La couleur du jour

Chapitre 1

Brian serra le col de son manteau contre lui en frissonnant, il commençait à faire vraiment froid et Zillah était en retard. Le vent était cinglant en ce mois de décembre et rester debout à poireauter devant une bouche de métro n'était pas vraiment l'idée qu'il se faisait d'un début de soirée idéal ! Il n'aspirait qu'à se blottir au chaud dans les bras de son amant, se faire câliner et passer la soirée à l'écouter raconter les caprices et turpitudes diverses des mannequins avec lesquels il passait ses journées. Zillah était photographe de mode et Brian avait toujours trouvé cocasse qu'il passe le plus clair de son temps avec les « plus belles femmes du monde » dans la plus totale indifférence alors que tant de ses congénères se damneraient pour être à sa place, ô ironie du sort.

Il sourit tout seul à cette pensée et repoussa une mèche de cheveux que le vent s'obstinait à lui mettre en travers du visage. Il espérait que Zillah n'allait plus tarder maintenant, il commençait à geler sur place et avoir des fantasmes coupables sur une tasse de thé brûlant et une cheminée … et plus si affinités ! Il avait vraiment envie que Zillah lui fasse l'amour, ça faisait plusieurs mois maintenant qu'ils étaient ensembles, mais s'ils avaient déjà amplement exploré leurs corps respectifs en se faisant plaisir autant que possible, ils n'étaient encore que rarement passés à l'acte proprement dit. Brian n'avait pas un passé facile, Zillah semblait l'avoir senti et être décidé à ne pas le brusquer et lui laisser l'initiative. Etonnante preuve de tact, considérant l'entrée fracassante que Zillah avait fait dans sa vie et la relation étrange qu'ils entretenaient.

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Ils s'étaient rencontrés au Bronze, un bar rock où venaient jouer de jeunes groupes prometteurs et que Brian fréquentait assez régulièrement, faute d'avoir mieux à faire de ses soirées solitaires. Depuis qu'il avait quitté son job à l'université pour se consacrer à la musique, il envisageait sérieusement de se mettre à la production et il se disait que s'il arrivait à surmonter sa réserve naturelle, le Bronze était le terrain idéal pour recruter d'éventuels poulains.

Ce soir-là, il était assis au bar, comme d'habitude, une bière intacte devant lui, comme d'habitude - il buvait rarement, l'alcool le rendait idiot et ne l'aidait même pas à surmonter sa timidité. En outre il n'avait jamais compris qu'on puisse apprécier l'amertume de la bière, mais la première fois qu'il était venu au bar et avait demandé une eau minérale, la serveuse l'avait regardé comme s'il venait de l'insulter personnellement. Depuis, il commandait de la bière et s'arrangeait pour la faire boire par quelqu'un d'autre, ce n'était pas les jeunes désargentés qui manquaient dans le coin.

Le groupe tardait à se lancer et Brian se balançait un peu sur son siège, désœuvré, quand il entendit la porte s'ouvrir. Il tourna machinalement la tête et en resta sur le cul : Zillah avait fait son entrée, grand, mince, magnifique avec ses longs cheveux couleur caramel, son pantalon de cuir et sa chemise noire à moitié ouverte sur un torse glabre, appétissant à souhait. Brian se retint de baver et se composa une expression neutre en lorgnant discrètement vers le nouveau venu, qui semblait entouré d'une cour pépiante et clinquante de demoiselles légèrement hystériques. Il était beau, mais son air hautain et agacé était déplaisant et Brian se retourna – à regret – vers la scène où le groupe finissait ses préparatifs. « Poseur, pas mon genre », avait-il décrété en avalant par mégarde une gorgée de bière.

Malgré tout, il ne pouvait pas s'empêcher de l'observer à la dérobée : le bougre était vraiment attirant, avec son visage fin et régulier et ses longues mains d'artiste. Avec un peu de chance, il était musicien, ce serait peut-être un bon plan pour l'aborder ? « Mais oui, et je pourrais aussi aller faire du gringue à Brian Molko, hein ? » pensa t'il avec ironie, en grattant du pouce l'étiquette de sa bouteille de bière. Par moments, sa totale inaptitude aux relations humaines le rendait dingue, et ce n'étaient pas les rares amants qu'il avait eu qui l'avaient décoincé de ce côté-là, il était toujours tombé sur des salopards manipulateurs qui l'avaient jeté après avoir piétiné le peu d'amour-propre qui lui restait. Il avait fini par se renfermer totalement sur lui – même et éviter tout contact avec les hommes. Il s'était d'ailleurs fait une belle réputation de bêcheur à tout le temps rembarrer ceux qui essayaient de l'aborder, mais il n'y pouvait rien, c'était plus fort que lui, la peur d'un nouvel échec le paralysait.

