Tout est à moi. Ça fait vraiment un choc de l'écrire, c'est étrange mais pas déplaisant.

Genre : OS/yaoi

Rating : T

Note :

Joyeux Noël et bonne année à tous ! Surtout à ceux qui attendent le chapitre suivant du Monde de Demain, ne perdez pas espoir ! Je répondrai d'ailleurs aux reviews de cette fic lorsque le prochain chapitre sera disponible. Surveillez votre boite mail…

Merci pour les reviews sur tous mes écrits

Bonne lecture

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LE TEMPS D'UN VOYAGE

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Qu'est-ce qu'il foutait là ?

Bien qu'abrupte, la question se devait d'être posée. Assis, le cul par terre à l'endroit même où la populace ne s'était aucunement gênée pour piétiner les marches, essuyant leurs paluches au passage, il attendait. Peut-être qu'au prochain arrêt aura-t-il une place digne de ce nom avec un dossier et des accoudoirs ? Une place permettant à son postérieur de prendre ses aises au lieu de s'étaler lamentablement sur cette surface trop dure. Une place où il pourrait allonger ses jambes plutôt que de les tenir pliées contre l'armature en fer d'une poussette datant probablement de mathusalem. Elles commençaient d'ailleurs sérieusement à s'engourdir ce qui n'avait rien de plaisant.

Ce genre de virée n'était décidemment plus de son âge.

Et là, entre le bruit suraigu du métal contre métal des rails et celui, sourd, de l'évacuation des toilettes dont il utilisait la cloison comme dossier de fortune, il se demandait distinctement ce qu'il lui avait bien pris. Se réveiller le matin et partir ainsi, sur un coup de tête, juste parce qu'il en avait envie, parce qu'il en ressentait le besoin et qu'il avait du temps à perdre, cela ne lui était plus arrivé depuis qu'il avait dépassé la vingtaine, autant dire dans une vie antérieure, depuis un siècle, une éternité.

Une journée à la mer…

Pas n'importe laquelle : la côte belge. Côte connue pour être la plus belle du monde, décorée de brises lames rivalisant d'élégance d'avec les buildings parsemant la digue de nuances grisâtres des plus esthétiques. Sans oublier la couleur passée des devantures des cuistax, des cafés, restaurants et autres bouis-bouis ; la plage parsemée de l'arc-en-ciel des maillots et serviettes, les estivants en guise de feu d'artifice pour aviateurs et aliens. Il n'y a pas à tergiverser, un cordon de digues remplace avantageusement un cordon de dunes lorsque l'on se pâme devant la beauté d'un paysage.

Que d'ironie dans une grimace.

Un aller-retour de trois heures en train pour pratiquement la même durée sur place dans une ville surpeuplée de touristes en tous poils et de soldeurs à la recherche frénétique de l'affaire du siècle. Et tout ça pour quoi ? Pour loucher d'un œil libidineux sur des nymphettes de vingt ans exhibant fièrement leurs tétons, ou pour aller se faire éclater la panse sur une terrasse entre des cachalots échoués et leur semi-remorque de mari en Marcel, le tout, tout droit sorti de Camping Cosmos.

Un frisson d'horreur péniblement endigué.

La prémonition était difficilement supportable.

Nom de dieu, mais qu'est-ce qu'il lui avait pris ?!

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Si son neveu, Samuel, avait pu l'observer là, assis sur ses marches, entre les valises et les poussettes, aux côtés de ce jeune couple de spéléologues buccales, dos aux gogues où se pressaient par intervalles irréguliers mais intenses des files de semi-portions surexcitées accompagnées de mères déjà épuisées mais encore patientes en cette heure matinale…

S'il avait pu l'observer, son I-Pod, cadeau dudit neveu, bien renfoncé dans les oreilles dans l'espoir un peu vain de faire cesser le tintamarre crispant, les yeux passant allègrement entre le paysage visible par la vitre et son agenda auquel il se raccrochait depuis le départ dans l'espoir totalement vain de se découvrir un rendez-vous urgent dans l'après-midi qu'il aurait oublié et qui lui permettrait de faire demi-tour avec bonne conscience…

S'il avait pu l'observer donc, il aurait émis un sourire démesuré, les pouces relevés en signe d'encouragement, et lui aurait assuré de sa voix de baryton que les voyages entretiennent la jeunesse du corps et de l'esprit, rajoutant à mi-voix, que dans son cas, son corps en avait bien besoin.

Connard.

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Un ricanement désabusé.

Que pouvait-il attendre d'un jeune homme ayant décidé de dédier sa vie aux reportages animaliers ? Ses formes à lui étaient sculptées par l'escalade d'une montagne d'Amérique du Sud durant une chasse aux condors, bronzé comme un petit-beurre, probablement aussi croquant, pour avoir sauté durant des jours, caméra à l'épaule, derrière une famille de kangourous au fin fond du bush australien. Un rêve pour les yeux, parfait jusqu'au sourire colgate de l'enfoiré qui n'avait jamais eu d'abonnement chez le dentiste, lui !

D'ailleurs, à bien y réfléchir, c'était uniquement de la faute de Samuel s'il avait décidé de quitter ses savates pour laisser le sable caresser ses orteils nus. Un simple souper pour fêter son retour et le voilà déclamant ses plongées au large des Canaries comme un récit épique d'une battue aux requins-marteaux, gestes exagérés en soutien. Il avait senti monter dans tout son organisme une envie d'aventures incontrôlable. Il avait passé le repas à se convaincre de la folie de ce caprice, arguments tous plus convaincants les uns que les autres à l'appui. Puis, progressivement, il avait abandonné à mesure des verres de vin.

