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Zillah laissait son regard errer sur la rue en contrebas : les passants allaient et venaient, des mères tenant leur enfant par la main, des gens pressés se faufilant entre les voitures pour traverser la rue, des couples d'amoureux bras dessus bras dessous. Il les haïssait, tous. Comment pouvaient-ils vivre leurs petites vies tranquilles et insouciantes alors que Brian était dans le coma depuis quatre jours ? Comment la terre pouvait-elle continuer à tourner comme si de rien n'était alors que le monde n'était plus éclairé par le sourire lumineux de son amour ? Il serra les doigts sur son gobelet en carton et renversa un peu de café sur la table de la cafétéria de l'hôpital. Il s'en foutait.

Tout comme il se foutait que les gens le regardent avec circonspection depuis l'autre bout de la salle : il devait ressembler à un clochard avec sa barbe naissante, ses vêtements froissés et son air hagard. De larges cernes s'étalaient sous ses yeux éteints, ses cheveux étaient gras et ses mains tremblaient, autant par manque de sommeil que par abus de caféine. Il n'avait quasiment rien avalé d'autre que l'infâme brouet de la cafétéria depuis que Brian était hospitalisé et il se sentait bizarre, comme défoncé et nauséeux, et les autres clients l'évitaient. Il devait puer, aussi. Lindsay lui avait réservé une chambre d'hôtel à proximité de l'hôpital pour qu'il puisse se reposer et se laver, mais il n'avait pas voulu s'y rendre. Il avait accepté de se changer et passer les vêtements propres qu'elle avait finit par lui amener directement à l'hôpital, mais il avait refusé catégoriquement de quitter le bâtiment, ne serait-ce que pour une heure.

Il s'était rendu au chevet de Brian aussitôt qu'il en avait reçu l'autorisation et il ne l'avait quasiment plus quitté depuis. Il ne se laissait expulser de la chambre que lorsque les infirmières venaient faire la toilette du patient ou changer ses pansements ; il mettait à profit ce temps pour faire le plein de caféine à la cafétéria, comme en ce moment. Le reste du temps il restait auprès de son amant, lui parlant ou lui faisant la lecture à voix basse en lui tenant la main. La nuit, il somnolait dans un fauteuil près du lit et se réveillait fréquemment en sursaut, en proie à des rêves confus et détestables. Il avait reçu un choc en le découvrant entouré de machines ronronnantes et clignotantes, une perfusion dans le bras et un masque à oxygène sur le visage, son crâne rasé à moitié couvert de pansements. Il avait du lutter pour ne pas s'effondrer en larmes au pied du lit où reposait son amour, plus fragile et vulnérable que jamais. Il avait décidé que si c'était les derniers instants qui leur restaient ensembles, il n'en perdrait pas une seconde. Il ne savait pas si sa présence quasi continuelle était tolérée parce que Brian bénéficiait d'une chambre privée ou si c'était une faveur spéciale due à l'influence de Sheffield, mais peu lui importait. De tout façon, il ne serait laissé déloger que par la force, et encore.

Zillah n'avait jamais été croyant, mais à cet instant, il était prêt à prier tous les dieux de l'univers d'être enfin cléments avec son amour qui en avait déjà tellement bavé. Il aurait aussi voulu prier égoïstement pour lui-même, il savait qu'il ne pourrait pas continuer à vivre si Brian devait mourir.

Il posa son gobelet et se prit le visage dans les mains.

« Laissez-le moi, je vous en prie, laissez-le moi » supplia-t-il muettement qui voudrait bien l'entendre.

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« Allez chercher Sheldon, vite ! » ordonna Sheffield à la jeune interne qui le secondait. Celle-ci ne se fit pas prier et se hâta vers l'ascenseur : si le petit ami du patient n'était pas dans la chambre, il ne pouvait être qu'à l'étage au- dessus à la cafétéria, puisque personne ne l'avait vu quitter l'hôpital depuis des jours. Elle pianota avec impatience sur le bouton d'appel et s'engouffra dans la cabine, espérant qu'elle le trouverait facilement. Elle couru presque jusqu'à la grande salle vitrée et l'aperçu, prostré sur une chaise dans le coin le plus éloigné du comptoir. Elle lui fonça dessus et l'apostropha :

« Monsieur Sheldon ! »

Celui-ci leva un visage harassé vers elle, prêt à la rembarrer, qu'est-ce qu'elle pouvait bien lui vouloir ?

«Il faut venir, il se réveille ! » ajouta la jeune fille avec enthousiasme

Zillah eut une fraction de seconde d'hésitation avant de se lever d'un bond, renversant son reste de café.

