Notes :

White Noise

01

7:28 AM : Indices

Le bruit, dans sa tête. Toujours à la même heure. Sept heures vingt-huit du matin. Il le réveille immanquablement. Bruit blanc. Fréquences neutres qui emplissent son crâne. Attendre une, deux minutes, immobile. Puis le bruit s'estompe, se dilate, laisse la place au silence. Il en vient à penser qu'il rêve, tous les jours, il en vient à douter de la réalité de ce qu'il ressent. S'il n'y avait pas cette légère douleur dans les oreilles. Mais rien de bien consistant : il pourrait aussi bien l'imaginer.

Se lever. Ecarter les rideaux de la main. Soleil gris, atmosphère froide, océan de toits urbain. A gauche, l'écran clignote. Vingt-sept nouveaux messages. Il s'installe dans la cuisine, café, croissants sous vide. Sept heures trente-cinq. Toujours le même sujet qui le préoccupe.

De la neige. Comme un téléviseur mal réglé, une vieille radio abîmée. Comment peut-on produire ce genre de son ? Comment peut-on en rêver ? Un signal aléatoire, chaque jour, à la même heure. Le hasard programmé. Une boucle sans fin.

Cela fait quelques semaines déjà que le phénomène se répète. Il n'a pas la date exacte, et pourtant, il y a eu un jour particulier, où tout a commencé. Il a cherché dans les méandres de sa mémoire, exploré les moindres recoins, mais n'arrive pas à se rappeler cette date. Il pense qu'il pourrait y trouver du sens. Peut-être. Ou bien encore une fois, tout cela n'aurait aucun sens, et le commencement ne serait que l'effet du hasard, big bang intérieur, une explosion qui ne laisserait pour seule marque que ce son qui n'en est pas un. Un résidu dans la structure même de son espace intérieur. Une fissure dans la cohérence de son réel.

Il pensait que l'effet disparaîtrait, d'ici quelque temps. Il ne sait pas d'où cela peut provenir. Lorsqu'il en parle, il a le droit, à chaque fois, aux mêmes regards étonnés et incrédules. Il aimerait enregistrer le bruit dans sa tête, le faire sortir de là, prouver qu'il est réel – il est d'ailleurs la première personne à convaincre. Plonger en soi et se persuader que tout est vrai ; quoi que veuille dire ce mot.

White noise.

Le café refroidit. Dehors, l'air semble se figer. Particules grisâtres en suspension. Le temps ralentit.

C'est un indice. De qui, de quoi, il n'en sait rien. Ca n'a rien de rationnel, il n'a aucun début d'explication. Mais au fond de lui, il le sait : le bruit est un indice. Il est censé le mener vers quelque chose. Lui faire découvrir... Ce pour quoi il existe.

Il abandonne, pour aujourd'hui, du moins. Il faudrait penser à autre chose. Il est inutile qu'il s'attarde davantage sur les faits. Il y a une chose dont il est certain : un jour, tout deviendra clair.

Trig

Il s'installe à son bureau. Trois écrans. Un pour bosser. Deux pour son obsession favorite.

Un oeil sur le travail officiel. Un oeil sur les mouvements à droite.

Il s'appelle Trig. Pour le moment, il s'occupe de gérer des sites web, rien qui ne lui prenne trop de temps. Il a laissé tomber son ancien travail (peut-on vraiment parler de travail, étant donné que ça n'était pas vraiment légal ? Il voudrait dire oui), pour ce job qui lui prend le moins de temps possible. Autant d'heures libres qu'il peut consacrer à son obsession.

Il passe la plupart du temps à observer. Une bonne centaine de sites web, flux divers, vidéos et blogs. Tous centrés autour de la même personne. En général, il ne se passe pas cinq minutes sans qu'il n'y ait du nouveau. La plupart du temps, rien d'intéressant. Il regarde quand même.

Les pieds repliés sous lui, installé sur la chaise de bureau suédoise. Il se cale au fond, ferme les yeux une seconde.

Tout ça est absurde. Tout ça est complètement absurde, si on prend la peine d'y réfléchir.

S'il tend la main à travers l'écran, est ce qu'il passera au travers ? Il jurerait que parfois... La réalité semble déformée. La routine se répète et les jours s'effacent, les uns après les autres.

Quelle année ? Quelle date ? Parfois, il en doute. Même l'horloge là, coin droit supérieur du bureau, déconne sérieusement. Il jurerait que parfois les minutes s'écoulent à l'envers. Ou peut-être est-ce sa propre horloge interne qui aurait besoin d'une révision.