Le regard fier de sa sœur face aux péripéties de son fils avait fini par l'achever.

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Et le voici, une semaine plus tard, en route pour les plages belges et le port d'Oostende, coincé à hauteur de Gand entre une poussette démoniaque et le mur des toilettes, avec une seule pensée cohérente face à sa déconfiture : Samuel aurait été fier de son vieil oncle casanier.

Lui, il ne se sentait que comme un con. Un vieux con qui plus est, à qui l'âge n'avait donné aucune sagesse, juste une inclinaison irrépressible de finir sa vie sociale entre les quatre murs de son appartement et de se perdre dans son travail d'éditeur spécialisé dans les bouquins de porno gay. Depuis le temps, il avait fini par comprendre, tranquillement et presque à son insu, qu'il était possible de vivre seul et d'éprouver un plaisir sans surprise.

Il lui suffisait de fermer les yeux pour se remémorer sa prise de conscience. Il s'était réveillé un matin, réalisant brusquement son statut de survivant d'une époque où l'on parlait d'amour, de mort et de branlette-party comme si on discutait de la pluie et du beau temps. A l'heure actuelle, les jeunes fraîchement débarqués sur le marché pensaient que l'activisme se résumait à s'abonner à Têtu, à ne pas rater un épisode de Queer as Folk et à participer à la Gay Pride. Et encore, celle-ci était maintenant considérée comme une raison supplémentaire de se bourrer la gueule et baiser comme des porcs et non plus comme une manifestation pour la reconnaissance d'une minorité. Lui, était juste hors du coup, ne se sentant plus à sa place dans cette société marquée par la plastique où le moindre défaut est montré du doigt comme une tare sonnant le glas funeste de toute vie sexuelle épanouie.

Confusément, il s'était levé, nu, et avait baissé les yeux. L'horreur lui avait sauté au visage, son champ de vision bouché par un amas de peaux adipeuses : sa brioche révélée dans toute sa splendeur honnie. Autant dire que son cœur s'était emballé et qu'il avait foncé jusqu'à sa salle de bain observer l'ampleur des dégâts.

Un désastre irrécupérable.

Une profusion de cellules graisseuses venues s'implanter insidieusement au-dessus de son service trois pièces et pendouillant allégrement au moindre de ses mouvements. Comment avait-il pu accréditer cette occupation de son corps ? Comment n'avait-il pas réagi plus tôt ? Naturellement la queue idoine fait oublier le cul qui tombe et il y en a qui adorent les ventres d'une confortable rondeur, mais qui s'intéresserait à ce no man's land entre les deux, cet embarrassant bas-ventre à la peau fripée ?

Il s'était laissé vivre et en payait les conséquences.

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Depuis, il s'accrochait à ses convictions comme un naufragé à sa bouée. En fait, la liste de ses principes était sans fin, tel un puissant remake des travaux d'Héraclès. Enfin, pour autant que celui-ci ait suivi l'enseignement pédéraste de la Grèce antique.

- Si sauver ses fesses était trop tard, il lui fallait prendre garde à sauver son amour-propre face à cette recherche de la jeunesse éternelle et, éventuellement, sauver son cœur par la même occasion.

« Si je bande ? affirmatif. »

- Ne plus voir les hommes comme des objets sexuels mais rechercher le sentimentalisme réciproque pouvait se trouver être une bonne porte de sortie à sa solitude. Quoique, en avait-il réellement besoin ? Ou même… envie ?

« Si j'assume ? Affirmatif. »

- Ne plus mettre ne serait-ce qu'un orteil au Sauna afin de ne plus se retrouver confronter aux abdominaux de chérubins goinfrés aux stéroïdes sous peine d'une dépression instantanée immédiatement noyée dans le chocolat, ce qui ne risquait en rien d'arranger sa bedaine.

« Si j'assure ? Affirmatif. »

- En cas de manque extrême de cul, préférer la backroom où la pénombre permet d'amoindrir la confrontation abdos /brioche. Mais bon, mieux valait garder cette porte de sortie pour les moments de carences extrêmes.

« Quoi ? Tout seul ? No comment. »

Bref, rien que des principes indispensables à sa survie émotionnelle. Borné qu'il était, il préférait le risque minimal du coeur aux besoins maximaux du corps. Eviter le face-à-face était devenu un sacerdoce, lui préférer la branlette souffreteuse, une évidence. A ce rythme-là, il aurait tout aussi bien prendre un hamster en pension.

Si on omettait Samuel…

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Samuel, son neveu qu'il avait tenu dans ses bras dès la maternité, qu'il avait observé grandir, marcher, puis courir le monde. Son tout petit dont il avait séché les larmes au divorce de ses parents, qu'il avait recueilli quand sa mère, sa sœur, s'envoyait en l'air avec son nouveau Jules, dont il avait soutenu les premières peines de cœur sans rigoler, juste en souriant un peu. Ce sale gosse qui l'avait toujours fait tourner en bourrique, de plus en plus vite au fur et à mesure qu'il grandissait, qu'il apprenait, qu'il comprenait.

« Pourquoi t'as pas une amoureuse, Tonton ? »

Innocence d'enfance perdue au détour d'une lecture sado-masochiste provenant de sa propre maison d'édition et probablement dénichée dans sa bibliothèque personnelle. Hurlement d'un côté, écho de l'autre quoique beaucoup plus mesuré, pour finir par une remarque mortelle d'un ado de seize ans.

