C'était l'hiver


Le jeune homme errait dans les larges allées de l'église, uniquement éclairé par un halo de lumière qui provenait de la coupole. La neige qui tombait sans interruption depuis une semaine maintenant et qui colorait doucement la lumière du soir donnait à la scène une atmosphère irréaliste. L'unique occupant du grand édifice de marbre finit par s'asseoir sur un des bancs de bois qui se trouvaient dans la nef, la tête rejetée en arrière et les yeux dans le vague, espérant de tout son cœur ne pas entendre la cloche cristalline qui annonçait une intrusion dans son sanctuaire.

C'était le solstice d'hiver, ce soir-là, et la nuit de l'absolution, l'instant maudit où les vestales de l'âme se partageaient leur lourd fardeau. Et également la nuit où au moins l'une d'entre d'elles passait la porte de son église, un ruban rouge dans ses cheveux et les yeux emplis de résignation et d'une minuscule lueur d'espoir. Comme celle qui venait d'entrer, son ruban formant une tache écarlate sur ses cheveux blonds tressés et remontés en chignon. Et, à la vue de cette fille si jeune et si perdue, le jeune homme sentit son cœur se briser et se remplir de haine, comme tant de fois auparavant. Tellement de haine pour ce dieu cruel à qui il avait autrefois juré obéissance et qui, sous prétexte de libérer les hommes de leurs péchés et de leurs impuretés, avait condamné à mort ces innocentes destinées à porter un poids trop lourd pour elles.

Et eux tous, dehors, comment pouvaient-ils être si aveugles, tous ces hommes et ces femmes qui faisaient appel au cénacle de pureté ? Ceux-là n'avaient-ils jamais contemplé les yeux hantés de ces filles-enfants qui ont eu pour unique destin de naître avec le « Don » ? Empathie divine, empathie maudite plutôt… Empathie maléfique qui les soumet au joug du culte des vestales de l'âme qui les forme à extirper de l'âme des hommes le souvenir de tous les actes malveillants qu'ils ont pu commettre. Et en échange de quoi ? D'un sourire parfois, d'un regard méprisant ou effrayé souvent, de menaces proférées par les puissants qu'elles ont écoutés et épurés…

Et les meilleures d'entre elles, celles qui savent écouter et réconforter ou juger, qui mettent l'âme d'un être à jour d'un seul coup d'œil, sont souvent celles qui meurent les plus jeunes… Ce sont elles que tout le monde réclame, qui ont le plus de souvenirs noirs récoltés ici ou là au gré de leur exercice, allant de la culpabilité d'avoir volé une bourse à un bourgeois pour nourrir ses enfants, à la responsabilité d'une guerre engagée pour le pouvoir. Et ce sont encore elles, qui ont malgré tout gardé un fond d'innocence, tout au fond des yeux, venant tout droit de cette enfance dont elles ont été privées.

Celle qui se tient à présent à présent agenouillée sous la lumière du ciel devant l'autel, revêtue de soie noire, sous le regard du jeune homme dissimulé derrière une colonne, doit avoir quinze ans à peine. Elle est bien trop jeune pour mourir, cette enfant vêtue de blanc et qui, sortie de sa prière contemplative, attend patiemment que celui dont elle a sentie la présence sorte de l'ombre pour venir exaucer son vœu. Et les mots qu'elle ne prononce pourtant pas résonnèrent avec force dans la nef…

*Viens, viens me délivrer et me rendre la paix, viens exaucer ma seule et unique prière, toi qui est notre dieu, toi qui veille sur nous, viens m'accorder le miséricordieux oubli de la mort… *

Et le jeune homme s'avança en réponse à cet appel, ses yeux tristes poursuivant le dialogue silencieux liant ces deux âmes.

* Le veux-tu vraiment, petite sœur ? Veux-tu vraiment mourir ce jour ? Tu as encore tellement de temps devant toi, tellement de joies que tu n'as pas connues…*

Mais ces vaines tentatives se heurtèrent à un doux et cependant inébranlable refus.

*Tellement de haines et de méchancetés que je connais déjà… J'ai vécu trop de vies, j'ai vu tout ce que ce monde peut m'apporter par les reflets de l'âme de mes clients… J'ai tout vécu, grand frère, des douleurs de l'enfantement à la joie de l'union de deux corps, de la jouissance de faire le mal au regret poignant que peut causer l'abandon de son dernier-né que l'on ne peut élever, de la joie émerveillée des enfants devant la neige qui tombe au mensonge insignifiant d'un ami à un autre qui brisera leur amitié… Je ne veux plus, grand frère, je ne veux plus avoir mal comme ça, je veux juste être moi, juste moi, ne plus être eux, grand frère, même si c'est égoïste… S'il te plait, grand frère, s'il te plait…*

Les grands yeux bleus de la vestale s'étaient brouillés de larmes, brisant le lien et la discussion. Mais cela suffisait au jeune homme pour savoir qu'il ne ferait pas changer d'avis cette enfant qui l'appelait grand frère, alors qu'il n'était même pas capable de les protéger, elle et toutes ses sœurs. Et elle qui se disait égoïste, elle qui avait sacrifié sa propre personnalité et ses sentiments pour mieux atteindre ceux des autres… Non, elle ne l'était certainement pas, ce n'était pas elle la coupable dans l'histoire… Et lui allait exaucer son souhait, une fois encore, une fois de trop peut-être.

Le jeune dieu souleva délicatement la jeune femme dans ses bras, la portant jusqu'à la crypte qui s'ouvrait sous l'autel avant de la déposer sur un lit de bois sombre et de soie pâle. Puis il se pencha délicatement vers elle et, alors qu'il allait l'embrasser, il sentit, pour la toute première fois, une caresse sur son âme.

* Ne pleure pas, grand frère, parce qu'en nous tuant tu nous rends la paix et notre enfance. Alors ne pleure pas et souris, grand frère, souris, et pense à nous parfois. *

Alors il sécha ses larmes et sourit à la jeune fille, avant de lui donner le délicat baiser qui allait la priver de son dernier souffle de vie tout en détruisant toutes les pensées parasites qui l'empoisonnaient, de sorte qu'à l'heure de sa mort elle puisse être, pour la première et dernière fois de sa vie, elle-même et uniquement elle-même et qu'elle meure avec un sourire d'enfant illuminant son visage.

Puis, bientôt, il l'emmènera dans la pièce la plus sacrée de son sanctuaire, celle auquel il est le seul à avoir accès et qui se trouve juste sous la rotonde, de sorte à être constamment éclairée par le soleil ou les étoiles, et la déposera dans un cercueil de bois précieux, à côté de ses sœurs, avant de la recouvrir d'un tapis de pétales de roses rouges. Et il pleurera, ou alors peut-être ne pleurera-t-il point, comme elle le lui a demandé…

Mais cette pièce m'est scellée, et ce qui s'y passera vraiment, nul ne pourra le raconter… Pas même moi, l'oiseau de glace, l'oiseau des futurs, l'oiseau des dieux, moi qui suis depuis si longtemps le confident de ce garçon dont rien ne laisserait à penser qu'il est le maître de la mort et de l'oubli… Ce garçon qui ne restera plus longtemps sans rien faire et qui plongera le panthéon dans une nouvelle guerre. Pour qu'un jour peut-être les vestales n'existent plus et n'aient plus à mourir…