Vivre de vide

Lorsque la volonté de vivre fait défaut à l'être, survivre à en de mourir peut nous permettre d'exister.

Elle avait froid. Elle était fatiguée. Elle se sentait étourdie.

Son ventre gémissait. Peut-être était-ce par simple appétit? Mais non, elle n'avait pas faim. Après tout, elle n'avait jamais faim. Il lui était pourtant difficile de se distraire de cette pensée.

La santé physique de la jeune fille n'était la meilleure qui soit : ongles cassants, cheveux secs et abîmés, yeux absents, lèvres gercées, peau desséchée, apparence émaciée… mais elle s'en moquait.

Elle aimait sentir les os sous sa peau. C'était tout ce qui lui appartenait, ce dont elle percevait comme étant le seul trésor que personne ne pouvait lui soustraire.

Elle détestait cependant lorsque sa famille lui rappelait qu'un jour, elle va devoir sortir de sa petite crise et devenir une femme voluptueuse. Ça, non, jamais! Si elle pouvait s'y soustraire encore quelques mois voire quelques années, peut-être est-ce que la monstruosité féminine dardée de courbes qu'on la croyait être pourrait ne jamais exister.

Elle voulait demeurer comme elle était.

Elle aimait son corps d'enfant, elle aimait ses os, elle aimait ses hanches étroites, son ventre plat, ses membres rachitiques ainsi que sa menue poitrine. Le simple fait que ses vertèbres s'affichaient à quiconque la faisait sentir triomphante. C'était bon d'être mince, elle se sentait si bien,

Nul ne la remarquait, nul ne l'appréciait. Rien ne pouvait autant la laisser indifférente, elle voulait être si mince qu'elle puisse disparaître.

Elle adorait ce corps pubère que personne ne contemplait. Elle voulait demeurer pure et légère, dépourvue de toute immondice.

Elle ne voulait pas être comme ces filles que l'on voyait à la télévision, se déhanchant pour arracher un coup d'œil à un homme assoiffé de la prendre en possession, ou ces atrocités que l'on voyait sur les publicités d'acceptation du corps. De son avis, c'était une revendication silencieuse de se faire elles-aussi scruter du même œil que ces femelles vulgaires à moitié fagotées.

Elle voulait simplement demeurer entre mi-chemin entre l'enfant et la jeune femme.

Elle souffrait immensément en ce monde. Seule, toujours seule. Mais d'une minute à l'autre, elle survivait à la vie. Plume après plume, elle scandait à la mort. Elle finirait bien par en mourir.

Elle voulait se sentir vide.

Pour être vide, elle ne devait pas manger.

Pour elle, c'était son unique réalité.