« Tu devrais t'envoyer en l'air plus souvent, Tonton, comme ça tu me lâcherais les baskets. »

Ce petit crétin qui cherchait à lui faire apprécier la vie selon l'image que lui-même s'en faisait depuis la fin de son adolescence, depuis qu'il considérait qu'il avait l'âge de se mêler de l'entourage des adultes, depuis qu'il se considérait comme tel, depuis qu'il avait découvert l'assouvissement du corps et de l'esprit, ce qui, de son humble avis, lui permettait d'en faire, de l'esprit. Il avait décidé de sortir son oncle. De le sortir. Lui faire rencontrer du peuple, des amis, et plus si affinité.

Rictus.

Il ne savait pas s'il devait lui en vouloir de le traîner sur des terrasses, dans des bars, des soirées, comme un bon gros toutou sur le retour, ou de sourire tendrement devant l'incapacité du plus jeune à prendre en compte leur vingtaine d'années de différence. Il était adorable, un brin d'impatience mêlé à un côté obtus, avec l'idée que le monde devait arrêter de tourner pour prendre place sur l'orbite de son choix. Tous les moyens étaient bons pour atteindre sa cible.

Et des plans, il en avait à revendre, bien plus impressionnants que tous les arguments de son oncle, et souvent en défaveur de ce dernier. Pénible. Surtout depuis qu'il était revenu. Après des mois de tranquillité où il surfait le requin loin de la Belgique, il s'était à présent focalisé sur deux choses : arriver à procurer un niveau social acceptable à son oncle et trouver des fonds afin de repartir au plus vite vers un hypothétique reportage sur la banquise Islandaise.

- Excusez-moi…

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Sursaut douloureux inévitable lorsque que l'on est surpris cerné par une poussette rachitique et une cloison tenace. Roulé en boule, les mains frottant son crâne endommagé, il expira péniblement.

- Je suis désolé de vous avoir saisi, mais j'aimerais monter alors si vous pouviez vous décaler… ?

Une voix grave, masculine, légèrement autoritaire bien que polie avec des points de suspension dans le rythme. Sensuelle. Un rien énervée aussi, qui dévoilait explicitement le désir de son propriétaire de prendre place à bord.

Et lui, gênait franchement le passage.

- Ah ! Heu… Pardon.

Quel lyrisme, mes aïeux ! Il se dépêcha de se relever et de s'écarter, pas assez rapidement à en croire les grommellements de désapprobation de la part de voyageurs. Il entendit d'ailleurs distinctement des remarques sur son âge, son attitude et l'incongruité entre les deux. La honte clairement lisible sur ses joues, il se recroquevilla dans un coin, les yeux baissés, souhaitant sans y croire parvenir à disparaître dans la seconde. C'était bien évidemment sans compter la place prise par la brioche. Il n'attendait rien d'autre que de passer inaperçu le temps que les nouveaux arrivants s'installent, espérant juste récupérer sa place sur les marches.

Pas l'ombre d'un instant, il ne pensa à tenter sa chance dans le wagon en lui-même sachant qu'avec l'absence de voyageurs quittant le train s'envolait la possibilité d'obtention d'une place digne de ce nom. Après tout, soyons concrets, mieux vaut récupérer ses marches plutôt que ne pas s'assoire du tout. L'espace d'un instant, il banda même ses rares muscles, prêt à se battre pour son bout de moquette élimée, avant de se détendre comme une baudruche, se dégonflant d'un ricanement désabusé.

Un dernier soupir le poussa à lever les yeux vers son Eden personnel, décidant que finalement le trou de cigarette du tapis à ses pieds ne s'agrandirait pas par la force surnaturelle de son esprit. Il n'avait définitivement aucun rayon-laser implanté dans ses rétines. Pathétique.

Par un heureux coup du sort, ses trois marches de paradis sont vides de toute présence déplacée. Un miracle en soit vers lequel son corps se tendit. Deux pas et il pourra s'asseoir, reprendre le court de ses pensées là où il les avait laissées et se plonger un rien dans la mélancolie.

- Excusez-moi…

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Le retour de la voix. Il dérangeait encore, toujours, la brioche dans le chemin des toilettes cette fois, le symbole de sa vie dans le passage. Un pas de côté permettrait à chacun d'être contenté, lui retrouverait ses marches, la voix rencontrerait les gogues. Il faut un rien pour être heureux.

- Nous ne nous sommes pas déjà rencontrés par hasard ?

Etonnement. Il ne s'y attendait pas à celle-là. Il fallait reconnaître qu'à force d'élever l'invisibilité au rang d'art, il n'y avait guère qu'au boulot qu'il prenait la peine de conserver des liens sociaux. En effet, il pouvait compter sur ses collègues de bureau pour l'aider à tuer le temps, ces heures journalières qu'il assassine avec dextérité. Il sentait qu'à force, il finira insidieusement en bibelot dans un coin de la salle de réunion. En fait, ce serait fait depuis longtemps s'il n'était pas l'éditeur…

Le travail et la famille, les deux axes de sa vie qui ne l'empêchaient nullement de passer parfois jusqu'à une semaine sans un coup de fils, sans lien avec l'extérieur une fois la porte de son appartement refermée. Et lorsque dans la rue, un inconnu l'abordait, c'était suite à une bousculade ou lorsque ses clefs avaient pris la tangente sur le trottoir. Un vague « pardon » ou un « merci » sans consistance suivant les circonstances et il repartait dépenser sa solitude à la vidéothèque.

Alors, vraiment, il ne s'y attendait pas à celle-là. Au point qu'au lieu de grommeler une simili réponse en défense de son isolement, il releva la tête pour observer, ahuri, le propriétaire de la voix.

