Prologue

Le vieux chien posa sa tête sur les genoux de son maître et le regarda, d'un regard de vieux chien, dans lequel on pouvait lire toute la misère du monde.

- Qu'est ce que tu veux ?

Le chien ne répondit pas, pas même d'un gémissement, mais ses yeux tristes s'agrandirent encore, et son regard se fit le plus suppliant des regards de vieux chien. Alors son maître soupira et, du bout du pied, rapprocha la gamelle, renversant un peu d'eau sur le carrelage, puis y versa une généreuse rasade de mauvais whisky, avant de se resservir à son tour.

Il observa l'animal en silence. Il lapait avec avidité l'eau mêlée d'alcool, renversant parfois de large éclaboussures sur le sol, mais se ruant ensuite pour lécher les flaques, ne voulant rien gâcher du précieux liquide.

Son maître soupira.

- Si tu savais à quel point t'es pitoyable...

Puis il rit, d'un rire triste, jaune, douloureux, vida son verre d'un trait, et le jeta contre le mur avec un cri de rage avant de se prendre la tête entre les mains.

Le chien pris le temps de finir sa gamelle, de la lécher consciencieusement, jusqu'à la dernière goutte, avant de retourner poser sa gueule sur les genoux de son maître. Pas pour supplier cette fois ci, mais simplement, en bon chien, pour lui apporter un peu de réconfort...

Il s'appelait Bastard. Le chien.

Bastard était l'enfant illégitime d'une respectable chienne de la police, berger allemand de pure race, qui s'était laissée séduire par on ne savait trop quel corniaud des rues. Il aurait dû être tué dès sa naissance, l'inutile bâtard, mais le maître-chien avait un collègue qui n'aimait pas qu'on tue les animaux sous prétexte qu'ils étaient inutiles.

Son maître, lui, s'appelait Agamemnon Livingstone. Lui non plus ne devait pas avoir un sang très pur, mais à dire vrai il n'en savait pas plus, puisqu'il avait été élevé dans un orphelinat militaire, et n'avait jamais su qui ses parents pouvaient bien être. D'ailleurs il ne s'était jamais vraiment posé la question.

Agamemnon avait cinquante deux ans, mais pouvait, certains jours, en sembler dix de plus. Presque d'avantage, ce jour là. Il n'espérait plus vivre très longtemps.

Bastard lui, atteignait l'âge de douze ans, respectable pour un chien de sa taille -et de son penchant pour l'alcool. Si on lui avait demandé son avis, il aurait peut-être exprimé le désir de vivre encore un peu, mais son maître semblait en avoir décidé autrement.

- On ... va aller faire un tour, ok ? murmura Agamemnon, qui avait une voix grave et un peu rocailleuse, qu'on pouvait trouver belle.

Il passa une main nerveuse sur son visage, et se leva. Doucement, il sortit de la cuisine, s'arrêta devant la commode de l'entrée, en ouvrit un tiroir d'où il tira une laisse, et un silencieux, qu'il glissa dans sa poche. Doucement, il enfila une paire de gants de cuir brun sombre, avec grandes précautions quand ce fut la main droite, pour respecter les mécanismes déjà usés de la prothèse articulée qui remplaçait ses trois derniers doigts.

Le chien le rejoint d'un pas incertain. Depuis quelques temps sa patte arrière gauche ne lui répondait plus, et l'alcool n'arrangeait rien. Mais il restait un chien, et un chien se doit d'aimer les promenades avec son maître.

Silencieusement, ils sortirent. Une voisine passa alors qu'ils attendaient l'ascenseur.

- Vous ne le laissez pas encore pisser dans l'ascenseur, monsieur Livingstone ! Le syndic a dit que les animaux ne...

Agamemnon grogna, et Bastard aussi, pour marquer son soutient à son maître, et la femme se tut et rejoint vite son pallier. Du temps de sa jeunesse, le bâtard de bonne taille était réputé pour être un chien des plus méchants. Depuis ses dents n'était peut-être plus aussi bonnes, mais une mauvaise réputation dure plus longtemps qu'une dentition correcte.

Bastard, effectivement, pissa dans l'ascenseur, mais depuis quelques temps il ne savait plus trop bien où il pissait. Il ne savait plus trop bien ce qu'il faisait, ni où il allait. L'âge et l'alcool, encore... Il ne remarqua même pas que son maître ne l'amenait pas dehors, mais dans le local à poubelles. Quand la porte métallique se referma derrière eux en un claquement sonore, il regarda autours de lui avec curiosité, mais sans grande surprise. Il n'avait vraiment plus l'âge et la force de s'étonner de si peu. Une balade dans les poubelles, pourquoi pas... Après tout ça n'était pas la première fois qu'Agamemnon l'amenait ici. Agamemnon avait une certaine affection pour les poubelles, se considérant lui-même comme un déchet de l'humanité.

