Auteur : sofi
Rating : rien de particulier... bon d'accord, c'est une sorte d'inceste et dans les retours arrières, l'héroïne a dix ans... donc euh WARNING !
Disclaimer : Les personnages sont à moi. L'histoire aussi. Mais la chanson est à Léonard Cohen. (Je vous conseille de l'écouter avant de lire l'histoire ^^)

I'M YOUR MAN

Un mariage costumé. Pourquoi fallait-il qu'il assiste à ça ?
Parce la mariée était sa petite sœur … ?
Au moins, en ce second samedi de mai, il faisait beau. Pas comme la semaine dernière où il avait plut à verse tout le week-end.
Martin Flincher soupira pour la dixième fois – au moins – en jetant un regard meurtrier à sa montre.
Dix-huit heures et cinq minutes.
Il détestait attendre. Il sortit une cigarette et batailla avec le briquet.
Un costume noir finement rayé de blanc, des chaussures en cuir assorties et un borsalino sur ses cheveux court, noir et gominé, il avait hérité des années 1930. Et il ne s'en tirait pas trop mal.
- Grouuuuummph ? Grouph ! Grouph !
Un enfant de sept ans, les cheveux en bataille, des dread locks ici et là, vêtu d'une peau de bête, lui tirait sur la veste.
- Oui Sébastien ? Tu as repéré un troupeau de yack et tu veux partir à la chasse ?
- T'es pas drôle Martin. La témoin d'Aurore est enfin arrivée, on peut entrer.
Le fils d'un des six frères du marié partit rejoindre sa horde... enfin sa famille. Martin les chercha des yeux : Adam, le cadet et accessoirement, le marié. L'ainé c'était Alphonse, restaurateur d'œuvres d'art. Sa femme, lui-même et leurs garçons – deux grand gaillards de seize et dix-huit ans – étaient vêtus et maquillés comme au temps de Ramsès. Antoinette chantonnait d'ailleurs un « I walk like an egyptian » de circonstance. Puis venait Quentin, costumier de théâtre comme sa mère. La plupart des vêtements que les invités portaient aujourd'hui étaient de leur main. C'était lui le papa de Sébastien. Les jumeaux Pablo et Romain, actuellement tous deux habillés en Sioux, avaient presque suivi la même voix : professeur d'histoire pour l'un et professeur des écoles pour l'autre. Le cinquième, Yves, avait ouvert il y a trois ans une herboristerie avec son compagnon, Matheo. Apparemment la boutique était appréciée et le bouche à oreille, bien que lent, leur assurait une clientèle fidèle. Habillés comme des manants du treizième siècle, ils discutaient et riaient avec Jean, l'avant dernier, éducateur spécialisé, et son amie(dont Martin ne se souvenait plus du nom... quelque chose en I ) qui était vêtue d'une magnifique robe à baleines. Enfin, drapés dans des toges, André et Hélène, leurs parents, encore occupé à se chamailler amoureusement... à leur âge.
Martin soupira. Une fois de plus.
Et c'est dans un brouhaha joyeux que le petit monde pénétra dans la salle.
- C'est la dernière fois que j'assiste à un mariage entre une prof d'histoire fêlée et un archéologue tout aussi fêlé. » grogna Martin en écrasant sa cigarette.
Tout juste 31 ans, expert comptable dans le service financier de la plus grosse entreprise de la région, il avait bien réussi sa vie. Même si sa mère, Circé, lui avait dit en riant il y a quelques mois :
- Tu te rends compte que ta sœur cadette se marie avant toi ? Tu ne vas tout de même pas devenir un vieux garçon ?
- Non, m'man. Et non je ne suis pas homosexuel. J'ai beaucoup de travail, d'accord ? Je n'ai pas le temps de penser à... la bagatelle.
Devant madame la maire, Aurore, ses long cheveux roux tressés, en pantalon patte d'eph, t-shirt rose bonbon, sandalettes, lunettes rondes bleues, et Adam, en patte d'eph lui aussi, un collier de fleurs autour du cou, les cheveux assez long pour lui couvrir le dos où un tigre rugissant s'apprêtait à bondir, se disaient oui. Mathias, meilleur ami et témoin du marié, archéologue réputé, auteur de nombreux livres de vulgarisation, actuellement fier représentant des Vikings, venait de poser son casque à cornes pour signer. Mais ce ne fut que lorsque la maire appela, non sans s'y reprendre à trois fois, la témoin de sa sœur que Martin y fit attention.
Adélaïde Gabriella Lubczyk