« Il … quoi ? » bredouilla-t-il, pas sûr d'avoir bien compris.

L'interne le prit par la main et l'entraîna vers l'ascenseur.

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Il entra en trombe dans la chambre et s'arrêta sur le seuil, indécis sur la conduite à tenir. Sheffield et une infirmière s'affairaient près du lit, ils avaient ôté le masque à oxygène de leur patient et le chirurgien lui examinait les pupilles avec sa lampe. Brian tourna la tête au bruit des pas de son compagnon et le regarda sous ses paupières à demi baissées. Zillah s'approcha et lui prit la main, incrédule : son amant était réveillé, conscient ? Est-ce qu'il était lucide, allait-il le reconnaître ? Brian lui adressa un faible sourire et serra légèrement sa main, puis il referma les yeux.

« Docteur ? »

«Rassurez-vous, il s'est juste endormi » répondit Sheffield en souriant.

« Ah bon… il viens de dormir quatre jours et il se rendort déjà ? Mais … il va se réveiller, hein ? » Interrogea Zillah, un brin de panique dans la voix.

« Ça n'a rien d'inhabituel ni d'alarmant, le coma et le sommeil sont deux choses très différentes. Je n'aime pas mettre la charrue avant les bœufs et donner de faux espoirs mais oui, je pense qu'il va se réveiller à nouveau assez rapidement. Et il vous a manifestement reconnu, ce qui est une excellente nouvelle ! »

Zillah se retourna vers le lit, pressa la main de son amant contre ses lèvres et laissa enfin libre cours à ses larmes.

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Brian soupira d'aise et croisa les mains derrière sa nuque. Il était confortablement installé dans une chaise longue sur la véranda, une couverture légère sur ses jambes et un bon livre à portée de main. Les premières couleurs de l'automne commençaient à se manifester et le jardin était un foisonnement de magnifiques teintes vertes, rousses et or. Zillah et lui avaient déjà installé la maisonnette à oiseaux en prévision de l'hiver et quelques piafs observateurs venaient tourner autour, piochant dans la provision de graines. Brian s'amusait à les observer, bientôt le froid ferait rage et mésanges, rouge-gorge et moineaux viendraient en nombre se disputer l'aubaine.

Depuis qu'il était passé si près de la mort, il avait l'impression de tout percevoir avec une acuité nouvelle et il s'émerveillait à présent de petits détails de la vie quotidienne qui lui auraient probablement échappé auparavant. Le bruissement des feuilles, ou le chat du voisin à l'affut sous un buisson, guettant les moineaux, ses grands yeux jaunes seuls visibles dans l'ombre. Brian se délectait du calme ambiant et du souffle de la brise sur sa peau. Il s'étira avec volupté en inspirant profondément l'air de cette fin d'après-midi idéale, il recommençait enfin à se sentir serein après la pénible épreuve qu'il avait traversée.

Il avait notamment eu du mal à accepter que quatre jours de sa vie se soient purement et simplement évaporés ; quatre jours pendant lesquels Zillah avait souffert mille morts pour lui, sans qu'il en aie conscience. Plus que toute autre chose, c'était le sentiment d'avoir abandonné son amant et de lui avoir fait vivre un enfer qui le traumatisait : il avait beau se répéter qu'il n'était absolument pas responsable d'avoir fait une nouvelle crise avant la date prévue pour l'opération, il s'en voulait terriblement de ce que Zillah avait enduré par sa faute. Et ces journées enfuies pendant lesquelles il avait été la cause de son malheur le perturbaient encore un peu, malgré la logique imperturbable de son compagnon : « si tu avais été près de moi pour me réconforter, je n'aurais pas eu besoin de l'être, n'est-ce pas ? ». Il lui avait fait raconter par le menu tous les évènements de cette période qu'il avait ratée et il avait fait subir le même interrogatoire à Sheffield afin de reconstituer le puzzle.

