1994

Brian repoussa ses cheveux noirs déjà trop longs derrière ses oreilles. C'était la première fois de sa vie qu'il avait l'occasion de ne pas les porter ras et il avait décidé de les laisser pousser, juste pour voir. Il avait l'intention de faire plein de choses « juste pour voir » d'ailleurs, mais il se rendait compte que si l'émancipation était une bien belle chose en théorie, la vivre en pratique était une autre paire de manches.

Il avait pensé que la mort de son père serait une délivrance, une bénédiction, et ça l'était en un sens, mais … il avait réalisé qu'il avait tellement l'habitude d'être tenu d'une main de fer par un paternel violent que sa soudaine liberté lui était presque plus effrayante qu'attirante, et l'idée de pouvoir désormais faire ce qu'il voulait quand il voulait lui faisait encore un peu tourner la tête. Il espérait que cet étrange sentiment de désorientation finirait par passer : il avait tellement haï son père qu'il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il se surprenait à verser des larmes sur lui. Peut-être parce qu'il se souvenait de jours heureux, depuis longtemps enfui ? Ou parce qu'il sentait confusément que parfois le chagrin peut conduire certaines personnes à d'étranges extrémités ?

« Bullshit, c'était une ordure de première et il n'y a aucune excuse à ce qu'il nous a fait vivre », pensa Brian en grimpant dans le bus.

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Il posa son sac à dos sur le lit et en sorti les maigres provisions qu'il avait faites avant de rentrer : une boite de lait condensé, du pain, un gros morceau de fromage en promotion et des pommes. Il mit son disque fétiche sur sa vieille platine et les premiers accords presque discordants de « Blood » résonnèrent dans la pièce. Il pouvait sans peine s'identifier au personnage d'Eddie Vedder qui n'avait pas eu une enfance facile lui non plus, loin s'en fallait. L'extraordinaire voix de baryton et la rage avec laquelle il crachait ses textes faisaient frémir Brian de la tête aux pieds, il n'aurait jamais imaginé que la musique pouvait procurer de telles émotions avant de découvrir Pearl Jam. Il était prêt à bouffer du fromage au rabais pendant tout le trimestre s'il le fallait pour pouvoir se payer leur prochain album !

Il se prépara une grande tasse de chicorée au lait et se vautra sur son lit pour la déguster tranquillement. Il en aimait l'amertume et il aimait le souvenir de sa mère posant deux tasses fumantes sur la table de la cuisine, lors de ces rares moments où ils avaient l'occasion d'être tranquilles tous les deux, entre deux raclées, pendant que le paternel cuvait son vin. Brian avait besoin de ce genre de petits réconforts pour supporter sa vie monotone et solitaire. Seize ans, c'était décidemment bien jeune pour mener une vie d'adulte indépendant, mais son intelligence lui permettait de viser de hautes études et sa mère avait tenu à ce que l'assurance-vie de son défunt mari soit utilisée à bon escient.

Le jeune homme avait donc intégré un collège privé sans prétention, mais dont la qualité d'enseignement était de loin supérieur à ce qu'il aurait pu trouver de mieux dans son bled où la moitié de la population devait être analphabète ! Malgré la bourse et l'héritage, il n'avait pas les moyens de vivre sur le campus et il avait trouvé cette petite chambre à louer à un prix raisonnable. Bien entendu, à ce tarif-là il avait la salle de bain sur le palier, une unique plaque chauffante, un mini frigo et un placard grand comme une boite à chaussure. Six étages à pieds et une heure de transports publics pour aller en cours s'ajoutaient à ce tableau idyllique, mais Brian s'en foutait. C'était chez lui et pour la première fois depuis des années, il pouvait se détendre et s'endormir serein, sans craindre d'être tiré du lit par son père rentré ivre en pleine nuit avec l'intention d'avoir « une petite conversation » avec sa femme et son fils.

Il pouvait également étudier en paix, et ça aussi, c'était une bénédiction ! Son géniteur avait décrété très tôt que la lecture et les études, c'était pour les lopettes et qu'il n'était pas question que ses fils suivent cette voie douteuse. Son ainé lui avait donné toute satisfaction sur ce plan : autant Brian était un petit garçon calme et rêveur, autant Timmy était vif, plein de vie, bagarreur. C'était un irrécupérable cancre à l'école, mais il débordait d'imagination, c'était un bricoleur de génie et c'était le meilleur grand frère dont on puisse rêver. Il inventait d'invraisemblables histoires de fantômes pour Brian qui les consignait gravement dans un vieux cahier, de son écriture ronde et enfantine. « Un jour, tu seras un grand écrivain, je te raconterai mes aventures et on vendra des milliers de livres, toi et moi ! » lui disait Timmy. Et quand le petit garçon tremblait de peur la nuit à l'idée que des créatures cauchemardesques puissent venir le chercher, l'ainé empoignait sa torche électrique et le rejoignait dans son lit pour le rassurer : « les fantômes ont peur de la lumière, si y'en a un qui approche, je lui règle son compte ! ».