oOoOo

Adélaïde avait débarqué dans sa vie du haut de ses six ans, un dimanche venteux d'octobre. Sa maman, les yeux rouges et cernés, les joues creusées, venait d'emménager dans la ville où elle avait grandit, après avoir perdu son époux.
- Aurore, Martin, je vous présente ma sœur, Clémence et sa petite fille, Adélaïde.
- Bonjour !
Deux grand yeux gris, des cheveux noir corbeau qui lui descendaient jusqu'aux reins, un sourire éclatant, elle leur tendit la main.
Aurore, de trois ans son ainée, la prit aussitôt et l'amena dans sa chambre. Clémence rappela à sa fille d'utiliser le français (Martin apprit plus tard que sa cousine parlait aussi – entre autres – le hongrois, l'anglais et l'espagnol) et surtout de ne pas noyer sa cousine sous un flot de paroles, avant de s'asseoir et de discuter de choses de grandes personnes, relativement barbantes : le voyage, les papiers administratifs, la guerre civile, le déménagement. Martin avait donc quitté le salon et en passant devant la chambre de sa sœur, les avait regardé jouer à la poupée. Soudain, la plus jeune avait levé la tête et braqué ses yeux dans les siens :
- ? Quieres jugar con nosotros ?
- Quoi ?
- Pardon. On ne parlait français qu'avec maman, je n'ai pas beaucoup l'habitude. Tu veux jouer avec nous ?
- Pfffffffffff. J'joue pas à ces trucs de filles. Puis j'ai treize ans, moi !
Et il était parti s'enfermer dans sa chambre.

Le dimanche suivant, elles étaient revenues. Adélaïde avait laissé Aurore se reposer dans sa chambre (elle avait une bronchite et beaucoup de fièvre) et avait timidement frappé à la porte de Martin. Le garçon l'avait laissée entrer de mauvaise grâce. C'était SA chambre. Son territoire.
Adélaïde avait ouvert des yeux ronds comme des soucoupes devant les deux bibliothèques bourrées de livres, l'ordinateur sur le bureau et les maquettes d'avions, de robots ou d'engins de siège un peu partout.
- Wahou ! Tu en possèdes des choses ! Le Se... e et i ça fait euh.... le seigneur... ? C'est ça ? Le seigneur des ann... e et a et u ça fait o. Pourquoi le français est-il si compliqué ? Le seigneur des anneaux ?
Elle prit le premier livre et commença à lire « Dans un trou vivait un ho... un quoi ? »
Martin lui prit le livre des mains. Pour en sortir un autre.
- Un hobbit. Là, c'est une représentation qu'on peut s'en faire. À coté tu vois un nain et là, avec les oreilles en pointes, c'est un elfe. Tiens assieds-toi.
Il passa le reste de l'après midi assis contre elle à lui lire le premier chapitre de la trilogie, cherchant dans un dictionnaire les mots qu'elle ne comprenait pas.

Pour la première fois de sa vie, Adélaïde allait être scolarisée, alors Clémence l'inscrivit dans la même école qu'Aurore. Les enfants se retrouvaient dans la cour de récréation. Les premières fois, les amies d'Aurore s'étaient un peu moquées d'elle :
- Tu joues avec une petite ?!
- C'est ma cousine. Elle est peut-être petite, mais elle tient tête au Dragon. » avait-elle répondu non sans fierté. Le Dragon, maîtresse du cours préparatoire, les avaient terrifiées pendant deux terribles années.
- Non ?
- Si ! Et même que ma tante a été convoquée hier à cause de son euh... comment elle a dit ? Insolence ?
Les amies d'Aurore était devenues celles d'Adélaïde.