Le groupe s'était enfin mis à jouer et Brian essayait de se concentrer sur le show, mais il se surprenait à lorgner du côté du bellâtre et il avait remarqué à sa grande surprise que l'autre l'observait aussi, sans aucun effort pour se montrer discret. Leurs regards se croisèrent et Brian, paniqué, fit semblant de n'avoir rien remarqué. Il ne savait plus où regarder et prit le parti de fixer le chanteur – insignifiant - du groupe – sans intérêt. Le bellâtre ne devait pas être aussi tolérant que lui envers la médiocrité, car il se leva soudain et parti sans se retourner, laissant les filles qui l'accompagnaient se précipiter derrière lui dans un vacarme de basse-cour. « Poseur et mufle, en prime, définitivement pas mon genre », avait essayé de se convaincre Brian en reposant sa bière tiède sur le comptoir. Il était rentré chez lui plus seul et désœuvré que jamais, mais depuis ce jour-là il était venu tous les soirs au Bronze, espérant secrètement revoir l'inconnu et refusant de se l'avouer, s'inventant mille autres bonnes excuses pour sortir.

Il était à sa place habituelle, en proie à son dialogue intérieur habituel, quand Zillah refit surface quelques semaines plus tard. Il était accompagné d'une blonde à cheveux courts avec laquelle il semblait être en train de se disputer ; il repoussait sans arrêt ses longs cheveux derrières ses oreilles d'un geste nerveux et regardait autour de lui avec agacement, tandis qu'elle essayait de faire valoir son point de vue. Brian ne pouvait détacher ses yeux du couple et il se sentit rougir jusqu'à la racine des cheveux quand il croisa le regard sévère de l'inconnu. Troublé, il avala la moitié de sa bière d'un trait et se lança dans la contemplation attentive de ses chaussures, jusqu'à ce qu'il le voie du coin de l'œil se retourner vers sa compagne. Il se leva le plus discrètement possible et se fondit dans la foule pour rejoindre les toilettes. Il avait les mains moites, les jambes flageolantes et il se sentait le visage en feu, tout ça pour avoir croisé le regard d'un bellâtre qui avait l'air parfaitement détestable et devait avoir en prime le mauvais gout d'être hétéro !

« Décidément, j'ai toujours eu un gout très sur en matière d'hommes », songea amèrement Brian en passant ses mains sous l'eau froide et en se frictionnant le visage.

Il s'essuya vaguement les doigts sur un bout de linge gluant et il s'apprêtait à sortir des toilettes désertes quand la porte s'ouvrit à la volée et une tornade brune s'abattit sur lui ! Il se retrouva soudain plaqué au mur par l'inconnu, qui lui tenait les poignets d'une main et lui glissait l'autre entre les cuisses : « tu sais ce qui arrive aux jolies allumeuses quand elles finissent par se faire coincer ? » lui murmura t'il à l'oreille, en lui caressant l'entrejambe sans douceur. Brian ne répondit pas, ne lutta pas, il était tétanisé comme un lapin pris dans la lumière des phares de la voiture qui va l'écraser et restait planté là, une lueur de panique dans ses yeux écarquillés. Zillah compris instantanément son erreur. Le gars lui avait tapé dans l'œil, mais il l'avait pris pour une coquette qui le draguait l'air de ne pas y toucher en jouant les grandes timides et ça l'avait profondément agacé, au point de le suivre aux toilettes pour lui donner une petite leçon … et il se rendait compte tout à coup que le pauvre gars était manifestement à cent lieues de lui faire du gringue et qu'en plus, il était terrorisé ! « Merde, merde, merde, pourquoi je saute toujours aux pires conclusions et surtout, pourquoi j'agis toujours avant de réfléchir ? » se morigéna Zillah en relâchant légèrement son étreinte. Le petit brun était toujours immobile contre lui, il l'entendait respirer trop vite et voyait la peur dans ses grands yeux verts, merde, de près il était encore plus beau. Il se traita intérieurement de crétin, il avait juste voulu secouer un peu un joli garçon qui lui plaisait bien et maintenant, il l'avait agressé et l'autre allait le détester – s'il ne se mettait pas carrément à hurler au viol ! Il s'apprêtait à le lâcher et trouver un moyen de s'excuser quand il réalisa qu'il avait toujours la main entre ses cuisses … et qu'il sentait durcir ce qu'il avait sous les doigts. Brian, mortifié de sa réaction, vira au rouge brique et ferma les yeux, s'attendant aux sarcasmes de l'inconnu et à sa poigne se refermant sur son érection pour lui faire mal. Au lieu de ça, le gars le relâcha et l'embrassa brièvement sur les lèvres : « toi, tu ne perds rien pour attendre » grommela t'il, et il sortit en coup de vent, claquant la porte derrière lui.