Une réponse corporelle instinctive qu'il regretta immédiatement.

Encore un enfoiré qui étalait sa jeunesse à coup de muscles et de hâle, dont le t-shirt trop petit ne pouvait que vous entraîner dans des bas-fonds fantasques remplis de gamins centenaires qui ne s'étaient pas laisser-aller, eux ! Un avant goût des corps dénudés de la plage belge qui vous enfonceront sans complaisance dans vos regrets face à votre impétuosité : ce voyage n'était plus de votre âge.

Mais qu'est-ce qu'il foutait là, nom de dieu ?!

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Un regard froid.

- Je ne crois pas, non.

Une réponse sèche, à la limite de l'agressivité qui ne sous-entendait rien mais hurlait littéralement qu'elle désirait la paix et qu'il pouvait aller-se-faire-foutre-maintenant-merci !

- Mais si voyons ! Attendez, ça va me revenir…

Nouveau grognement. Que cette mise en scène était ridicule. Le propriétaire de la voix était en définitive qu'un petit con qui s'ennuyait au point de se donner un nouveau défi : draguer papy. Et cet échange des plus caricaturales en était la conséquence. Bientôt il lui sortirait un « vous habitez chez vos parents ? » avant de porter sa main manucurée devant ses lèvres charnues de pipeuse en prenant acte de sa bévue. Oups. Il n'avait clairement plus l'âge de vivre sous le toit parental et cela même s'ils étaient encore en vie.

Pathétique.

Il avait toujours abhorré les cons.

- Mais oui !

Les muscles bandés par l'énervement, il releva le menton sous l'exclamation, prêt à affronter les pires inepties que ce gamin pourrait lui sortir.

- Vous êtes l'oncle de Samuel.

Affirmation catégorique accompagnée d'un claquement de doigts et d'un sourire plus grand que sa gueule d'ange. L'emmerdeur avait trouvé, l'emmerdeur était fier.

Et lui, il sentit sa mâchoire s'ouvrir d'un coup sec à l'instant même où ses épaules s'affaissaient. Estomaqué. Ridicule. Complètement risible. Comme si un bellâtre oserait draguer ouvertement le mollusque qu'il était devenu. Même dans un but d'un amusement manifeste, cette idée était burlesque. Qu'est-ce qu'il avait cru…

Il avait envie de rire. Un peu jaune, certes, mais rire, jusqu'à s'en étouffer, jusqu'à en pleurer. Un peu d'autodérision n'avait jamais fait de mal à personne après tout. C'est d'ailleurs reconnu comme une preuve de bonne santé mentale par tous les psychiatres.

Comme une preuve de désillusion aussi.

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Une profonde inspiration ne suffit aucunement à le calmer mais lui permit de reprendre possession de ses nerfs.

- C'est exact. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser…

La brioche pouvait être une arme lorsqu'il s'agissait de prendre le large, un véritable mortier pour effectuer une percée vers le salut, un char de chair, bedaine en avant, prouvant son pathétisme et entraînant invariablement la compassion ou le dégoût. Qu'importe, l'un comme l'autre incitait tout un chacun à s'écarter de son chemin. Le jeunot ne fit aucunement exception à la règle, lui permettant ainsi de reprendre ses aises sur son bout de carpette.

Seulement, voilà, il avait aussi l'outrecuidance de ceux qui voyagent en solitaire et pour qui la rencontre d'une vague connaissance suffit pour beugler un « copain ! » et s'incruster joyeusement dans son intimité afin de faire « passer le temps moins long », dixit les emmerdeurs.

- Vous êtes seul aujourd'hui ? Samuel ne s'est pas caché dans un coin pour une de ses blagues débiles ?

- Je suis désolé mais non, il n'est pas là.

- Tiens donc…

Surprise, non pas due au ton utilisé qu'au regard appuyé. Il ne paraissait absolument pas désolé de l'absence de son neveu, il en semblait plutôt satisfait. Un léger sourire en coin, le regard prédateur, encore un qui s'inquiète de son sex-appeal en présence du caméraman, qui a quelque chose à prouver.

- Peut-être pourriez-vous me faire une petite place ?

Observer quelqu'un d'en dessous donne une impression étrange, un peu comme Alice au pays des merveilles, une identification approximative de son environnement. Mais ce n'est pas une simple altération des proportions, la prestance d'un individu est elle aussi affectée par cette nouvelle appréciation de la réalité. Ainsi debout, sage comme une image, avec sa tête paraissant plus petite, les pieds énormes, il n'avait plus rien d'un prédateur emmerdeur, mais plus un aspect candide de petit garçon cherchant une approbation. De la sorte, le sourire agrandi par l'angle inhabituel de prise de vue, le gamin attendait patiemment une réponse qui tardait à venir. Pourtant, au vu de l'étincelle dans son regard, il ne pouvait clairement que l'imaginer positive. La jeunesse ne se croit décidément pas uniquement tout permis, mais principalement irrésistible.

Oh, et puis, après tout, qu'avait-il à y perdre ?

Un dernier regard à cette silhouette d'autant plus élancée qu'il le surplombait, et il finit par se décaler, dégageant de sa masse un bout de marche côté poussette vétuste. Le coin le moins confortable. Con mais pas masochiste, faut pas pousser quand même.

- Je vous en prie.

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En temps normal, il aurait commencé par un « Que faites-vous dans la vie ? », mais la situation n'avait rien de normal, il ne s'agissait en aucun cas d'un dîner entre ami. D'abord, il n'avait jamais connu de dîner aussi inconfortable qui cahote les convives entre un mur et un corps de mâle définitivement musclé. Ensuite, ce n'était assurément pas tous les jours qu'il se trouvait coincé contre ce genre de mâle de la moitié de son âge (peut-être même un peu moins mais il n'allait sûrement pas demander vérification).