Le mercredi, Clémence qui avait trouvé un travail de sage femme dans un des hôpitaux de la ville, confiait sa fille à Circé et bien souvent ils passaient le dimanche tous ensemble. C'est ainsi que Martin se retrouva fréquemment avec un petit bout de femme blotti dans ses bras à réclamer les aventures de Frodo. Puis celles de Luc Skywalker et de Han Solo. Suivi le cycle de Lancedragon.
Les années passèrent. Aurore rentra au collège, Martin au lycée.

Sa sœur les taquinait, les appelant les « cerveaux inséparables ». Cela avait commencé lorsque Martin, sous les demandes répétées d'Adélaïde, avait appris à l'enfant à jouer aux échecs. Aurore avait demandé à son amie ce qu'elle trouvait de bien dans ce jeu :
- Le calcul des hypothèses ! Comptabiliser les coups possibles de l'adversaire et agir en conséquence ! Tu veux essayer ?
Aurore avait soupiré :
- Je savais que t'étais douée, mais là, je dépose les armes. M'an ! On a deux génies à la maison !
Ce qui n'empêchaient pas les filles de passer du temps ensemble, à chanter et danser sur les airs à la mode et faire... d'autres trucs de filles, comme disait Martin.

Et puis tout bascula. Enfin non. Une seule petite chose. Mais l'univers de Martin en fut retourné.
Un dimanche d'hiver, alors qu'il lui lisait le second volume de « La roue du temps »(1), Adélaïde l'embrassa. Pas sur la joue, comme elle en avait l'habitude. Mais sur les lèvres.
- Qu'est-ce qui te prend ?
- Les personnes qui s'aiment s'embrassent non ?
- Non ! Enfin, si. Mais refais jamais ça !
- Tu ne m'aimes pas ?
- Bien sûr que si !
- Alors pourquoi je peux pas ?
- Parce que je suis ton cousin ! Parce que j'ai 17 ans ! Merde ! Tu es peut-être surdouée, mais point de vu vie en société, t'es à la ramasse.
Comme Adélaïde se mettait à pleurer, il lui caressa doucement les cheveux.
- Là, là. Ton père devait embrasser ta maman comme ça. Et le mien embrasse encore ma mère de cette façon. Tu vois c'est des trucs de grands.
- C'est pas parce que j'ai que onze ans que je sais pas ce que je ressens ! Et Aurore a un amoureux. Et elle n'est pas beaucoup plus vieille que moi !
- Déla...
- Tu m'aimes pas.
Le garçon se mit a chantonner :
- If you want a lover, I'll do anything you ask me to, And if you want another kind of love I'll wear a mask for you, If you want a partner, Take my hand, Or if you want to strike me down in anger, Here I stand....I'm your man

oOoOo

Martin se rappelait des mois qui avaient suivi avec un pincement au cœur.
Il s'était posé des tas de questions bien sûr. Et si une partie de lui jugeait leur relation malsaine, une autre était rassurée par le fait qu'il continuait à phantasmer la nuit sur sa jeune et sculpturale professeur d'anglais.
Avec Adélaïde, ils se retrouvaient souvent le mercredi après-midi à la bibliothèque ou dans les allées presque désertes de l'aquarium de la ville. Quelquefois, quand le temps le permettait, ils passaient l'après-midi dans un des parc municipaux. Et d'autres fois, mais bien plus rarement, ils allaient au cinéma.
Parfois même il venait l'attendre à la sortie du collège pour le simple plaisir d'être ensemble pendant une partie du trajet.
Mais toujours en cachette. Il était hors de question que les parents l'apprennent.
- Mais pourquoi ? »lui avait demandé Adélaïde.
- On est cousin, on a le même sang. On n'a pas le droit.(2)
- C'est stupide !
- C'est génétique.