Tout ce dont il se rappelait, c'était d'avoir été debout dans la cuisine pour boire un verre d'eau. L'instant d'après, il ouvrait péniblement les yeux sur une chambre d'hôpital, désorienté et nauséeux, avec un mal de tête à crever. Il se souvenait vaguement des yeux ronds d'une infirmière et de Sheffield qui le tourmentait avec sa lampe. Ses pensées étaient confuses et laborieuses, douloureuses même, et il s'était battu pour les rassembler. Il avait voulu parler, demander ce qu'il foutait là, mais seul un croassement inarticulé avait bien voulu sortir de sa gorge et il avait abandonné l'idée. Un bruit de pas avait attiré son attention et il avait enfin aperçu le visage qu'il cherchait, mais Zillah était hirsute et hagard et ça l'avait terrifié : qu'est-ce qui avait bien pu le mettre dans cet état, lui qui était toujours impeccable et élégant ? Qu'est-ce qui s'était passé au juste ? Si son amour était en si piteux état à cause de lui, il se devait de le rassurer et il avait essayé de lui adresser son plus brave sourire, mais il avait sombré dans l'inconscience. Quand il s'était à nouveau réveillé, Zillah était à son chevet et il avait retrouvé une apparence à peu près normale – il lui avait avoué s'être précipité à la boutique de l'hôpital pour faire l'acquisition d'un rasoir jetable et de déodorant et il avait procédé à une toilette sommaire dans les lavabos afin d'être présentable à son réveil. Brian avait été à la fois ému et amusé de l'anecdote, son compagnon était décidément totalement imprévisible ! Tout ce qu'ils avaient vécu ces derniers moins les avaient considérablement rapprochés et ils n'avaient jamais été aussi heureux et amoureux que depuis qu'ils avaient failli être définitivement séparés.

Seule ombre à ce tableau idyllique : ils n'avaient pas fait l'amour depuis sa sortie de l'hôpital. Brian comprenait parfaitement que son compagnon souhaite lui laisser le temps de se reposer à loisirs et il lui était reconnaissant de ne rien vouloir lui imposer, mais il commençait à se sentir frustré. Il allait devoir prendre l'initiative et lui faire comprendre qu'il n'était pas en sucre et qu'il était suffisamment rétabli pour être bon pour le service !

Il fut tiré de ses réflexions par des bruits indistincts en provenance de la cuisine, qu'est-ce que Zillah pouvait bien fabriquer ? Probablement encore un de ces copieux thés à l'anglaise dont il avait le secret … enfin, dont la pâtisserie du coin avait le secret, Zillah étant totalement incapable de cuisiner quoi que ce soit de plus compliqué que de l'eau chaude ! Depuis qu'il était sorti de l'hôpital, son amant le couvait comme une mère poule tout en ayant l'air de ne pas y toucher et Brian s'amusait beaucoup de la situation. Il était très touché que Zillah se donne de la peine pour s'occuper de lui sans lui donner l'impression d'être invalide ou incapable et il ne se sentait pas le cœur de refuser ses attentions ; comme cette couverture sur ses jambes qu'il avait acceptée de bonne grâce bien qu'elle fût totalement superflue par cette douce après-midi d'été indien.

Zillah fit son apparition, portant un plateau chargé d'une théière, de tasses ainsi que d'une multitude de mini canapés et gâteaux variés. Il posa son fardeau sur la table et s'assit près de son compagnon après avoir servi le thé.

« Merci, tu es un ange … mais je vais devenir obèse et mourir d'hypercholestérolémie dans l'année si tu persistes à me gaver comme une oie », fit Brian en souriant.

« Oui, enfin, obèse tu as encore de la marge, très cher », répondit Zillah en lui rendant son sourire.

Il était conscient de se comporter comme une jeune épouse trop zélée, mais c'était plus fort que lui. Prendre soin de Brian était le seul moyen qu'il avait trouvé pour tenir à distance les cauchemars qui le réveillaient encore parfois en sursaut, en sueur et hors d'haleine, persuadé de l'avoir perdu pour de bon. Ces nuits-là, il craignait de se rendormir et il veillait dans l'obscurité, écoutant le souffle régulier de son amant endormi jusqu'à l'aube.

« Encore un peu de thé ? Ou tu aimerais autre chose ? » S'enquit-il en passant amoureusement sa main sur le crâne rasé de son compagnon. Les cheveux commençaient à repousser et lui picotaient agréablement la paume. Brian avait eu de la peine à se faire à sa nouvelle tête mais Zillah le trouvait presqu'encore plus beau comme ça. La finesse de ses traits, ses grands yeux verts et ses longs cils noirs ressortaient encore davantage ainsi et le photographe en lui s'était empressé de l'immortaliser sous toutes les coutures. Les épreuves en noir et blancs qu'il avait négligemment laissé traîner un peu partout dans la maison avaient beaucoup aidé Brian à se réconcilier avec sa nouvelle image.

« J'aimerai autre chose », répondit celui-ci avec un petit sourire ambigu.