Bref, il se retrouvait immobilisé et aurait adoré et savouré si :

1) ce n'était pas un ami de Samuel.

2) il n'avait pas à se creuser les méninges pour trouver une matière de discussion.

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- Vous travaillez dans l'édition, je crois.

- Heu.. ? Oh, oui, je suis éditeur. Mais vous savez, ce n'est rien d'intéressant, une toute petite maison…

Si le sujet n'avait pas été aussi sensible, il aurait béni la fougue de la jeunesse. Elle octroie à ses membres cette capacité d'aisance qui, hélas, se perd avec l'âge. Il ne put d'ailleurs s'empêcher de lui jeter une œillade admirative face à sa désinvolture.

- Samuel m'en a touché un mot, il a toujours été très fier de votre travail.

Première nouvelle. Etait-ce la même personne que celle qui le charriait constamment sur l'incohérence entre le nombre de stars du x-gay qu'il rencontrait de par son travail et l'absence de fricotage qu'il entretenait avec ces mêmes stars du porno ?

- Vraiment ?

- Evidemment ! Il assure à qui veut l'entendre que vous êtes un pilier dans la reconnaissance des homosexuels en francophonie. Et je peux vous garantir que si on le laisse faire, son argumentation prend des plombes. On pourrait presque croire à une défense de thèse.

Son gloussement estomaqué répondit au rire du jeunot. Il ne s'attendait pas à ce genre de déclaration et, bien qu'il subodorait que mister bellâtre en rajoutait une couche pour s'assurer de ses bonnes grâces, cela le touchait plus qu'il ne voulait l'admettre. Quoi qu'il en soit, son satané neveu était le seul sujet de conversation convenable qu'ils pouvaient entretenir alors autant sourire, prendre une tête d'abruti et paraître croire en ces inepties.

- C'est étonnant, il ne m'en a jamais fait part.

- Vous le connaissez, sa pudeur l'empêche de parler de ce qui lui tient à cœur au principal intéressé. D'ailleurs, vous ne croirez jamais les coups qu'il m'a déjà faits…

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Il existe une couche de population particulière qui, une fois lancée, ne s'arrête jamais de parler, dialoguant sans fin, répondant à leurs propres questions dans une litanie éternelle. Et le commun des mortels finit systématiquement par décrocher après un temps plus ou moins long en fonction de son endurance personnelle. Evidemment, il faut prendre en compte différents paramètres tels que la fatigue, l'anxiété, les sentiments, …

Son embarra.

En effet, comment se concentrer sur ce monologue coincé entre un fantasme sur patte et une cloison de chiotte ? Même Superman, pourtant pour le moins asexué, ne resterait pas de marbre. Chaque cahot le projetait contre son épaule, il sentait alors leurs corps se presser une nanoseconde avant de se séparer, et il attendait le cahot suivant pour sentit leurs jambes l'une contre l'autre. Une cycle des plus déroutants.

Il aurait volontiers cherché à se reprendre mais sa voix, ses inflexions graves, posées, si éloignées de son apparente hyperactivité, ne lui laissait aucune chance. Cette voix, chaude, impérieuse, le berçait plus sûrement que n'importe quelle mélopée, l'enveloppant de chaleur, titillant ses terminaisons nerveuses, attisant la combustion, jusqu'à réveiller quelque chose…

Augmentant son embarras par la même occasion.

Mais comment ne pas se détendre et savourer ?

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Et l'autre qui en rajoutait, inconscient de l'altération de ses sens. Entre jonglerie, pirouettes et acrobaties, il pourrait monter un numéro de funambule, marchant sur ses nerfs en guise de corde.

« Y'a pas plus léger que ta queue, macho man, un rien la soulève. » Ce qui, il se devait de le reconnaître, n'était pas si éloigné de la vérité. Il bandait, presque autant que durant son adolescence, l'âge des découvertes hormonales à la pelle, comme si seules ses testicules n'avaient pas enregistré son ascension en âge comme une cause suffisante à la diminution de l'activité des gonades.

« Je bande donc je branle » devrait sous-entendre l'adage. Il le suivait, sans équivoque, Internet ayant persuadé la moitié de la population mondiale de se foutre à poil pour la plus grande joie de l'autre moitié, et le nombre de vidéos amateurs téléchargeables gratuitement, permettait une jouissance sans limite. Un moment de satisfaction pour de longues minutes de rédemption de son bedon.

- … C'est très drôle de l'entendre parler de vous comme de son gourou, j'avoue que j'étais impatient de faire votre connaissance.

- Je vous demande pardon ?

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Bien que le gamin lui avait paru être à priori un emmerdeur, un morpion s'incrustant sur son plancher, avant de se changer en un pote de son neveu, il lui apparaissait à présent, alors qu'il secouait la tête d'un air faussement en colère face à son inattention, comme un homme bien, sensible, d'une virilité sans façon, comme quelqu'un d'un autre siècle, capturé sur daguerréotype. Les raisons de cette transformations lui échappaient encore mais…

- Vous ne vous souvenez plus, n'est-ce pas ?

- Me souvenir de quoi ?

Petit sourire piteux. Un simple soulèvement de ses lèvres qui montrait toute sa déception, qui appelait la culpabilité. Et ça fonctionna, nom de dieu ! Une mini pointe au cœur ridicule qui fit oublier la chaleur de sa cuisse contre la sienne.