Un jour, Circé, qui devait être un tout petit peu sorcière, frappa à la porte de son fils. Elle n'avait absolument pas à se plaindre de son comportement : enfant dit précoce, élève très sérieux, solitaire mais au tempérament agréable quand il s'en donnait la peine, elle était fière de lui. Dernièrement quelque chose la tracassait : il avait l'air d'un jeune homme amoureux.
- Martin ? Je pourrais te parler ?
- Avant ou après que j'ai fini mes équations ? Bon, OK OK. Je t'écoute.
- Est-ce que tu te protèges ?
- Pardon ?!
- Pendant tes rapports sexuels, est-ce que tu te protèges ?
- Non. Et ne fais pas cette tête-là, pour la bonne et simple raison que je n'ai pas de rapports sexuels. On est loin d'en être là.
- Mais à ton âge, cela va si vite.
Il eut envie de lui répondre « à mon âge, peut-être, mais pas au sien ! ». Tout ce qu'il trouva à dire c'est :
- Ne t'inquiète pas, tu ne sera pas encore grand-mère.
- Idiot. Si tu veux en parler...
- Je sais m'an. M'an ?
- Oui ?
- Non, rien.

Comment aurait-il pu lui dire que sa petite amie était encore au collège ? Qu'elle était à peine formée ? Que par dessus le marché c'était sa nièce chérie ?

oOoOo

Quatorze mois après le début de leur relation, l'univers de Martin s'écroula :
- Quoi ?!
- On part pour Sydney dans trois semaines.
- Je ne suis pas sourd. J'ai juste de mal à digérer l'information. Dans trois semaines, hein ?
- Oui.
- Je suppose que je dois m'estimer heureux que tu me l'apprennes.
- Martin... C'est pour ça que je ne voulais pas te le dire avant. Pour ne pas te voir avec ce regard-là. Pour profiter jusqu'au dernier moment de ton sourire.

Quand le jeune homme en parla à sa mère, elle hocha la tête d'un air entendu :
- Clémence est restée si longtemps au même endroit. Elle tournait comme un lion dans sa cage. Cela fait plusieurs années qu'elle parle de partir mais Adélaïde n'était pas encore prête...

Martin ne les avait pas accompagnées à l'aéroport : Adélaïde lui avait dit qu'elle n'aimait pas les au revoir. Mais il avait reçu de nombreuses lettres de sa cousine, des lettres fleuves qui lui racontaient sa nouvelle vie, les nouveaux paysages, les nouveaux visages, toutes les choses fabuleuses qu'elle voyait et qu'elle vivait. Il ne lui répondait que par de courtes missives, quand il lui répondait.
Qu'aurait-il bien pu lui raconter ? Une vie morne, vide et grise ?
Son silence ne semblait pas troubler sa correspondante qui continuait après toutes ces années à lui écrire régulièrement, connaissant comme par enchantement ses adresses successives. Martin soupçonnait sérieusement Aurore d'acte de délation.

oOoOo

La voir maintenant, ses cheveux noirs retenus en un lourd chignon, ses grand yeux gris toujours plein de malice, ses lèvres roses à peine plus pleines qu'il y a douze ans... il dut s'adosser au mur.
A la sortie de la mairie, il l'observa de loin : ses mouvements étaient gracieux, plus que dans son souvenir. Sa robe, tout droit sortie du douzième siècle, d'un beige très clair, rehaussait sa peau halée.
Il l'évita soigneusement. Enfin, il essaya : Aurore, en grande discussion avec sa cousine, lui fit de grands signes.

- Martin ! Eh ! Martin !
- Oui, oui. J'arrive...
- Je ne sais pas si tu te souviens d'Adélaïde… ?
- Je ne vois pas comment j'aurais pu oublier cette petite peste... AIE ! C'était mon pied, Aurore.
- Je sais. Bref. Comme tu es le seul à avoir une voiture qui ne soit pas bondée d'enfants, de grands parents ou... enfin, tu lui serviras de chauffeur jusqu'à la salle.
Adélaïde sourit à sa cousine :
- Tu sais, il y a le tram et les bus. La salle n'est pas si loin. Ne dérange pas ton frère.
- Pas loin ? Y'a presqu'une demi-heure de marche après le dernier arrêt de bus !
Martin haussa les épaules :
- Ne t'inquiète pas : mon coffre est trop petit pour que j'y cache un cadavre.
Il se décala à peine, juste de quoi éviter le coup de poing de sa sœur. Aurore partit en tirant la langue :
- A tout à l'heure !