Brian se blottissait contre lui et s'endormait dans sa chaleur, confiant. Timmy serait toujours là pour veiller sur lui, il le lui avait promis et son grand frère tenait toujours ses promesses.

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Brian se réveilla dans le noir, en pleurs. Il avait encore rêvé de Timmy et comme à chaque fois, il se réveillait avec un indicible sentiment de perte et de désespoir. Il pensait beaucoup à son frère depuis qu'il vivait seul, et il lui manquait plus que jamais. Il aurait adoré partager avec lui son enthousiasme pour sa nouvelle école, sa passion récente pour la musique et …d'autres sentiments qui naissaient en lui depuis quelques temps. Il était le seul à qui il aurait pu confier son inquiétude de ne pas être tout à fait « normal ». Timmy étant son ainé de quatre ans, il aurait compris ce qu'il traversait et il aurait pu lui expliquer les mystères de la puberté, du haut de sa toute fraîche expérience personnelle. Il lui aurait raconté ses succès auprès des filles et Brian aurait rit de ses anecdotes et de ses expressions pittoresques.

A lui, il aurait pu confier qu'il ne se sentait pas du tout attiré par les filles, mais qu'il faisait une fixation sur un de ses nouveaux camarades de classe. Il aurait osé lui avouer qu'il restait des heures à contempler la nuque de Randy où bouclaient des mèches blond-roux, tandis qu'il était assis deux rangs derrière lui en cours de biologie. Il rêvait de plonger son nez dans le cou du garçon et de respirer à plein poumons l'odeur de sa peau délicatement parsemée de taches de rousseurs. Il passait des heures à se demander ce qu'il ressentirait à passer ses mains dans la chevelure dorée, sur les avant-bras halé et … Brian se sentit rougir dans le noir et remonta un peu précipitamment ses mains qui commençaient à s'égarer du coté de son ventre, comme dotées d'une vie propre. Il croisa les bras sous sa tête et s'efforça de ne plus penser à Timmy, ni à Randy, ni à rien du tout. Et surtout pas au fait qu'il se sentait durcir à l'évocation de son camarade, de son torse fin mais musclé et l'odeur de musc qu'il exhalait quand il ôtait son t-shirt maculé de taches d'herbe à la fin d'un match de foot particulièrement disputé … mais ses mains ne semblaient pas très obéissantes, ces jours-ci, et il se surprit à se caresser doucement le ventre du bout des doigts, traçant des arabesques légères sur sa peau. Il remonta son t-shirt sous ses aisselles et fit glisser ses paumes sur sa poitrine et ses tétons, qui réagirent instantanément au contact en durcissant à leur tour. Il les pinça doucement et poussa un petit gémissement étouffé, alors qu'une flambée de désir montait en flèche dans ses reins. Il promena une main hésitante le long de son corps, se rapprochant lentement de son entrejambe. Tant qu'il ne se touchait pas réellement, il pouvait garder l'illusion qu'il ne faisait rien de mal et que ses intentions étaient tout à fait innocentes … mais le désir était plus fort que lui et cette fois, il ne serait pas capable d'y résister. Il allait s'en vouloir à mort après, il le savait, mais tant pis, il en avait trop envie.