Et il s'en voulut.

Il s'en voulut de ne pas se rappeler.

Il s'en voulut de l'éclat de tristesse dans les yeux du beau mec.

Il s'en voulut surtout de se laisser avoir, de se laisser troubler par la présence du gamin au point de se sentir coupable d'un fait d'une importance telle qu'il ne lui avait laissé aucun souvenir. Ce n'était pas de son âge ce sentiment de collégienne.

- J'ai bien peur que quelque chose m'ait échappé. Pouvez-vous me rafraîchir la mémoire ?

- Volontiers…

La voix avait repris ce timbre si particulier, bas, légèrement rauque, des promesses sous-entendues par les points de suspension qu'elle laissait percevoir. Qui le faisait frissonner. Et avec sa chance habituelle, ça ne passa aucunement inaperçu.

Nouveau sourire, énorme, dévoilant les dents.

Prédateur.

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Mal à l'aise, il détourna les yeux, s'intéressant au bas-côté que l'on devinait par les vitres des portes. Rendu totalement flou par la vitesse, il ne présentait aucun intérêt si ce n'est le fait de se donner contenance.

- En fait, nous nous sommes déjà rencontrés.

Impossible. Tout bonnement impossible. Jamais il n'aurait oublié ce regard de daddy's complexe, ni cette voix… Il avait beau se creuser la tête, pas un fragment d'un souvenir ne se rappelait à sa mémoire.

- Hélas, vous étiez déjà saoul lorsque je suis arrivé. Une vraie déception pour moi qui me faisais une joie d'enfin rencontrer l'oncle de Samuel dont les publications ont titillé mes hormones tout au long de mon adolescence. Je voulais être parfait, spirituel, sensuel. Et tout ça pour quoi ? Le retrouver incapable de tenir une conversation.

Quelle ait été sa déception, le désappointement s'entendait toujours dans la voix. Il reconnaissait qu'à certaines soirées où son emmerdeur de neveu avait eu l'audace de l'entraîner, il avait abusé de la boisson. Pas nécessairement jusqu'à rouler sous la table évidemment. Cependant, lorsqu'il n'avait pas réussi à s'éclipser rapidement, il avait tendance à boire quelques verres.

Juste de quoi se détendre.

Juste de quoi rire.

Tout, plutôt que de faire face à son pathétisme ressortant fortement au milieu des demoiselles et jeunes éphèbes qui entouraient généralement Samuel.

- Et ensuite, j'ai été réquisitionné pour aider Sam à vous ramener.

Quelle honte à son âge, boire jusqu'à s'en écrouler…

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Se sentant rougir, il découvrit combien la cloison des chiottes était intéressante dans sa structure, les petites vises semblables à des micro aspérités sur une surface zen. Oh, tiens donc, une tache de rouille avait exactement la forme de l'Afrique.

- Je crois qu'être le plus sobre a joué en ma faveur. Ou en ma défaveur, tout dépend du point de vue. Il faut dire que vous porter à moitié tout en soutenant Samuel qui n'était pas non plus tout à fait clean, ne fut pas des plus évidents.

Son rire est comme sa voix, grave et chaud, de ceux qui chatouillent la peau et lui laissent la chair de poule.

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Son doigt glissa sur la plaque en forme d'Afrique jusqu'au milieu du Sahara. Et à présent, il hésitait, deux chemins s'offraient à lui. Descendre vers le Sud et les pays de l'Apartheid ? Ou longer la Mer Rouge ? Quoique les bords de la Somalie lui paraissaient bien aiguisés. Qu'importe. Tout était préférable plutôt que de diriger son attention vers son voisin tant que le cramoisi lui collait au teint.

- Enfin, je dois dire que vous rendre service n'était certainement pas un problème. Bon, Samuel ne m'a absolument pas demandé mon avis mais il faut dire que nous avons depuis longtemps dépassé le stade de prendre des gants entre nous.

Il ne supportait pas la tournure que prenait la situation, assis à terre sur une moquette élimée, les yeux fixés sur une tache de rouille, écoutant ce monologue sans queue ni tête mais n'arrivant pas à s'y soustraire.

Il ne supportait pas de sentir son souffle légèrement haletant et les battements de son cœur s'accélérer inexorablement comme une pucelle recevant des compliments.

Il ne supportait pas de se sentir réagir à la voix devenue chuchotement, comme dévoilant un secret un peu honteux.

Il ne supportait pas d'entendre le sarcasme dans ses mots.

Il ne supportait pas mais se taisait et laissait son doigt courir entre la Côte d'Ivoire et le Congo.

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- Vous savez ce qui était réellement un problème ?

A part le fait qu'il sentait sa chaleur dans son dos à travers ses vêtements ? Non, il ne voyait pas.

Putain, mais depuis quand était-il si proche !?

- Le problème, ce fut votre manière de vous coller à moi dans le taxi. Je n'avais jamais pensé que se retenir pouvait être aussi difficile.

La voix baissa encore d'un ton, confidentielle, se faisant si rauque qu'il devait se concentrer pour la comprendre.

- Pas moyen de me dégager de votre étreinte.

Elle glissa sur sa nuque.

- Pas que ça me dérangeait tant que ça mais j'avais une frousse bleue que Samuel ne se rende compte que je bandais pour vous, son oncle.

Elle parcoura le lobe de son oreille.

- Il a toujours été d'une nature plus que jalouse vous présentant à tous mais nous rabrouant derrière votre dos dés que l'on ose se montrer intéressé. Il m'avait d'ailleurs mis en garde de ne pas vous approcher plus que nécessaire.