Le silence fut pesant pendant qu'ils se dirigeaient vers l'endroit où Martin avait garé son automobile. Il s'arrêta devant une voiture de sport noire et argent coincée entre une familiale et une petite citadine vert pistache.
- Tse... les gens savent pas se garer. » Dit-il en se faufilant pour ouvrir la portière.
Adélaïde ouvrit de grands yeux, avant de rire.
- Pistache ?
- J'ai pas mal hésité avec jaune poussin. Tu as quelque chose contre ma bagnole ?
- Je pensais que c'était la Mustang.
- Déçue ?
- Soulagée. Mais pistache, quand même...
La jeune femme se remit à rire.
De longues minutes s'écoulèrent sans qu'ils échangent un mot, mais cette fois le silence n'était pas gêné. Ce fut Martin qui prit la parole :
- Tu es en France pour des vacances ?
- Non, le mal du pays. Le mariage d'Aurore a été un déclic. Pour l'instant je dors chez ta mère en attendant de trouver un studio.
- Et Clémence ?
- Elle est restée à Santa Cruz avec Teddy. Un chic type. Papa l'aurait beaucoup aimé.
- Je sais, tu m'en parles souvent dans tes lettres.
- Ils sont très attachés l'un à l'autre, c'est mignon. Et toi ? Aurore me parle parfois de toi mais...
- Y'a rien à dire. Voiture, boulot, dodo.
Un autre silence.
Martin soupira. Il chercha ses mots avant de se lancer :
- C'est con hein ? C'était y'a plus de dix ans.... devrait y avoir prescription mais... on a jamais vraiment rompu.
- Oh.
- Je ne dis pas ça pour te gêner. Je ne suis pas un saint et j'ai vu défiler quelques femmes dans ma vie. Mais j'aimerais que tu me dises que c'est fini.
- Oh...
- On est arrivé.

La salle des fêtes d'un village voisin avait été louée et décorée pour l'occasion : des vieilles illustrations historiques, comme jadis on en trouvait dans les écoles, avaient été accrochées aux murs. Contre l'un d'entre eux, le buffet avait été dressé : salé ou sucré il y en avait pour tout les gouts. De nombreuses tables occupaient la moitié de la salle et les gens se servaient et s'asseyaient pour discuter où bon leur semblait.
Amari et Tibo, les fils d'Alphonse, avaient apporté leurs ordinateurs et faisaient passer de la musique, alternant chants grégoriens, musique berbère, chants hindous et symphonies du dix-neuvième siècle. Il n'était pas encore question de danser mais de se retrouver ensemble. Plus tard dans la soirée, ils joueraient aux DJ.

Grignotant une branche de cèleri, Aurore s'approcha de son frère :
- Allez, souris. C'est pas un enterrement tu sais.
- Mmm. Enfin merde.... pas d'église, pas de robe, pas de bague, pas de bouquet... même pas de plan de table....
- Lorsque TU te marieras, tu me montreras, d'accord, grand frère ?
- Hn.
La jeune mariée suivit du regard ce que fixait Martin. Elle sourit :
- Elle est belle, hein ? C'est pas ma cousine pour rien !
- Les fleurs sont bon marché aujourd'hui...
- Tu savais qu'elle était fiancée ?
- Il s'appelle Eric. Un franco-suisse qui bosse à la croix rouge. Rencontré en Bolivie. Elle m'a envoyé une photo d'eux.
- Beau gosse, intelligent, le cœur sur la main... Elle a rompu il y a plus d'un an.
Martin lui jeta un coup d'œil en biais, perplexe. Adélaïde ne lui en avait pas parlé.
Aurore, qui ressemblait à un chat devant un bol de crème, lui demanda :
- Et tu sais pourquoi ?
- Déla est une grande fille. Elle fait ce qu'elle veut.
Sa voix avait été sèche et l'homme quitta la salle avec humeur. Il avait besoin de marcher. Besoin d'être seul.

Trente minutes plus tard, Aurore alla voir sa cousine, en pleine discussion avec Marckus, Piter et Simon, des amis d'Adam :
- Adélaïde ? Martin est introuvable...
- Tu sais bien qu'il n'aime pas la foule. Il a dû aller marcher un peu.
- On s'est disputé.
- Oh ? Allez, je vais te le retrouver, ne t'inquiète pas. Messieurs, à toute à l'heure !
- N'oublie pas que tu m'as réservé une danse !
- Et à moi aussi !
La jeune femme partit en riant.