L'hologramme immortel de Madonna

La personne en question, le sujet de son obsession : puisqu'il faut bien y venir. Psys en ligne, thérapies, soutien et groupes – etc, etc. Il y a pensé. Il n'a pas la motivation mais il a essayé. Fan obsessionnel, allons donc, si ça pouvait leur faire plaisir de lui coller une étiquette – mais sérieusement ?

- Sérieusement, Dr Coyle ? Vous croyez que je ressemble à ces types ?

Mouvement dédaigneux vers ces types en question, en train de discuter dans le couloir près de la machine à café, compassion, hochements de tête et petite larme à l'oeil. Trig était face à lui, devant son bureau, et le Dr Coyle paraissait... Rien. Il avait l'air de s'en foutre complètement. Impossible de deviner quoi que ce soit de son expression faciale. Il rajusta ses petites lunettes sur son nez, véritable cliché vivant à qui Trig aurait bien fait bouffer ses dossiers. (S'il avait osé... S'il avait eu l'aplomb de... Oh, et tout revenait toujours donc à lui ?!)

- Accepter sa maladie est le premier pas, Théodore, et vous n'y êtes toujours pas parvenu, ce qui...

- Je m'appelle Trig, dit-il en frappant sur le bureau, et il lui tourna le dos pour s'en aller. Définitivement.

A chaque fois, ça avait été plus ou moins la même chose. Se retrouver avec des névropathes finis, des types amoureux de l'hologramme immortel de Madonna, personne qui n'ait le moindre point commun avec lui.

- Vous reviendrez, lui lance Coyle depuis son bureau, mais il fait mine de ne pas l'entendre.

Lukas Maar

L'obsession de Trig s'appelle Lukas Maar. C'est un fantôme sur le net, une ombre dont Trig ne cesse de poursuivre la trace. A force d'acharnement, il est parvenu à recueillir un début d'identité – si peu, et si difficile, pourtant. L'homme est attentif, à la limite de la paranoïa concernant sa vie privée, et si le monde entier connaît son nom, personne ne sait davantage sur lui.

Deux ou trois choses cependant, que Trig est parvenu à savoir. D'une, Lukas Maar est son vrai nom. Il a vingt sept ans, vit quelque part en Norvège, est photographe – de profession ou amateur ? Il ne sait pas. Mais ses clichés fleurissent ici et là, célèbres pour leur présence, leur intensité et violence. Quel que soit l'évènement, Maar est là. Traquant l'instantané du bout de son APN.

Et si rapide que c'en est improbable. Maar est aux quatre coins de la planète, toujours là au moment opportun. Il a tout vu, et ses photos sont comme un condensé de ce que chacun a pu filmer ou voir, à l'instant T. Il a vu les attentats dans le métro russe, les guerres au Moyen Orient, l'épidémie de B22 se propager depuis Berlin, l'explosion du vol 832 au dessus de Tokyo, et chaque autre événement immortalisé sur son site web.

Son existence paraît douteuse aux yeux de bon nombre de gens. Mais Trig a acquis la certitude que cet homme existe bel et bien, et que les photos sur son site ne sont signées que d'une seule et même personne. Il a beau être un concept incarné, un instantané du monde, l'Oeil qui observe et surveille....Trig a la certitude qu'il est humain. Et seul.

2022-12-02 10:22

Pas d'indication de lieu sur ce cliché. Pas de célébrité, pas d'explosion, pas de terroristes, pas suffisament de morts pour attirer l'attention sur cette photo. Comme la plupart des photos de Maar, elle a été prise de haut, contre plongée, sans qu'il soit possible d'identifier le lieu où se tient le photographe.

La scène est vite placée : un carrefour, décor urbain. En bas de la photo, un pick up noir, vitres teintées pour ne pas laisser voir son conducteur – rien sinon son bras armé, tendu vers les piétons à gauche. La photo a été prise au moment où il a pressé la détente. Il n'y a quasiment personne dans la rue à ce moment, sinon l'homme qu'il vise.

Qu'est-ce que Maar faisait là ? Est-ce qu'il n'y avait pas une bonne dizaine de conflits, de meurtres de masse, de célébrités à photographier à cet instant ? Pourquoi cette petite ville perdue, pourquoi ce meurtre dont personne n'a parlé ?

Trig referme la page, incapable de le regarder un instant de plus. Il n'a pas de réponse. Il doute en avoir jamais une.