Elle excitait ses sens, son doigt tremblant au-dessus de la région des Grands Lacs, les yeux fermés et la bouche ouverte. Haletant.

- Et vous qui gloussiez dans mon cou, cherchant à ouvrir ma chemise alors qu'il tentait de vous retenir.

Sa main qui effleurait ses flancs, ses lèvres contre sa peau.

- Le pire était de vous empêcher de plonger directement dans ma braguette… dieu, je n'ai jamais vécu une expérience aussi bandante !

Ils étaient deux.

-

Sa main recouvrit l'Afrique, cherchant à s'ancrer dans la réalité. Il ne sentait plus les cahots du train, coincé entre la cloison des toilettes et ce corps chaud et dur. Si dur… Il n'entendait plus le grincements des rails, seul son cœur battant à son oreille, mêlé à sa respiration à lui. Rapide. Rauque. Excitante. Il se moquait de l'inconfort du sol, de l'odeur de la moquette élimée, de son pantalon trop serré et sa ceinture qui lui rentrait dans le ventre. Il n'en avait que faire de son environnement et ne pensait qu'à se laisser-aller, enfin.

Et jouir…

- Dames en heren, we komen aan in Oostende, terminus station.

Jamais il n'avait été aussi leste pour se débarrasser de quelqu'un. D'ailleurs, le crissement suraigu de la poussette préhistorique contre le mur et le grognement du jeunot lui apprirent que le rejet ne s'était pas effectué sans douleur. Mais ce fut sa propre douleur qui acheva de le réveiller. Le souffle court, il baissa les yeux vers sa main droite et put constater que les bords acérés de la Somalie avaient eu raison de sa peau. Un juron fut a moitié étouffé par son pouce rapidement enfourné dans sa bouche.

Cependant, ce ne fut pas le goût de son sang mais un bruit de déglutition qui le poussa à prendre en compte son environnement immédiat. Levant les yeux vers la source du bruit, il observa le jeunot complètement vautré contre les roues que ce qu'il hésitait à qualifier de « poussette » dans une pose qui n'avait rien de naturelle. Il semblait figé tel un arrêt sur image, si ce n'était sa respiration haletante qui rythmait son corps. Les joues pivoines et le regard fixé sur son pouce qui disparaissait entre ses lèvres, il paraissait encore plus jeune.

Nom de dieu, mais qu'est-ce qui lui avait pris ? Comment avait-il pu se détendre dans les bras de ce gamin ? Il avait l'âge de Samuel, bordel ! Que ce dernier approche de la trentaine n'avait aucune espèce d'importance au vu de son âge canonique à lui. Ce qui avait motivé le jeunot à lui faire des avances alors qu'il ressemblait à une momie - certes un rien plus enrobé- ne le regardait pas. Outre, la morale bien pensée d'une société bien pensante, il n'avait pas le droit de laisser quiconque toucher ce qui lui servait de corps.

- Je… excusez-moi…

Rougissant, il se redressa alors qu'un flot discontinu de passagers se pressait sur le palier devant les portes. Le train avait amorcé son ralentissement et l'excitation de l'arrivée se sentait dans le bouquant infernal des grands et des petits, les uns criant pour calmer les autres en espérant véritablement recevoir une réponse positive. Que la populace est crédule.

-

Du coin de l'œil, il observa les difficultés du jeunot à se relever, repoussé par une femme prise d'assaut par des gnomes geignards les retenant d'une main tout en cherchant de l'autre à récupérer son bien en la matière de la poussette.

Il l'observa tentant de se reprendre, immobile en haut des marches, le regard fixe.

Il l'observa et eut pitié. Il était tellement jeune… Un gamin face à lui. Encore lisse et innocent, de ceux à qui la vie a souri et qui ne conçoivent pas un possible revers de médaille. Un brin utopiste avec un regard charmeur et une voix à tomber…

Encore un peu et il s'y serait laisser prendre.

- Hé bien…

Vert le regard.

Etonné aussi alors qu'il se tournait vers lui.

Il tendit la main prêt à serrer la sienne dans une poignée de mains virile et dénuée de tout ambiguïté, lorsqu'un dernier cahot manqua de le faire basculer. D'un geste instinctif, son vis-à-vis le rattrapa, lui permettant ainsi de ne pas se ridiculiser une nouvelle fois, sa fierté déjà sérieusement mise à mal aurait rendu l'âme.

Un « au revoir » lâché dans un souffle et le voilà sur le quai, suivant tel un mouton la masse de passagers se dirigeant vers la sortie. Bousculé de toute part, il se demanda discrètement combien de personnes pouvait contenir ce train. Et surtout à quelle heure repartait-il ? Il ne voulait pas rester ici. Pas après ce qui s'était passé. Rester ici équivaudrait à ressasser sans limite les minutes d'abandon que l'ami de Samuel lui avait accordées. Ce serait aussi regretter ce qui avait failli se passer tout en se serinant de la perversité de ses pensées.

Soupir.

Pourquoi ce n'était pas un homme de son âge ? Un homme quelconque dont la seule présence ne réveillerait pas de vieux démons ? Un homme avec qui il aurait rigolé en comparant leurs bedaines. Avec qui il aurait évoqué des souvenirs de ce temps d'avant sida.

D'avant la peur.

Sa peur.

-

- Ex… Excusez-moi !

Jeunot II, le retour. Comment allait-il réussir à s'en débarrasser cette fois ? Surtout alors qu'il le tenait fermement par le coude, l'empêchant ainsi de prendre le large en profitant du fait qu'il était hors d'halène. Il avait couru pour le rejoindre ? L'imbécile…

- Ecoutez, jeune homme…

- Non, vous écoutez-moi !

