Voici un texte que j'ai écrit il y a plusieurs mois déjà, dans le cadre d'un atelier. Les consignes étaient de décrire dans un texte à la première personne ce que le futur nous inspirait (bon, en théorie, c'était plutôt de dire les espoirs que l'avenir nous inspirait, mais je suis incapable d'écrire un texte vraiment positif sans que ce soit tout de suite niais. Donc j'ai adapté.), et de placer un bandeau et un papillon. Les deux vers placés en épigraphe sont d'Edith Sitwell. J'espère que ça pourra vous plaire.

We stare at a young girl chasing a yellow butterfly

On the summer road that lead from Nothing to Nowhere

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IVRAIE

Anton affirme que les jours de grand vent, on peut entendre sonner les cloches de Zvenigorod depuis les rives de la Moskova. Toutes les heures, il regarde sa montre et nous dit d'écouter. Il a du sable plein les cheveux mais on le voit à peine, les grains se perdent parmi ses mèches ; quand il essaye de les démêler, on dirait qu'il part en poussière. Macha ne le quitte pas des yeux, sa bouche parfois se tord douloureusement. A ces moments-là, on n'entend que les rides se former sur la rivière. Nous sommes cinq et désœuvrés. Autour de nous l'été s'est figé comme un paysage.

Les yeux à demi-fermés, je ne vois que des chevilles. Celles de Vadim me donnent le vertige : elles vont et viennent entre mes cils, tournent, sans s'arrêter. Il porte de simples sandales de cuir qui lui griffent la peau. Vadim s'ennuie. Il change de trajectoire, passe à quelques centimètres de mon visage ; j'entends la terre trembler sous lui. Il téléphone. Puis, de nouveau, plus aucun bruit. Il s'est assis et soupire.

Il y a des brindilles contre ma joue, qui tremblent quand je respire. Très longues, et penchées sur moi comme des gardiennes, comme des veilleuses. Quand j'ouvre les yeux, elles accrochent les nuages, les effilochent en charpie blanche que la lumière traverse. Dans la fraîcheur des arbres les rayons ont une couleur à part, gelée. Ils se frayent un chemin sinueux entre les feuilles : blanc, noir, ténèbres, on ne vit plus que dans l'alternance des ombres.

Un rire glisse soudain sur nous, et quelques gouttes – Oxana presse ses cheveux mouillés comme une vigne entre ses mains. L'eau qu'elle en extrait, elle la fait pleuvoir du bout de ses doigts noirs. Ses mèches ondulent, se tordent, lourdes et âpres comme la rivière ; quand elle les rejette sur ses épaules, elles imbibent très vite ses vêtements. Le tissu semble se fondre dans la chair, disparaître. Il y a de nouveau un silence.

- Quand partez-vous, demande Vadim pour la troisième fois.

- Quatre jours. Moni doit reprendre les cours en septembre, répond Macha pour nous deux, des nœuds de tristesse dissimulés dans les plis de sa voix.

- Je viendrai, promet Anton qui n'en finit pas de se décomposer. Elle lui sourit ; son sourire souffle un baiser. Oxana a un rire aigu comme une lame de couteau. Vadim s'est levé et joue au funambule sur un arbre effondré, un bandeau sur le visage. Il vacille, bat des mains. Les yeux grands ouverts sous le bout de tissu, il n'y a rien pour remplir son vertige, et il penche très lentement, de plus en plus ; on dirait qu'il mime sa chute. Mais Anton le rattrape de justesse et il trébuche, comme s'il redécouvrait le sol après un rêve.

- Vous verrez, dit Anton. Je serai comme Plato Makovski, ou comme Liocha dans Taxi Blues. J'irai même en Europe…

Dans le vent qui colle ses vêtements à son corps, Anton a l'air très mince, une figure en papier.

Et Macha ? Macha qui attendra ses retours dans les soirs de plus en plus noirs, dans les années qui fuient et les chairs qui s'empoisonnent, jusqu'à ce que son cœur de porcelaine se fêle gentiment comme un jouet usé. Ses nuits se passeront à guetter aux carreaux gelés, à surprendre son propre visage dans l'eau ternie des tasses et des miroirs, à repasser les angles de ses lèvres pendant qu'il boira l'oubli aux lèvres d'autres filles. Ou bien il restera avec elle à Saint-Pétersbourg parmi ses espoirs déchirés.

Je ferme les yeux. Je me vois vieille, les mains sanglantes, la peau blanche et sèche. Je ne peux plus bouger sous le poids de mes seize ans.

- Et Macha ? demande Oxana. On dirait qu'elle prend plaisir à frôler les plaies.

Oxana est la plus sombre d'entre nous. Son visage est terne et aigu comme un bronze dans lequel resteraient imprimées des marques de doigts. Elle nous rejoint parfois, les cheveux emmêlés, le regard écorché. On raconte beaucoup d'histoires sur elle ; elles l'enveloppent d'un parfum troublant d'ivresses décomposées.

Macha porte la main à son chapeau de paille et son poignet dissimule un instant son visage. Puis d'un geste un peu sec elle le pose dans l'herbe à côté d'elle ; il se froisse, les bords retournés, un papillon en soie ressort piteusement sur le ruban. Macha le regarde d'un air préoccupé, mais ne le touche pas. A sa droite Oxana a allumé une cigarette et souffle un peu de cendre à la face du ciel.

- Des américaines, dit Vadim. Tu les sors d'où ?

- On me les a données.

- En échange de quoi ? demande-t-il méchamment.

Oxana ne répond pas, elle hausse simplement les épaules, puis s'allonge dans l'herbe en le fixant toujours, sans ciller. J'aimerais dire quelque chose pour apaiser son silence, peut-être.

- Qu'est-ce que tu vas faire quand nous serons partis ? lui demande brusquement Anton.

Elle ne répond pas tout de suite ; observe posés sur l'herbe ses ongles à moitié peints. Un violet presque rouge, en stries. De son pouce elle dessine un arc de cercle sur la surface qui s'écaille. Elle semble réfléchir à la question.

- Je ne sais pas encore. Ici c'est pas mal.

Vadim lève les sourcils.

- Real paradise, n'est-ce pas ?

- Oui. Ce serait très dommage que le jour s'arrête.

Dans l'air résonne un grincement inaudible ; leurs visages en miroir reflètent un horrible sourire. Négligemment Oxana frôle de sa cigarette le chapeau à côté d'elle ; elle repasse avec lenteur. Le papillon de soie frémit, plisse ses ailes, brûle dans un vague chuchotement. Macha l'arrache du sol, elle tente de repousser la cendre avec ses doigts. Le tissu se détache des armatures en fil de fer. Oxana regarde avec insistance sur l'autre rive, comme si elle nous évitait.

Le soir tombe ; les arbres semblent exhaler leur ombre dans un dernier soupir. Leur profil se durcit contre le ciel : vert profond, comme un granit couvert de mousse. Mais personne ne bouge. A contre-jour les visages sont illisibles.

Puis Vadim se lève. Les autres le suivent le long des berges ; je reste en arrière, quelques minutes. Je ferme les yeux.

Je suis lourde, immobile. Dans mes oreilles résonnent l'écho des fleurs, l'écho des feuilles froissées contre le vent. Au loin s'évanouit un bruit de pas, comme un battement de cœur. J'écarte les doigts et frôle la terre. Je m'abîme, doucement.