.com

Séries (2 replies)

« Sérieusement, vous croyez qu'il se pose là, qu'il prend une photo ? Ce sont des séries, évidemment ! Il mitraille, et voilà, de temps en temps il y'a un truc pas mal qui apparaît. C'est comme ça qu'il fonctionne, c'est tout. Il poste que le plus réussi, mais il doit avoir des téras de photos chez lui. Ca serait intéressant de les voir.»

«Qu'est ce qui te fait dire qu'il garde les ratées ? Pourquoi irait-il conserver ces milliers de photos inutiles ?»

«Pour la simple et bonne raison qu'elles ne sont pas ratées, pour lui. C'est juste une histoire de choix, tu vois, on peut pas toutes les poster, ça n'intéresserait personne. »

La plus mauvaise idée du monde

Toujours sur le même forum. Trig n'y cherche rien de particulier, juste le hasard d'apprendre quelque chose de nouveau sur Maar. Le topic du jour fait polémique, une gamine – comme tant d'autres – obsédée par Maar et ses photos. La question est (pour elle comme pour tous, mais elle a au moins le courage ou l'inconscience de l'admettre) : Comment se faire tirer le portrait par Maar ? Comment le rencontrer ? Comment percer le secret de ce qui se cache derrière l'objectif ?

« Voilà le lien pour ceux qui n'y croient pas. Lukas était là quand Emily Moore s'est jetée du toit de son collège. Et il est EVIDENT qu'il était juste derrière elle à ce moment ! Vous avez tous vu la photo, vous savez que c'était vrai, alors pourquoi pas encore une fois ? Ou alors vous avez tous peur de connaître la vérité ? »

Et ça continue comme ça sur des pages et des pages, des débats interminables pour dissuader la fille. Des débats qui ne mènent à rien, où personne n'écoute personne et tente juste de s'autopersuader.

Il est évident qu'elle s'imagine que Maar sera là pour immortaliser quelque chose, et le pire, c'est qu'elle a probablement raison.

« Tu as l'intention de donner ta vie pour uniquement connaître la vérité ? Et s'il n'y en avait pas ? Si tu découvrais au dernier moment que Maar n'a jamais existé ? »

C'est stupide. N'empêche que ça donne des idées à Trig. Comme tout le monde, il a essayé les mails, il a même piraté le fichier des télécoms norvégiens pour avoir son adresse et son téléphone – il les a obtenus, mais sans résultat. Lorsqu'il tente d'appeler, il tombe immanquablement sur un répondeur vocal.

Etrangement, tout ceci le conforte dans l'idée qu'il s'agit bien du véritable Lukas Maar. Il aurait pu se rendre sur place, s'il n'avait pas intrinsèquement peur de se retrouver face à une maison vide. Mais c'est un lien, quelque chose qui attache Maar au monde réel.

La fille s'appelle Lucy, et il parle avec elle par messagerie. Trig a l'impression qu'elle pourrait comprendre... Cependant il ne lui dit rien des véritables raisons qui le poussent à chercher Maar et à le rencontrer.

Mais quoi qu'elle lui dise, il a en tête la plus mauvaise idée du monde, comme une mauvaise graine qui germe dans son esprit, et il sait que malgré lui, il la mettra en oeuvre.

Comme Lucy, comme Emily Moore, comme des centaines d'autres avant eux. Ils ont profondément foi en l'existence de Maar.

Inconscience collective

- Je ne crois pas qu'il existe réellement, tu sais, dit-elle. Je crois qu'il y a, ... Peut-être une vingtaine, une cinquantaine... des milliers ! Des milliers de types qui ont pris ce nom collectif, tu vois ?

- Pas vraiment, dit-il, même s'il voit très bien de quoi elle parle.

- Je crois que potentiellement, on est tous Lukas Maar, continue Lucy. Regarde la vérité : c'est physiquement impossible qu'il s'agisse d'une seule et même personne. On ne peut pas se trouver à dix heures à Moscou et à onze heures au Sénégal. Ses photos le trahissent.

- Je crois simplement qu'il existe, répond Trig. Je ne pense pas que ça soit plus rationnel de décréter qu'il est un millier plutôt qu'un. Ok, tu as raison pour les lieux, mais qu'est ce que ça change qu'ils soient un groupe ? Comment choississent-ils leur sujets, comment font ils pour tomber si juste à chaque fois ? Pourquoi toujours cette vue en contre plongée, comme vue du ciel ? En plein désert, ils trouvent toujours un pylône sur lequel se percher, ils sont très forts... Je crois que ça n'apporte pas plus de réponses, de dire qu'ils sont plusieurs.

