Seconde vie

On m'avait parlé d'un marionnettiste qui donnait des spectacles tous les dimanches après-midis au parc des Innocents. Cet homme, un certain Sylvio, avait même la réputation d'être le meilleur dans son domaine. Bien que je n'eus jamais été un fervent admirateur du théâtre d'effigie, je décidai d'aller y jeter un coup d'œil afin d'assouvir ma curiosité.

Sylvio était un brave homme au sourire généreux et à l'œil vif. Le dos courbé par le poids de l'âge, il dégageait néanmoins la vigueur d'un homme au sommet de sa forme. Entre ses mains agiles, ses pantins qu'il avait lui-même fabriqués prenaient vie tels de vrais acteurs. Guidés par leur créateur, ils dansaient, chantaient, racontaient de fabuleuses histoires tragiques et passionnées. Seules les ficelles qui reliaient leurs membres au contrôle rappelaient qu'ils n'étaient que des jouets. Chacune des marionnettes de Sylvio représentait une œuvre d'art en soi. Leurs traits à la fois délicats et durs, sculptés dans un bois rosé, ressemblaient à s'y méprendre à ceux de véritables visages humains. Leur perfection malsaine suscitait en moi un trouble mêlé de fascination.

Lorsque le spectacle s'acheva, je m'approchai de l'artiste pour le féliciter. Je lui posai un millier de questions sur ses marionnettes, sa passion, son parcours… Il m'en posa à son tour et lorsque nous nous quittâmes enfin, nous étions pratiquement devenus amis.

Je revins assister à ses spectacles tous les dimanches qui suivirent. Il ne présentait jamais le même et remplaçait fréquemment ses acteurs en bois par d'autres plus beaux et parés de costumes plus élaborés. Bien que les histoires différaient largement les unes des autres, elles gravitaient souvent autour de thèmes tels que la tristesse, le désespoir, la mort. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle peu d'enfants assistaient aux représentations de Sylvio, contrairement aux adolescents et aux adultes qui abondaient. Tous semblaient aussi envoûtés que moi par ces figurines à l'expression si réaliste. Curieusement, plusieurs ne revenaient plus après quelques semaines, mais je n'y portai guère d'attention alors que de nouveaux spectateurs venaient rapidement combler les places vacantes.

Un jour, Sylvio me révéla qu'il préparait un spectacle grandiose avec des marionnettes à l'échelle humaine. Connaissant mon intérêt incontestable pour ses créations, il m'invita à visiter son atelier. Je m'empressai d'accepter avec joie.

Son atelier se trouvait de l'autre côté du parc des Innocents, au milieu d'un boisé peu fréquenté. Il jouxtait la maison du vieil homme qui se constituait d'une simple hutte en pierres grossièrement taillées et coiffée d'un toit de chaume jaunâtre. Les grands arbres qui entouraient l'habitation semblaient la dissimuler aux yeux du reste du monde. Je suivis Sylvio dans son atelier avec le sentiment de pénétrer dans l'antre d'un animal sauvage.

Il me fit d'abord passer par sa maison afin de m'offrir du thé et des biscuits. Il pouvait ressembler à un homme des bois, Sylvio ne manquait pas moins de civilité. Alors qu'il disparaissait dans la cuisine, je grignotai un morceau de biscuit dont le goût pour le moins singulier me dissuada immédiatement d'en prendre une autre bouchée. Comme mon hôte prenait visiblement son temps, je me levai afin de me dégourdir un peu les jambes. Le salon incarnait l'essence même du minimalisme : deux fauteuils, une table basse et une horloge grand-père dont la pendule se balançait avec un tic-tac régulier aliénant. Je repérai alors une porte entrouverte à côté de l'horloge. Donnait-elle accès à l'atelier de Sylvio? Depuis qu'il m'avait parlé de son projet, je m'étais longuement interrogé sur la façon dont il avait conçu ses nouvelles marionnettes grandeur nature. Quels genres de matériaux avait-il pu utiliser? Sachant que je commettais sans aucun doute une grossière impolitesse mais néanmoins trop curieux pour m'arrêter à l'instant, je me glissai silencieusement dans l'entrebâillement de la porte.

Le couloir était sombre et descendait en une pente douce. Une nouvelle porte se présenta au bout du tunnel. Je l'ouvris sans difficulté et plissai les yeux devant le brusque afflux de lumière. Après quelques secondes d'adaptation à la luminosité ambiante, ce que je vis me coupa littéralement le souffle.

Une dizaine de marionnettes de grandeur humaine pendaient au bout de cordes liées à leurs articulations et rattachées aux poutres du plafond. Étrangement, ni leur maquillage abondant, ni leurs habits bariolés ne parvenaient tout à fait à camoufler leur pâleur cadavérique et l'éclat terne de leurs pupilles. Tous affichaient la même expression… de terreur absolue!