« Quoi donc ? »

« Ça », murmura Brian. Il lui prit le visage dans ses mains et l'attira vers lui pour l'embrasser, mêlant sa langue à la sienne avec ardeur. Zillah le prit dans ses bras et lui rendit passionnément son baiser en lui caressant tendrement le dos et la nuque. Brian sentait le désir monter en lui, il avait très envie que son amant le touche et il lui saisit la main pour l'entrainer sous la couverture où il la pressa entre ses cuisses. Zillah serra doucement son sexe à travers le jean et Brian gémit en s'accrochant à sa nuque.

« Mmm, j'ai envie de toi » souffla-t-il.

« Ici ? maintenant ? tu es sûr que c'est raisonnable ? »

« Certain. Je suis en parfaite santé, je ne suis pas cardiaque et j'en meurs d'envie … si tu ne me caresses pas tout de suite, je te viole » affirma Brian avant de l'embrasser à nouveau fiévreusement. Zillah sourit sous l'assaut et resserra sa prise sur l'entre jambe de son compagnon, pressant et frottant jusqu'à ce qu'il le sente assez dur à son gout. Il souleva un peu la couverture et lui déboutonna habilement la braguette d'une seule main, sans interrompre le baiser. Il se mit à lui taquiner le sexe du bout des doigts, faisant glisser ses ongles dessus à travers le tissu de son slip, le griffant doucement. Brian était pantelant de désir dans ses bras et il gémit quand les doigts se faufilèrent sous ses sous-vêtements et glissèrent sur son gland humide.

« Oh oui, touche-moi, encore » haleta-t-il.

Il se tortilla pour aider son amant à baisser son pantalon et celui-ci lui remonta la couverture jusqu'à la taille avant de s'emparer de son sexe à pleine main. Brian poussa un soupir rauque et se laissa aller en arrière sur son siège en fermant les yeux. Zillah se mit à le serrer délicatement et le caresser en un délicieux va-et-vient. Brian écarta les cuisses, se cambrant vers lui en gémissant de plus belle. Il avait passé les mains au-dessus de sa tête pour s'agripper au dossier de sa chaise et il se léchait compulsivement les lèvres, déjà éperdu de plaisir. Zillah déglutit avec peine, il sentait une mémorable érection se manifester dans son pantalon, lui aussi était en manque. Il ne s'était pas caressé une seule fois depuis que Brian avait été hospitalisé et il ne se rappelait pas avoir vécu une aussi longue période d'abstinence depuis … eh bien, depuis qu'il avait découvert les joies de la masturbation à l'adolescence, ce qui faisait quand même un bail !

Il enfonça deux doigts dans la bouche de Brian qui se mit à les sucer avidement et Zillah sentit sa langue douce s'enrouler autour, léchant et aspirant ses phalanges. Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer son sexe dans la bouche de son amant et eu un petit gémissement. Brian saisit la main qui le caressait pour l'obliger à le serrer plus fort, tandis qu'il accélérait son mouvement de va-et-vient en poussant des halètements rauques. Il sentait la jouissance monter en lui en une vague gigantesque. Il avait l'impression que tous les pores de sa peau se dilataient pour boire les sensations, la main de Zillah sur son sexe et ses doigts qui lui fouillaient la bouche, impérieux et tendres à la fois. Il arqua le dos, se cambrant sur son siège et explosa dans un orgasme si intense et libérateur qu'il planta violemment les ongles de sa main libre dans la nuque de Zillah, criant de plaisir. Il s'accrocha à lui comme un noyé à sa bouée et resta un long moment le visage niché dans le creux de son épaule, haletant et luttant pour reprendre son souffle en murmurant son nom.

Il finit par le lâcher et Zillah lui adressa un sourire rayonnant en lui caressant le visage.

« Ça va mieux ? Ou tu as toujours l'intention de me violer ?»

« Oh, ça va beaucoup mieux … mais j'ai toujours l'intention de te violer, tu ne m'échapperas pas aussi facilement ! », répondit Brian. Il lui glissa la main entre les cuisses et lui murmura à l'oreille : « cette nuit, je vais te lécher et te sucer à te faire hurler de plaisir ».

« Mmm, alléchante perspective … » Zillah sourit de plus belle et promena un regard innocent autour de lui. « A propos, il commence à faire sombre, ça ne serait pas le moment d'aller se coucher ? »

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Eh bien voilà, c'est fini ...

Enfin pour la première partie du moins, la suite est en chantier et sera en ligne d'ici la fin de la semaine (même si les updates risquent d'être un peu moins fréquentes).

Merciiiiii à toutes celles / ceux qui ont suivi et apprécié cette histoire et à bientôt pour de nouvelles z'aventures, youhouhou ! :)