- Alors selon toi, qu'en est-il ? Tu es partisan de la théorie des drones militaires ? demande Lucy, sceptique. Surveillance globale ?

- Non, ça ne me convaint pas plus. Je crois qu'il est au delà de ça. Je crois qu'il est comme une sorte de... inconscience collective.

- Pardon ?

- Je ne sais pas ce qui est le plus improbable ? Son existence ou la nôtre ?

Elle reste silencieuse de longues minutes. Il attend la réponse, qui ne vient pas.

2022-12-02 10:22 (bis)

Il a sa raison personnelle de chasser Maar avec tant de persévérance.

Chez lui, la photo imprimée recouvre un pan de mur entier. Un souvenir morbide d'un drame où il n'était pas présent.

Il sait ce que Coyle en penserait. Il s'est finalement résolu à aller voir le thérapeute, conscient – depuis l'épisode Emily Moore – qu'il a sérieusement besoin d'aide. Cela fait quelques semaines à présent. Il essaie de rester loin du forum, essaie de parler le moins possible à Lucy. Elle aussi semble psychiquement instable, le genre à faire sauter un bus pour attirer l'attention de Maar.

Mais Trig ne lui parle pas du mur chez lui, simplement de la photo, source de son obsession pour le photographe. Il se contente de la désigner, sur son site web. Le docteur Coyle n'est finalement pas si désagréable que ça – une mauvaise première impression, c'est tout. De mauvaises bases à rectifier.

Trig essaie de se justifier, il essaie de donner un visage rationnel à son obsession. Paraître moins névrosé que les types fans à mort d'une chanteuse quelconque. Son obsession à lui est née d'un événement précis, et il pourrait expliciter les raisons pendant des heures encore.

Sur l'écran, la photo est là. Et il pourrait la regarder des heures encore, mais il n'a jamais rien trouvé de plus que ce qu'elle montre : un tireur dissimulé, surpris en pleine action. Il a analysé chaque détail, chaque recoin, chaque pixel, chaque séquence dans le fichier, sans rien y trouver. C'est un banal fichier compressé, une image et rien d'autre.

La meilleure hypothèse est tout simplement que Lukas Maar ne soit qu'un canular, dit finalement Coyle. Vous en êtes conscient ?

C'est l'hypothèse officielle, réplique Trig. Le meilleur moyen de savoir est de chercher, et c'est tout ce que j'ai l'intention de faire.

Vous n'êtes pas le premier à essayer.

Quelque chose, dans le ton de sa voix, lui fait comprendre qu'il n'est pas le seul «fan » de Maar, parmi ses patients. Quoi d'étonnant, après tout ? Mais il change de sujet, rapidement.

Parlez-moi de votre frère, dit Coyle.

Il parle de l'homme sur la photo, comprend Trig après une demi seconde de réflexion. C'était plus facile ainsi, plus facile que de lui expliquer qui il était vraiment. Ca lui épargnait cette réflexion qu'il n'avait jamais su pousser à bout – qu'est-ce qu'il représentait pour lui, au juste ? Mais ça n'était pas si éloigné de la vérité, après tout.

- Vous voulez dire : de sa mort ?

- Si vous voulez.

- Il s'est fait tirer dessus en pleine rue, dit Trig. Il joue avec un crayon en bois qu'il fait tourner entre ses doigts, agacé.

- La photo est là. Un fait divers rapporté par Maar...

- Vous trouvez ça juste ? Vous trouvez que ce sont des choses qui arrivent ?, réplique-t-il, quelque peu agacé par le qualificatif fait divers.

- Je n'ai pas dit ça. Mais c'est arrivé.

- C'est arrivé, admet Trig.

- D'où votre obsession pour Maar, déduit Coyle.

- Il était là. Il a vu l'assassin.

- En êtes vous sûr ?

- Il voit tout, non ?

- C'est ce qu'on dit. Regardez cette photo, dit Coyle en tournant l'écran.

Le portrait de Maar. Plein écran.

- Où avez vous eu ça ? fait Trig, incrédule. Personne n'est censé...

Savoir de qui il s'agit - à part moi, réalise-t-il. Il connaît ce visage, mais il devrait être seul.

- Ce sont les données que vous avez piratées – vous vous souvenez ?