- Comment ça va, mon beau... ? demanda doucement Agamemnon en s'agenouillant auprès de son chien.

Bastard hocha la tête. Bah, comme-ci comme-ça tu sais, à mon âge...

- Pas très bien, hein... Oui, je sais...

Agamemnon lui caressa la tête et le cou, déposa un baiser entre ses yeux et dégaina un pistolet automatique de son holster. Lentement il y vissa le silencieux qu'il avait sorti de sa poche.

- J'te ferais pas mal. C'est promis... Tu sentiras rien.

Le chien le regardait, blasé, impassible, et ne fit aucun mouvement de recul ou de fuite quand son maître le pris dans ses bras, déposa un dernier baiser sur son museau, et pointa le canon de l'arme à l'arrière de son crâne.

- T'inquiètes, mon vieux, je tarderai pas...

Il tira.

***

Dans l'ascenseur, il appuya son front contre le miroir et ferma les yeux, vide, sombre, tachant de ne pas pleurer pour un chien -juste un chien...

En arrivant chez lui, il trouva la porte ouverte. Dans le salon, une jeune femme retirait son long manteau de cuir. Elle tourna vers lui ses yeux maquillés de noir à l'excès et l'observa un instant, s'attardant sur son visage fermé, et la laisse désormais inutile qui pendait à sa main.

- Qu'est ce que t'as fait de ton clebs ?

Agamemnon ne répondit pas, et pris le chemin de la cuisine, abandonnant la laisse au sol sur son trajet.

- Papa, il est où Bastard !

Il se laissa tomber sur une chaise, et entrepris de retirer ses gants, sans regarder sa fille, plantée à coté de lui.

- Il est où... ?

- Dans la benne à ordures ménagères... finit-il par murmurer d'une voix rauque. Je l'ai abattu, ajouta-t-il après un court silence, en déposant son arme devant lui.

Sa fille resta un instant silencieuse, sous l'effet de la stupeur, et Agamemnon profita de ce calme qu'il savait bref pour emplir et vider un nouveau verre de whisky.

- Pourquoi ! Pourquoi t'as fait ça, salaud ! Pourquoi t'as flingué ton chien ? Putain, y a qu'un seul être vivant qu'arrive à te supporter sur toute la planète et toi tu le flingues !

- Il était ... commença Agamemnon d'une voix forte et violente.

Puis il s'interrompit, trop las, trop abattu pour se mettre réellement en colère, et repris d'une voix défaitiste:

- Il était vieux, et malade...

- Et alors, connard, toi aussi t'es vieux et malade, c'est pas pour ça que je te flingue !

Les yeux d'Agamemnon s'embrumèrent un instant puis il baissa le visage, continuant, plus faiblement :

- J'en pouvais plus de le voir se traîner partout... Il bouffait même plus ... Il...

- T'aurais au moins pu l'amener chez le véto, faire ça proprement !

- Il aimait pas... il aimait pas y aller...

La jeune femme observa un instant son père, replié au dessus de son verre vide. Quand il se refermait ainsi, elle savait qu'on n'en tirait plus rien de longues heures durant, parfois même de longs jours. Elle soupira.

- Ouais, enfin... j'vais me doucher et me changer puis je repars. Je rentrerai demain.

- D'accord, mon bébé, murmura Agamemnon à son verre.

- T'as un peu de fric à ma filer ?

Il lui tendit son portefeuille.

- Et tu feras pas de conneries pendant que je serais pas là, hein ?

Agamemnon secoua la tête négativement, sans lever les yeux.

La jeune fille soupira à nouveau, puis tourna les talons pour aller vers la salle de bain. Une demi-heure plus tard, quand elle repassa devant la cuisine, changée et remaquillée, son père semblait ne pas avoir bougé d'un pouce. Le niveau de la bouteille de whisky, par contre, avait diminué. Elle pris le pistolet de son père et, d'un geste sûr, elle retira le chargeur, qu'elle glissa dans sa poche, fit tomber sur le sol la balle restant dans le canon qui rebondit un instant dans un tintement vif, puis reposa l'arme vide et d'un mouvement du pied envoya la balle au sol rouler sous un meuble.

- Vomis dans les WC et dors dans ton lit, le salua-t-elle en le laissant face à face avec la carcasse de son pistolet démembré et sa bouteille de whisky à moitié vide. Un peu plus vide qu'à moitié.