Il glissa deux doigts dans son slip tendu à craquer et caressa délicatement le bout de son gland déjà humide. Il laissa échapper un soupir, se débarrassa de ses sous-vêtements et écarta les jambes. Il se mit à se caresser langoureusement entre les cuisses, titillant la chair tendre entre ses bourses et son anus tout en empoignant son sexe de l'autre main. Il gémit, serra plus fort et accéléra son mouvement de va-et-vient en remuant le bassin en rythme. Il ne pouvait s'empêcher d'imaginer les mains de Randy à la place des siennes et il se mit à haleter. La vision de son amant imaginaire le touchant décuplait ses sensations et le plaisir l'envahit, lui faisant perdre toute notion de pudeur. Il devait probablement être pervers, perdu, voire fou pour avoir envie de faire ça, mais il se tourna sur le coté gauche et remonta son genou droit sans cesser de se caresser. Il mit un doigt dans sa bouche, le suça et le lécha avant de le glisser par derrière entre ses fesses. Il joua un peu avec son orifice, le titillant et le taquinant avant de s'y enfoncer doucement. Il retira son doigt, en ajouta un second et se pénétra à nouveau, lentement, allant et venant, savourant l'exquise sensation de se caresser à l'intérieur. Il ne savait pas d'où lui venait ce fantasme, mais depuis qu'il avait découvert qu'il avait des pulsions sexuelles, il mourait d'envie de le faire. Il n'avait jamais osé auparavant, craignant d'en avoir honte par la suite. Il serait probablement mortifié quand ce serait fini d'ailleurs, mais pour le moment, c'était absolument divin et il continua. Il sentait venir un orgasme comme il n'en avait jamais connu et il se mit à gémir sans discontinuer, étouffant le bruit dans son oreiller. Il s'enfonça ses doigts aussi profondément que possible d'un geste brusque et il poussa un cri de jouissance quand il heurta un point extraordinairement sensible à l'intérieur de lui. Il se répandit dans sa main, le corps entier secoué de spasmes, râlant de plaisir, tremblant et en sueur. Il retira ses doigts et s'affala sur le ventre, noyant son visage dans son coussin, hors d'haleine.

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Brian avait somme toute été un petit garçon heureux du vivant de Timmy, entouré d'une mère aimante et d'un grand frère merveilleux. L'indifférence de son père à son égard ne l'avait pas perturbé bien longtemps, il avait reporté toute son affection sur les deux seules personnes qui comptaient à ses yeux et il s'en était fort bien accommodé. Eileen O'Reilly s'était retrouvée enceinte la seconde fois par accident, le médecin lui avait déconseillé une nouvelle grossesse en raison des problèmes rencontrés lors de son premier accouchement. Par chance, tout s'était bien passé et le nouveau-né était parfaitement normal et en bonne santé. Toutefois, il était petit et chétif, et cela ne s'était pas arrangé avec les années : alors que Timmy avait rapidement grandi et forci comme un jeune chêne, son cadet restait désespérément malingre. De plus, si l'ainé ressemblait beaucoup à son père avec sa carrure, sa tignasse rousse et ses yeux gris, Brian en était aux antipodes. Il n'avait jamais connu sa grand-mère maternelle - décédée avant sa naissance – mais les photos qu'il avait vues d'elle montraient une très belle femme aux cheveux noirs et bouclés, dotée d'un visage fin et élégant qui présentait une troublante ressemblance avec le sien. Selon sa mère, c'était également d'elle qu'il avait hérité ses grands yeux verts et son teint pâle. Le petit garçon faisait un peu figure d'extraterrestre dans la maisonnée et son père n'avait jamais vraiment cherché à l'accepter.

En revanche, son frère s'était pris d'une très grande affection pour lui malgré les quatre ans qui les séparaient, et on voyait toujours le petit trottinant derrière le grand, partageant ses jeux ou se postant dans un coin avec sa peluche et son livre préféré. Timmy l'avait imposé à son cercle d'amis malgré son jeune âge et personne n'avait osé y trouver à redire, l'ainé des O'Reilly ayant une manière plutôt détonante de résoudre les conflits. Brian était de toute façon un enfant facile à vivre : il était calme, patient et se satisfaisait parfaitement de rester dans un coin à jouer tout seul en attendant qu'on veuille bien lui accorder de l'attention. Tant que son grand frère restait à portée de voix, il était heureux. Ça ne le dérangeait pas de devoir le partager avec ses amis dans la journée, il savait que le soir venu il l'aurait pour lui tout seul et cela lui suffisait.

Timmy n'était pas doué en classe, mais il avait fait de gros effort en lecture pour être à même de déchiffrer les livres simples que son cadet affectionnait tant. La nuit, ils se blottissaient souvent ensemble dans le même lit et se cachaient sous les couvertures pour lire des histoires à la lumière de la torche électrique. Il y avait peu de livres à la maison vu le mépris qu'O'Reilly père vouait à la culture, mais l'imagination foisonnante de Timmy y remédiait largement et la même histoire, lue et relue, prenait à chaque fois une direction différente selon l'humeur du jour. Brian goutait intensément chacune des précieuses minutes qu'ils passaient en tête à tête, il était en adoration devant son frère et n'aurait jamais imaginé qu'il puisse lui être retiré un jour.

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