- Oui, et ? Où avez vous eu ... ?

- Il ne vous fait penser à personne ? Maar... Vous ne trouvez pas qu'il ressemble à... ?

Silence. Oui, c'est possible, mais... ?

- Mon frère ?

- Il s'agit vraiment de votre frère, Trig ?

Plus la discussion se poursuit (discussion, ou renvoi de balle ?), plus Trig a l'impression de discuter avec une mauvaise copie de lui même, une version pirate qui aurait quelques défauts mineurs. Il jurerait que Coyle arbore son propre sourire, un brin désabusé.

- C'est la fin, lui dit Coyle.

- Je vous demande pardon ?

- La fin de la consultation. Passez au secrétariat pour régler mes honoraires et prendre le prochain rendez vous.

Ligne 132 – Arrêt Parc de la commémoration, 13h24

C'est Lucy qui lui apprend la nouvelle. Il s'est rendormi juste après sept heures vingt huit, ce bruit étrange qui le réveille comme tous les matins. Il est quatorze heures, et Trig vient juste d'émerger. Il pense aux étranges paroles du docteur Coyle, hier. Il ne se rappelle pas avoir avoué son piratage des données de Maar. Et honnêtement, il ne sait pas pourquoi il va le voir.

- Elle l'a fait, lui apprend Lucy. Elle a fait sauter le bus ce matin.

- Qui ?

- La gamine du forum.

Il met un petit temps à comprendre. Ah, l'autre. Il ne sait plus son nom : elle devait être une autre Lucy, probablement. Il y a des milliards de Lucy sur ce forum, dont il ne connaîtra jamais les noms mais dont les visages le hanteront, l'une après l'autre, fantômes en série, lorsque Maar les fera apparaître sur son écran.

- Mais le plus fort, c'est ça.

Elle lui envoie le lien, et par réflexe, il clique, même s'il sait déjà ce qu'il va voir. La photo de Maar sur son blog, immortalisant l'explosion. L'ironie de toute l'histoire, c'est qu'elle avait raison : oui, il est venu... Mais non, elle n'a pas pu le rencontrer et ne pourra jamais plus.

- C'est la ligne que je prends pour aller voir mon psy, réalise Trig.

- Drôle de coïncidence, hein ?

Il reste longtemps à fixer la photo, mais étrangement, il ne ressent rien, juste une vague pitié pour cette fille à qui il finit par ressembler de plus en plus. Elle est morte, et ça n'est pas si terrible que ça. Il refuse d'écouter les délires mystiques de Lucy, qui lui parle de théories délirantes concernant la réincarnation, et sort prendre l'air.

K.

Il est là, dans un de ses rêves à la texture du réel, un de ses rêves qui le fera s'éveiller en sursaut peu avant l'heure fatidique. K. Son prétendu frère, l'homme de la photo, seconde source de son obsession pour Maar. Seconde obsession tout court, et peut être davantage que le photographe encore.

K. est là, dans la maison abandonnée, errant pieds nus parmi les centaines de photos qui recouvrent le vieux parquet délabré. Il semble chercher quelque chose – la fameuse photo de son propre meurtre, peut-être ?

Trig est sur le seuil de la porte, et n'ose pas le déranger. Ca n'est qu'un rêve, un stupide rêve, mais il n'ose tout de même pas entrer. Cette image... K. cherchant fébrilement parmi cet amoncellement absurdes de photos, seul dans cette maison isolée, dans le costume qu'il portait pour son enterrement...

C'est lui-même en train de faire du ménage dans sa tête, comprend Trig.

- Qu'est ce que tu cherches ? demande-t-il, finalement.

Pas de réponse. K. semble bien trop absorbé par sa recherche, à genoux au milieu de la pièce, ses longs cheveux couvrant son visage. Il y a des milliers d'images ici, presque autant que sur le site de Maar, et quoi qu'il cherche, il ne trouvera jamais, réalise Trig avec une lucidité qui l'attriste.

- La réponse est devant tes yeux, dit K. sans le regarder, comme s'il s'adressait à lui même et à sa quête sans espoir.

Il lève la tête, et c'est le visage de Maar que Trig a en face de lui.

- Souris pour la photo, dit K. en plongeant la main dans sa veste. Un instant, Trig pense à une arme, mais c'est un simple portable, et K. le fixe dans le viseur. C'est l'heure du réveil.

