijoux vous appartiennent-t-ils ? »

La dame, trop éprouvée physiquement et émotionnellement, laissa le soin à son mari d'ouvrir le dit coffret et d'en identifier le contenu.

« Ce sont effectivement les bijoux de mon épouse, ceux qui ont été dérobés lors du cambriolage de la nuit de mardi à mercredi... Quelle mouche vous a donc piqué ? ! » tonna-t-il aussitôt, à l'encontre de son jardinier.

Celui-ci se déroba pratiquement sous les sentiments d'effroi qu'il provoquait en cet instant même.

« Des dettes de jeu... » murmura-t-il, la tête basse.

Il n'eut pas le loisir de se justifier davantage.

« Je vous ordonne de l'arrêter !! »

Ébranlée par les rugissements du patriarche, la servante éclata finalement en sanglots. La cuisinière avait cessé de tapoter son pied sur le sol mais sans décroiser ses bras ni se départir de son impatience. De son côté, Huguette Souvestre quitta le salon dans un coup de vent, en pleurs contenus et les poings serrés. Plus personne ne la revit.

Le coussin William adressa quant à lui une moue impressionnée à Rockferry, qui semblait surpris par la rapidité des aveux, malgré la solidité de ses arguments. Également surpris lui aussi par le coup final porté par l'inspecteur Downey, il fallait bien le dire.

Une fois le jardinier arrêté et emmené hors de la pièce par les policiers, Downey se dirigea vers les parents de la victime et leur adressa, agrémenté d'une poignée de main solennelle à Lord Bantry, ses plus sincères condoléances. Il échangea quelques mots avec lui puis se retira, entraînant Rockferry dans son sillage.

En passant près du petit salon, il alla remettre en place le sabre à son emplacement initial, au-dessus de la cheminée.

« Depuis quand vous baladez-vous avec cette lame aiguisée sous votre manteau ? lui demanda Nelson alors qu'ils regagnaient l'extérieur.

_Depuis que j'ai mis la main dessus dans la cabane à outils. À peu près à l'instant où Huguette vous giflait.

_Comment...

_Je l'ai croisée au bas du grand escalier. Elle était comme une furie, et se massait la main. J'ai ordonné au majordome de réunir tout notre petit monde au grand salon. Je vous ai ensuite rejoint ici même, vous aviez encore la joue rosie, lui confia Downey tout bas. Vous n'avez pas tellement la côte auprès des femmes ! s'exclama-t-il ensuite en riant.

_C'est affreux, vous avez remarqué », sourit platement Nelson.

Ils terminèrent de s'habiller le plus chaudement possible, et s'installèrent à bord de la James & Browne. Ils avaient encore quelques détails à régler sur place, en particulier à la faculté de médecine et au poste de police local. Mais tout cela terminé, il serait encore assez tôt pour rentrer à Londres. Du moins l'espéraient-ils. Downey ne souffrait de passer une nuit si près de chez lui sans être dans son lit, et il lui semblait que le rendez-vous fixé par Sir Wittham à son protégé avait lieu le soir-même...

« Vous avez bien travaillé, Nelson. »

Ce dernier ressentit un profond bien-être, non pas seulement grâce au compliment qui venait de lui être fait, mais à l'entente de son prénom. Il était bien rare que Downey l'utilise.

« J'ai eu ces rosiers sous les yeux un long moment, et je n'ai pourtant pas effectué le moindre rapprochement, nuança-t-il néanmoins.

_Cela vous a pris un peu de temps, certes, mais ce détail ne vous a pas échappé. Et vous l'avez finalement effectué alors que nous passions en revue tout ce que nous avions découvert. C'est un moment idéal.

_Mais pas LE moment.

_Voyons, ne soyez pas si modeste. Dans quelques années, ou même quelques mois, vous commencerez à appréhender chaque détail de façon immédiate et idéale. Pour l'instant, vous apprenez à agir sans précipitation. Chaque chose en son temps ! » le rassura l'inspecteur en bondissant derrière le volant après avoir démarré le moteur.

Nelson enfonça ses mains à l'intérieur de ses gants épais, enroula son écharpe autour de son cou et se cramponna à sa portière quand la voiture bondit dans une gerbe de gravillons, en direction de Londres.

« Je ne vous remercierai jamais assez, monsieur Downey ! » lança-t-il.

L'inspecteur de Scotland Yard lâcha une seconde le volant pour agiter sa main en l'air, signe que cela n'était pas nécessaire. Ou bien que ce n'était pas le moment, car il n'entendait pas grand-chose d'autre que ce satané moteur.

Il n'en resta pas moins qu'à leur arrivée dans la capitale, ils se félicitèrent de la résolution de leur enquête autour d'une bonne bouteille de brandy. Avant de se séparer pour aller vivre leur nuit chacun de leur côté.

Downey regarda s'éloigner Nelson avec dans le coeur un irrépressible sentiment d'inquiétude. Dieu fasse que ces nuits ne lui gâchent pas la vie, et son avenir prometteur.

La Fin