Il excellait dans le levé de sourcil ironique, puissante qu'il avait perfectionné pendant de longues années pour calmer des auteurs qui venaient de se voir refuser la publication de « l'œuvre de leur vie », dixit ces idiots de scribouillards. Il s'était d'ailleurs révélé très pratique afin de modérer les ardeurs des plus enragés et pousser certains jusqu'au bégaiement et aux excuses face à leur comportement.

Mais, là, le levé sardonique ne semblait pas diminuer d'un iota la frénésie du bellâtre qui ne fit que resserrer sa prise, un air de détermination sur le visage.

- J'ai pris une chambre à l'hôtel pour deux jours.

Quoi ?! Ce type n'avait donc aucune pudeur. Voilà comment en quelques mots saper au plus profond une impression positive. Fini ces moments de douce et excitante chaleur. Adieu à l'homme sensible et poli. Bonjour à l'enfoiré sans tact et aux désirs pervers comprenant lui-même et n'importe quel vieux rencontré au détour d'une excursion. En même temps, ces pensées étaient un brin hypocrite de sa part après son abandon entre ses bras. Il en était parfaitement conscient mais ne pouvait s'empêcher de se sentir trahi par cet homme qu'il ne connaissait pourtant aucunement.

Son air offensé dut être visible puisque une expression de pure panique lui répondit.

- Non ! Ne… je… Ce, ce n'est pas une avance !

Et son cul, c'était du boudin. D'ailleurs la mémé avec son air outragé qui passait à leurs côtés en resserrant sa prise sur son cabas, n'en pensait pas moins au vu du regard sans équivoque qu'elle leur octroya. Quel déshonneur…

- Je voulais juste vous demander de m'accompagner le temps que je règle la réservation et après… Après nous pourrions peut-être aller boire un verre sur la digue ? Qu'en pensez-vous ?

Beaucoup de mal assurément. Mais, curieusement, il était incapable de lui en faire part à voix haute. Incapable de regarder ces yeux de chien battu, de petit garçon pris en faute, emplis d'espérance. Il avait pourtant une ribambelle de principes qui démontrait par A plus B les raisons d'un refus sans équivoque. Il ne lui faillait pas oublier les quatre fondements de son quotidien : sauver son amour-propre, ne plus voir les hommes comme des objets sexuels, ne pas confronter abdominaux et brioche, n'attendre que les moments de carence extrême de cul avant de réagir. Ce mec allait à l'encontre de l'entièreté de ses principes de vie qui lui permettaient de traverser son existence sans trop de difficulté. Sans attente, sans souffrance, sans questionnement. Et c'était très bien ainsi.

Pourtant…

Il était beau.

Cela semblait être un chic type.

Il sentait encore sa chaleur contre son corps, ses lèvres contre sa peau, et désirait ardemment son souffle contre le sien. Il sentait confusément qu'il ne manquait qu'un rien pour qu'il se noie définitivement dans ses yeux. Et surtout, il ne pouvait concevoir de ne plus entendre la voix, sa voix, qui réveillait ce petit quelque chose qu'il croyait mort au fond de lui et qui n'était qu'en sommeil. Comment pourrait-il revenir à sa petite vie pépère après ça ? Comment faire ? Alors qu'il lui avait courir après. Alors que ses doigts caressaient son bras en attendant sa réponse. Alors qu'il rougissait sous son regard. Alors qu'il montrait que lui, si jeune, si beau, le désirait visiblement lui, l'oncle de son ami, avec son ventre qui n'avait rien d'invisible et ses cheveux ras, avec son âge et sa lâcheté, avec son train-train quotidien…

Il avait une foule de principes qui démontrait que c'était une mauvaise idée. Quoiqu'à la réflexion, celle qui lui démontrait le contraire était plus longue et rien qu'à l'évoquer, il se sentait soulagé.

- Bien, puisqu'il semblerait que je n'ai pas le choix…

Faux soupire de défaite. Il joua un rien la comédie, récompensé par l'air extatique sur les traits du plus jeune.

- Vous verrez, vous ne le regretterez pas !

En le voyant recommencer à parler à tort et à travers tout en l'entraînant vers la sortie, il mit cette affirmation en doute sentant poindre un vague mal de tête. Il ne put cependant pas empêcher un sourire attendri de naître sur ses lèvres en contemplant l'hyperactivité du jeunot.

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Il respira profondément l'air marin qui lui laissait un goût de liberté, fermant brièvement les yeux sous le soleil. Puis les plongea dans ceux, limpides, du beau mec.

Il eut une brève pensée pour sa solitude qu'il abandonnait sans regret pour quelques heures devant le sourire et la peau halée face à lui. Sans vraiment le réaliser, il fixa ses lèvres charnues. Ces lèvres qu'il avait senti contre sa nuque un peu plus tôt et qu'il mourrait d'envie de connaître intimement. Ces lèvres qui s'ouvraient et qui allaient lui parler…

- Au fait, je m'appelle Raphaël. Et vous ?

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On ne s'y attend jamais, on l'attend sans relâche, sans plus jamais y croire. Et quand il arrive enfin, on s'étonne à chaque fois.

Merci de me lire et à bientôt (enfin, tout est relatif)

HLO

Trois clins d'yeux, l'un à Armistead Maupin, l'autre à Daniel Pennac et le dernier à Gainsbourg, se sont glissés dans mon texte. Etes-vous capables de les retrouver ? Juste histoire de réviser vos classiques.