Disparition

Sur le mur du salon, la gigantesque photo a changé, réalise Trig avec effarement. Il la connaît par coeur : la rue, les passants, la voiture, l'arme, ... Et K., bien sûr, personnage central. Il l'a vue et observée des milliers de fois, connaît chaque détail, pourrait décrire chaque pixel depuis ses souvenirs. Il la connaît probablement mieux que Maar lui-même.

Cependant dans son salon, K. a disparu de la photo. L'homme dans la voiture ne vise que le vide, la vitrine du magasin en face de lui, les piétons qui se dispersent. K. n'est juste plus là, comme s'il ne s'était jamais trouvé là, comme si rien ne s'était jamais passé. Son absence rend la photo encore plus absurde qu'elle ne l'est déjà.

Il n'est pas dans un rêve, bien qu'il tente de s'en convaincre. Le papier sous ses doigts, l'air du matin, tout ça est bien trop réel et angoissant.

C'est flippant, dirait Lucy.

Il a pu l'imprimer pendant la nuit, se dit il. Il a pu retoucher la photo, l'imprimer et la coller là, dans un demi sommeil.

Va pour l'explication rationnelle. Mais pourquoi aurait-il fait une chose pareillle ?

Doit-il en parler à Coyle ?

Trig reste là un long moment, à observer cette nouvelle image, ne sachant que penser.

Sofa

- Admettons que vous trouviez Maar, dit Coyle. Que feriez vous ?

- Je lui demanderais ce qu'il faisait là. Comment il fait ses photos. Du classique, j'imagine, au fond, les questions que tout le monde souhaite lui poser...

- Et une fois qu'il vous aurait répondu ?

- J'aurais des réponses, dit Trig en souriant.

- Mais toujours pas votre frère.

- Il est mort, soupire Trig, et rien ne pourrait le faire revenir... Je veux juste des réponses. Et d'ailleurs, ça n'est pas vraiment mon frère.

- Je sais. Appellons cette personne « K », si vous voulez ?

- Si vous voulez, dit Trig, que plus rien n'étonne. La photo a changé, au fait.

Il se lève, emprunte le clavier de Coyle, entre l'adresse du site de Maar, cherche la photo. C'est la réplique de celle qu'il a dans son salon.

- Je me suis levé cette nuit pour l'imprimer, et je l'ai affichée sur le mur. Je n'en ai aucun souvenir, étrangement.

- Qu'est ce qui a changé ? demande Coyle.

- Vous ne voyez pas ? K. a disparu.

- Il n'a jamais été sur cette photo, si ?

- Si... dit Trig lentement, hésitant. C'est même là l'origine de mon intérêt pour cette photo.

- Vous ne m'avez jamais montré à quoi ressemblait K.

- Vous vous contredisez, là, s'exclame Trig. La dernière fois, vous m'avez fait remarquer que Maar lui ressemblait.

- J'ai dit ça ?

- Peu importe, dit Trig. J'ai des tas d'autres photos de lui, sur mon portable, attendez, je vais vous montrer.

Les photos ont disparu, et il ne peut que regarder Coyle, stupéfait, avant de se mettre à rire, un fou rire nerveux qui ne veut pas s'arrêter. Tout ça n'a plus de sens du tout.

Et ce bruit. Il est revenu. C'est là première fois qu'il l'entend en pleine journée, hors de cette heure à laquelle il a fini par s'habituer. Le bruit est faible, mais il est là, et ce son incessant lui donne la nausée. Il ne dit rien, mais il est persuadé que Coyle sait ce qu'il entend.

La nuit

- Ils ont tout essayé, dit K.

Il est devant lui, du sang sur ses mains, du sang sur sa poitrine qui macule sa chemise blanche, un petit trou sombre à la place du coeur. Trig recule au fond du canapé, pas sûr d'être endormi, pas sûr que ce soit un rêve. Derrière, la télévision diffuse un vieux polar, qu'il connaît par coeur. Il fait nuit, et seule la lumière des images éclaire la pièce.

- Tu as disparu de la photo, dit-il.

- Je n'ai jamais été sur cette photo, Trig.

- Qui a essayé ? Essayé quoi ? De qui parles tu ?

- Les médecins, dit-il, désignant sa blessure. Tu as parlé à Coyle de tes hallucinations ?

- De toi ?

- Je ne suis pas une hallucination, dit K. Du moins, je ne crois pas.

K. se penche vers lui, passe la main sur sa joue pour y laisser une trace poisseuse de sang.

- Par contre, on devrait parler de ton photographe, dit-il gravement. Ligne 132 ?