Brian porta ses doigts tremblants à sa bouche, qu'est ce qui venait de se passer, là, au juste ? C'était de la drague ou une agression ? Il aurait juré que le type allait le cogner, comme d'habitude - la violence, il connaissait, ça avait été son pain quotidien pendant des années – mais tout à coup il avait senti quelque chose changer : le corps contre lui s'était détendu, la main entre ses cuisses s'était faite plus douce et il avait su que l'autre n'allait pas le frapper. Et du coup – comble de la honte - lui, il s'était mis à bander ! Il devait être drôlement en manque de contact humain pour qu'une quasi- agression le mette dans un état pareil… Et il se retrouvait là, en pleine confusion, l'esprit en vrac et la braguette tendue à craquer, sans trop savoir s'il devait craindre ou espérer revoir ce bel inconnu aux cheveux caramel qui avait une façon si particulière de lier connaissance …

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Brian sourit à cette pensée, sa rencontre avec Zillah s'était vraiment déroulée de façon atypique, mais Zillah n'était pas du genre à se comporter comme tout le monde, de toute façon. Il était réapparu quelques jours plus tard au Bronze, s'était dirigé droit vers Brian et avait déclaré abruptement : « j'ai envie d'avoie une relation avec toi, est ce que ça t'intéresse ? Ou bien est ce que tu me détestes ? » Pris au dépourvu, Brian n'avait rien trouvé à répondre, mais il avait pris la main de Zillah et l'avait serrée dans la sienne, espérant qu'il comprendrait le message. Et Zillah avait compris. Il s'était penché vers lui pour lui rouler une pelle magistrale avant de l'entrainer dehors en le tenant par la main, sous l'œil goguenard des habitués. Brian préférait ne pas se remémorer la suite, car le souvenir de leur première nuit ensemble lui faisait immanquablement monter le rouge aux joues – entre autres choses.

Les premières notes de « 20 years » retentirent, tirant Brian de sa rêverie. Il extirpa son portable de sa poche et décrocha :

« Hey baby ? C'est Zillah, je suis coincé dans cette saloperie de métro en panne et je ne sais pas combien de temps ça va durer. Ne m'attends pas dehors, tu vas choper la mort, on se retrouve au Palais Indien ? Je t'offre le restau pour me faire pardonner»

« Mmmm, si tu me prends par les sentiments … Mais poireauter au restau tout seul, ça me dit rien, je vais plutôt aller prendre un verre à la Fée Verte et t'attendre là-bas. Rappelle-moi quand tu seras débloqué»

« Okay, à tout à l'heure. Ne te soule pas sans moi hein, je tiens à être là pour en profiter si jamais l'alcool te donnait des idées lubriques ! »

« Andouille» fit Brian en raccrochant, le sourire aux lèvres.

Il traversa la rue en courant et se jeta in extremis dans le bus. La Fée Verte était assez loin, mais le bistro valait le détour avec ses lampes antiques, ses tables à l'ancienne et son côté art-déco. Brian n'y allait pas pour l'absinthe, mais pour l'ambiance feutrée et la sensation de décalage temporel : quand il poussa la porte, la clientèle essentiellement composée d'émules de Rimbaud et d'adeptes du steam-punk lui donna l'impression de bondir d'un siècle dans le passé. L'endroit était également très fréquenté par la communauté gay et si Brian n'avait rien d'un militant hétérophobe, il appréciait parfois de se sentir entouré de gens qui ne le toiseraient pas avec réprobation quand Zillah arriverait et le prendrait dans ses bras pour l'embrasser. Parce qu'il ne se gênerait pas, le bougre ! Il avait eu de la peine à admettre que Brian soit aussi réticent à l'idée d'afficher publiquement son homosexualité, mais il était conscient que l'éducation très libre et empreinte de tolérance qu'il avait reçue de parents rescapés de Woodstock n'était en rien comparable avec le dressage catholique rigoriste que Brian avait subit dans son enfance. Ils s'abstenaient donc en général de manifestations d'affection en public, mais la Fée Verte était un havre de paix où n'importe quel couple pouvait vivre sa vie sans attirer l'attention de qui que ce soit.

Brian soupira d'aise en s'installant sur une banquette un peu à l'écart et commanda un Irish coffee pour se réchauffer. Il espérait que le métro serait rapidement remis en route, ça faisait plusieurs jours qu'il n'avait pas vu Zillah – en session photo à l'étranger – et il lui manquait déjà terriblement. Il n'aurait jamais imaginé s'attacher aussi rapidement à quelqu'un et surtout pas à un garçon aussi haut en couleurs et différent de lui que l'était Zillah ! Quand il pensait à lui, il se sentait comme le ver de terre amoureux de l'étoile, lui et ses longs cheveux soyeux, sa peau douce et veloutée, ses lèvres pleines …

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