La nuit commençait à tomber et les premières étoiles brillaient.
La voiture de Martin était toujours là. A l'intérieur, on pouvait voir qu'il y avait déposé veste, chapeau et cravate.
Une seule route passait devant la salle : d'un coté elle allait vers le village et de l'autre, elle serpentait entre les prés. C'est de ce coté qu'Adélaïde s'engagea. Après dix minutes de marche, elle longea une petite colline. Bénissant le fait qu'elle ne portait pas de talons hauts, elle laissa la route et partit à la conquête du sommet.
Allongé dans l'herbe, les bras derrière la tête, Martin observait le ciel. Adélaïde s'assit à ses cotés.
- Là bas, le Cygne... à coté, la constellation de Céphée...
- T'étais vraiment obligée de venir me dénicher ici ?
L'homme soupira et s'assit. Les manches de la chemises avaient été remontées et les premiers boutons de celle-ci défaits. Adélaïde remarqua que son cousin portait un bijou juste à la naissance des pectoraux : une lanière de cuir retenant un cercle de jade percé en son centre.
- Tu l'as encore ?
- Quoi ?
- Le jade.
Martin grogna.
Bien sûr qu'il portait la pierre sur lui. Toujours. Il avait changé trois fois la lanière mais il ne s'en était jamais séparé.
- Je me rappelle quand maman est entrée dans le magasin pour acheter un collier d'ambre pour le bébé d'une de ses collègues... je regardais les présentoirs le temps qu'elle choisisse et quand je l'ai vu elle... » elle pointa le bijou du doigt « Je me suis dis que c'était TA pierre. Pourquoi a-t-il fallu que j'oublie que c'était la saint-Valentin ? Y'avait pourtant bien assez de publicités partout.
Le coin des lèvres de Martin se releva et il murmura :
- C'est le plus beau cadeau de non-saint-Valentin que j'ai reçu.
Mais quand sa cousine lui caressa doucement la joue, il lui agrippa violemment le poignet pour l'attirer à lui. Et quand ses lèvres furent tout contre celles de la jeune femme, il dit d'une voix basse, sans desserrer les mâchoires :
- Tu sais Délà, je ne suis pas devenu quelqu'un de bien.
Il se leva brusquement et partit en dévalant la colline.

Adélaïde resta encore un petit moment à contempler les étoiles et regagna tranquillement la salle. Elle y vit Martin discuter avec… des gens en peau de bêtes. Elle n'eut pas le temps de réfléchir à leurs noms ni de faire un pas de plus que les amis d'Adam l'invitèrent à danser.
Au bout d'une demi-heure, alors que les dernier accords de Texas laissaient place à ceux de Genesis, elle leur demanda grâce. Après avoir été se désaltérer au buffet, Adélaïde chercha son cousin des yeux. Assis à une table, il bavardait avec quatre autres personnes, dans lesquels elle reconnut des amis d'Aurore : Audrey, qui avait quitté sa robe à froufrou pour un jean délavé et un T-Shirt proclamant « Han shot first »(3), son compagnon Nicolas, toujours en costume 1900, ainsi que Henri et Dean. La jeune femme sourit : Martin n'aurait pas pu trouver meilleurs compagnons. En s'approchant elle comprit qu'ils étaient engagés dans une discussion sur la réelle utilité de transformer son gnome en léopard. (4)
- Franchement, si tu veux bosser avec Léopard, tu prend un Mac …
- Ouais... mais ça serait bien qu'ils se décident à développer une interface Gnome qui a un minimum de classe.
- Tant que c'est pas marqué Windows, ça a de la classe.
- Martin ?
C'est à peine si le jeune homme se retourna :
- Je suis occupé, Déla. Non mais si tu es capable de te prendre la tête pour bidouiller… HEY !
Adélaïde s'était assise sur les genoux de Martin. Ce dernier grogna :
- Tu fais quoi là ?
- J'attends que tu aies fini de discuter.
- Et tu veux quoi ?
- Danser.
- Y'a pas assez de mecs dans la salle pour ça ?
- C'est avec toi que je veux danser.
Après un soupir à fendre les pierres, Martin capitula :
- OK. Mais UNE danse. C'est tout.
Alors qu'ils se levaient, Amori annonça :
- Ah Aha ! It is now time for LO-OOOVE !
Et la moitié des lumières de la salle s'éteignit. Martin se rassit aussitôt.
- Pas question.
- Parole donnée n'est pas reprise.
- Ne compte pas sur mon code d'honneur. Je n'en ai pas !
Adélaïde haussa les épaules d'un air enjoué et partit. Martin n'aima pas du tout. Surtout lorsqu'il la vit discuter, tout le temps de la chanson, avec Tibo. Quand elle revint vers lui, tout le speech qu'il avait préparé partit en fumée.