- Je veux me réveiller, murmure Trig, mais le rêve ne disparaît pas, et K. va s'asseoir en face de lui, un sourire à la Coyle sur son visage.

Neige sur la télévision. Bruit blanc. Fondu au noir.

Puis il est de nouveau dans son lit.

Rendez vous

Trig essaie d'appeler le cabinet de Coyle, sans succès. Ce matin, dans la glace, la trace de sang sur sa joue était toujours là. Sans doute se l'est-il fait lui-même pendant la nuit, mais il ne se découvre aucune blessure récente, aucune plaie d'où le sang aurait pu provenir.

Tant pis. Il essaie de joindre Lucy. Comme si elle pouvait l'aider.

Il a mal à la tête, une migraine provoquée par le bruit, dans sa tête, ce bruit sourd qui ne veut pas s'effacer. Sa vision elle même est brouillée, comme si quelqu'un diffusait des parasites dans sa tête.

Lucy est là, mais la webcam n'affiche que des images striées, comme une vieille télévision en noir et blanc dont le récepteur serait déréglé.

- Que s'est il passé ?, demande Lucy, son visage fantômatique dans la webcam. Ce matin là, à sept heures vingt huit ?

- De quoi parles tu ?

- Tu t'es décidé à rencontrer Maar ?

- J'aimerais bien, soupire Trig. Comme tout le monde, comme toi...

Le visage de Lucy semble sourire – elle semble même se moquer de lui, à vrai dire.

- Tu pourrais le voir quand tu veux, dit elle.

- Et faire comme Emily ? Comme cette fille de la ligne 132 ?

- Pas vraiment. Il y a d'autres...

Encore des parasites. Lucy disparaît, sa voix n'est plus qu'un grésillement indistinct, comme parvenant depuis des mètres sous la surface de l'océan. Il reste de faibles lignes grises sur l'écran, mais il attend, espérant qu'elle revienne. Peut-être pour comprendre enfin ce qui se cache derrière tout ceci (Maar ?)

Mais c'est le visage de K. qui apparaît, et ça ne surprend même pas Trig.

- C'est le bruit d'une explosion, lui dit-il. Ce son dans ta tête. C'est le son de tes cellules auditives qui meurent.

- Quelle explosion ?! Je ne me souviens de rien !

- Parce qu'elle n'est pas encore arrivée, dit K. en semblant réfléchir. D'une certaine façon.

- ... Quoi ?

- Le voyage dans le temps est une impossibilité physique, du moins, dans la plupart des mondes, dit-il, avant de disparaître totalement.

Coyle

- Je suis désolée, dit la secrétaire à l'accueil, mais il n'y a pas de docteur Coyle ici.

- Vous voulez dire qu'il est parti ? demande Trig, à peine surpris.

- Il y a deux mois, dit-elle.

Il jurerait que son dernier rendez vous date d'il y a tout au plus deux semaines, mais il s'abstient de le dire. Il évite d'y réfléchir. Les post it colorés évoquant la théraphie de groupe du docteur Coyle (tous les jeudis, 18h30), ont également disparu du tableau d'affichage, dans l'entrée.

- Où est ce que je peux le trouver ?

- Ca n'est pas une bonne idée, souffle-t-elle discrètement. Certains de nos patients ont eu... Quelques problèmes.

- Du genre ? Hallucinations ?

- Pas vraiment, répond elle.

Elle semble hésiter un moment, puis se penche vers lui pour lui murmurer quelque chose. Il n'y a personne dans le hall, l'endroit est complètement désert excepté eux deux. Elle veut lui parler, comme si elle avait un secret qu'elle ne pouvait confier à personne, excepté à un parfait inconnu.

- Vous savez, l'attentat du bus 132... C'était une de ses patientes.

- Je vois, dit Trig, que ça n'étonne pas non plus.

Il est plus que jamais déterminé à rencontrer Maar. Quelque chose ne tourne pas rond, ici.

Préparations

- Tu sais fabriquer des explosifs ? demande le fantôme de K., sa silhouette longiligne allongée sur le canapé, dévisageant Trig.

- Ca n'est pas mon domaine de compétences.

- Mais je peux, moi.

Comment cette idée lui est-elle venue en tête ? Il ne sait pas, mais à l'instant présent, tout ça lui semble la conséquence logique des semaines qu'il vient de vivre. Les photos. Coyle. K. qui lui parle comme s'il était bien vivant. Emily n'était qu'une répétition. Un brouillon, souffle une petite voix dans sa tête.