Et quand les premières notes de Léonard Cohen résonnèrent, il se leva et lui tendit la main.

If you want a lover
I'll do anything you ask me to
And if you want another kind of love
I'll wear a mask for you
If you want a partner
Take my hand
Or if you want to strike me down in anger
Here I stand
I'm your man

If you want a boxer
I will step into the ring for you
And if you want a doctor
I'll examine every inch of you
If you want a driver
Climb inside
Or if you want to take me for a ride
You know you can
I'm your man

Ah, the moon's too bright
The chain's too tight
The beast won't go to sleep
I've been running through these promises to you
That I made and I could not keep
Ah but a man never got a woman back
Not by begging on his knees
Or I'd crawl to you baby
And I'd fall at your feet
And I'd howl at your beauty
Like a dog in heat
And I'd claw at your heart
And I'd tear at your sheet
I'd say please, please
I'm your man

And if you've got to sleep
A moment on the road
I will steer for you
And if you want to work the street alone
I'll disappear for you
If you want a father for your child
Or only want to walk with me a while

Across the sand
I'm your man

If you want a lover
I'll do anything you ask me to
And if you want another kind of love
I'll wear a mask for you

FIN

Ah non pas FIN ? Alors on continue :

Le lendemain, les rayons du soleil firent cligner des yeux Adélaïde, qui enfouit la tête sous l'oreiller. Un grognement lui répondit. Puis un cri :
- Délà ! P'tain il est déjà onze heures ! On devrait DEJA être à la salle pour aider à nettoyer !
- Pas sans café. Noir. Sans sucre. Et une tonne de madeleines.
Martin s'était levé et ayant mis la casserole d'eau sur le feu, alluma son téléphone pour consulter ses messages. Aurore avait essayé de le joindre. Onze fois.
Au fur et à mesure des messages qu'elle lui avait laissé, le visage de Martin se décomposa. Il tendit le téléphone à sa cousine pour qu'elle puisse écouter le dernier :
- Hey ! C'était NOUS qui étions censés passer une nuit torride... Bon, on vous laisse dormir, sales lâcheurs, mais essayez de venir pour le dessert ! Et Adélaïde ? Il veut un mariage ultra-classique. Je t'aiderai à choisir la robe !

FIN (pour de vrai)

Notes :

(1)La roue du temps : œuvre d'héroic-fantasy en 12 volumes écrite par Robert Jordan.

(2) Contrairement à ce que croit Martin, le mariage entre cousins germains est autorisé par la loi française. Et l'on peut demander un recours au pape pour un mariage à l'église catholique. Mais les « on dit » sont encore très très présents...

(3)« Han shot first » fait référence au combat entre Greedo et Solo dans le premier film de la première trilogie Star Wars. Dans la version originale de ce film, Han tire sans somation sur le chasseur de primes. Mais pour ne pas montrer le mauvais exemple aux enfants, dans la version remasterisé en 1997, Lucas fait changer la scène et Greedo tire sur Han qui réplique.
Oui, il y a des gens pour qui c'est SUPER important (comme si Han pouvait se laisser tirer dessus par un vulgaire chasseur de prime ! Gmrf !)

(4) Gnome est le nom de l'environnement de travail (suite bureautique, interface, navigateur...) sous Linux et Léopard est celui de Mac.