- Debout, fait K. Enlève ta chemise.

- Qu'est ce que tu.. ?

C'est à ce moment qu'il aperçoit les explosifs dans la main droite de K. Rien ne l'étonne plus vraiment, ceci dit. Il le laisse faire ce qu'il à a faire, placide.

- Il y a un minuteur, l'informe K.

Mais il le sait déjà. Il connait l'heure de l'explosion. Il connaît le lieu. Rien ne peut mal se passer. Parce que tout est déjà arrivé.

Et le bruit dans sa tête est de plus en plus fort.

Dehors, le soleil se lève.

- Tu n'as pas de raison d'avoir peur, tu sais.

- Je sais.

- Et tu n'as plus besoin de moi, dit K. Je ne suis pas mort, mais tu ne me reverras pas.

Il voudrait lui demander qui il est, mais au moment où il s'apprête à poser la question, la réponse se forme sur ses lèvres, naturellement. Il se tait, sachant qu'il entendrait ses paroles venant de K. comme un écho.

- Adieu, alors.

L'instant d'après, il est parti.

Right now

Trig cherche Maar du regard, brièvement, avant d'entrer dans le bus. Le bruit, dans sa tête, est devenu si fort que le sifflement couvre les autres bruits éxtérieurs.

Rien ne peut mal se passer, se répète-t-il. Rien ne peut mal se passer, et il n'a aucune raison d'avoir peur.

Simplement faire ce que K. lui a dit.

Il a la certitude, à cet instant, que Lukas Maar n'est pas là. Qu'il ne l'a jamais été.

Il aperçoit Coyle, un peu plus loin, parmi tout ce monde. Le bus est bondé. Il connaît ces gens ; de parfaits inconnus, mais il connaît leurs visages.

Tout ça est déjà arrivé.

Sept heures vingt sept.

Il aperçoit le carrefour, au loin, celui de la photo de Maar.

K. n'est jamais mort ici.

K. n'a jamais existé, se rappelle-t-il.

La photo...

Tout devient clair alors que le bruit devient de plus en plus fort.

La photo n'est qu'un mirage. Un indice.

Et alors qu'ils s'approchent du carrefour, le bruit se fait de plus en plus oppressant.

K. est un indice, tout comme Lucy, tout comme le reste. Des doubles de lui-même.

Puis soudain, le silence. Tout devient blanc.

Sept heures vingt huit.

Le monde disparaît et vole en éclats.

Loin

- Continuez de lui parler, dit la voix numéro un. Ne perdez pas espoir.

- Je n'ai pas l'impression que ça serve à quelque chose, réplique la voix numéro deux.

- Il peut se réveiller à tout moment. Ne vous découragez pas.

- Cela fait déjà trois mois, ...

- Courage.

Les portes se ferment.

Les pas s'éloignent.

Souvenirs

« Va-t-en d'ici », dit simplement Lucy, et elle le pousse hors du bus, sous la lumière éclatante du soleil.

L'instant d'après, le bus explose.

Retour

C'est une chambre d'hôpital. Le moniteur, à côté, bipe régulièrement pour rappeler sa présence. Il y a une odeur de désinfectant qui traîne dans l'air, des fleurs posées sur la table. Le soleil filtre à travers les persiennes, éclairant la chambre en teintes douces. Il y a ce visage qui le regarde. Ses souvenirs sont incomplets, mais Trig le reconnaît.

- Lukas, murmure Trig.

Sourire. Une main posée sur la sienne. Puis les doigts qui se resserrent. Des larmes.

Il se rappelle un nom. Des illusions.

Il ferme les yeux et tout le reste disparaît.

Lukas est là.

- Tu te rappelles ce qui est arrivé ? demande-t-il. Tu sais pourquoi tu es là ?

- Sept heures vingt huit, murmure Trig.

Il fixe le plafond, silencieux. Il ressent la douleur dans son bras paralysé, rien de plus. Il se rappelle l'explosion, ce jour là, dans le bus, alors qu'il se rendait au travail. La surprise, la panique, la douleur. Ce bruit aigu et perçant, comme si tous les sons du monde avaient été remplacés par une même note.

Et puis plus rien d'autre. Le noir complet. Il aurait aimé dire à Lukas que c'était sa voix qui l'avait guidé hors du noir, de ce sommeil, mais ça n'était pas le cas. Il lui manque une partie de ses souvenirs. Il a l'impression d'avoir rêvé.