Suzanne 15 – 20

Auteur : Jurkane.

L'histoire en trois parties d'une jeune fille, de ses quinze ans à ses vingt ans.

Première partie : Le temps des études.

Deuxième partie : Le temps des amours.

Troisième partie : Le temps des épreuves.

Genre : Histoire originale, aventures, romance

Rating : K

Personnage : Suzanne Denver-Worms, 15 ans, habitant aux environs de Cambridge, Massachussets, U S A

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Première partie : Le temps des études.

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La vraie vie de Suzanne commença le jour de ses quinze ans ... .

Chapitre 1 : Rencontre avec un Ange

Juillet 2000.

Suzanne sortit de la villa par l'arrière, traversa la terrasse et se dirigea vers le fond du parc. Tête baissée selon son habitude, elle regardait tendrement le petit chien lové dans ses bras : son cadeau d'anniversaire pour ses 15 ans.

Cela faisait quatre ans que Gabrielle, sa mère, ne lui avait pas offert un animal de compagnie. Elle avait cessé quand elle avait compris que pour sa fille, les bêtes avaient droit à la liberté. Suzanne avait ouvert la volière des oiseaux exotiques, versé les poissons tropicaux dans la piscine et déposé le lapin nain au pied d'un arbre dans la forêt. On n'avait pas retrouvé la tortue perdue dans le potager. Et l'histoire du chat ….

Gabrielle avait passé toute son enfance entourée d'animaux dans la ferme-ranch du Vermont qui appartenait à sa famille depuis plusieurs générations. Elle et ses frères et sœurs avaient élevé des écureuils, grenouilles, colombes et autres, sans compter des rats noirs, des papillons multicolores et toute une famille de lézards. Elle ne comprenait pas le manque d'intérêt de sa fille pour la gent animale. Mais elle avait craqué devant ce chien adorable et l'avait offert à sa fille.

Suzanne murmura : « Ovie… » Il lui donna un coup de langue sur le menton. Il l'aimait et elle l'aimait. Elle sentit son cœur fondre d'émotion. Ovalie of Greenvalley était un chien de compagnie presque adulte et très bien éduqué. Il était de petite taille, marron et beige, avec un poil très doux et des oreilles tombantes. Sa queue frétillait quand il était content, il aboyait rarement mais ses yeux tendres parlaient pour lui.

Quand il était arrivé au salon et qu'on avait ouvert son panier décoré d'un nœud rose, il était sorti, trottant de-ci, de-là, regardant autour de lui en reniflant. Puis, il s'était dirigé tout droit vers le fauteuil de Suzanne, il avait appuyé les pattes de devant sur ses genoux et il avait lancé un petit cri d'appel.

Elle s'était penchée, leurs regards s'étaient croisés et ils étaient tous les deux « tombés en amour ». Il avait grimpé sur ses genoux, elle l'avait entouré de ses bras et elle avait alors pensé à « l'autre ». Le chat l'avait « vue » et dédaignée. Le chien, lui, l'avait « sentie » et adoptée.

Suzanne traversa la pelouse. Le soleil d'été l'avait un peu jaunie. On était le 25 juillet et elle avait un ami de cœur depuis huit jours. Elle dépassa le bosquet, atteignit le chemin qui menait à la « porte dérobée » et se dirigea vers le jardin potager, le domaine d'Ivan. Mais elle vit celui-ci longer au loin le mur de clôture, suivi de ses deux chiennes. Il allait faire le tour de la propriété, il ne serait pas de retour avant une demi-heure.

Ivan était l'un des gardes du domaine. Il remplissait sa mission avec zèle. Quand il avait été engagé trois ans plus tôt, au moment de l'emménagement dans la villa, il avait vu le potager à l'abandon et il avait demandé à s'en occuper. Dès lors, il n'y avait plus eu de congés, de dimanches ou de jours fériés pour lui. Il les passait à cultiver des légumes, des herbes aromatiques et quelques fleurs dans des petites parcelles carrées séparées par des allées.

Il n'utilisait aucun produit chimique et récoltait les plus beaux légumes de la région. Il en apportait la plus grande partie à la cuisine et donnait le reste à la vieille dame qui lui louait une chambre en ville. Il n'y passait que peu de temps, seulement pour dormir. Ivan Tambov était un colosse blond aux yeux verts. Il pouvait assommer un bœuf d'un seul coup de poing mais il avait surtout l'âme d'un maître – jardinier.

Suzanne posa Ovie, lui fit signe de ne pas bouger et suivit une allée jusqu'au carré de tomates. Ivan lui avait donné la permission d'en cueillir, même s'il n'était pas là. La jeune fille pensait qu'Ivan, qui était aussi garde du corps, se serait fait tuer pour la protéger et plus encore, qu'il n'aurait pas hésité à tuer pour la défendre.

Il ne l'avait pas dévisagée avec curiosité la première fois qu'il l'avait vue. Elle levait quelquefois la tête pour lui parler, il était si grand. Elle savait qu'il l'aimait comme la fille qu'il n'avait pas. Il était célibataire et vivait seul, avec ses deux grandes chiennes de garde Daphné et Chloé. Il lui avait dit que ses arrière-grands-parents avaient émigré de Russie une année de grande famine. C'était plus qu'il n'en avait confié à toute autre personne.

Suzanne cueillit une tomate et mordit dedans. Elle était parfumée, fondante, un peu sucrée … un délice. Puis elle sortit du potager, attacha la laisse enroulée à son poignet au collier d'Ovie et se dirigea vers la « porte dérobée ». Elle avait lu ces mots dans un roman et ils lui avaient plu par leur côté mystérieux.

Contrairement aux autres, cette porte de sortie du parc n'avait pas de code et n'était pas surveillée par une caméra. Ivan lui avait dit que la route passant derrière la villa ne servait qu'aux forestiers et aux pompiers en cas d'alerte.

Bien sûr, Suzanne savait que toute cette surveillance concernait son père qui était une personnalité importante et aussi sa mère, ses frères et elle parce qu'ils formaient sa famille. Mais puisque la porte n'était pas gardée, c'est qu'il n'y avait aucun danger et elle venait d'avoir une idée….

Avec malice, elle repensa au jour où Ivan, voulant faire une ronde à l'extérieur, lui avait montré involontairement comment faire pour sortir. Il suffisait de glisser une petite plaque de plastique devant la serrure et de la maintenir en place le temps d'ouvrir la porte et de la refermer. Coincée entre le mur et le bois, la plaque ne bougeait pas. Lorsqu'on rentrait, on la tenait de même.

Suzanne avait vu où Ivan la cachait. C'était assez haut car il était très grand mais en posant un pied sur une pierre saillante du mur, elle réussit à l'atteindre. Elle allait faire une promenade DEHORS avec Ovie.

Elle ouvrit la porte, la referma avec soin et tenant le petit chien en laisse, elle avança en marchant dans l'herbe le long de la route. Ovie la précédait en reniflant et en furetant dans les mottes de terre et les tiges sèches. Puis il s'arrêta, se tourna vers elle, aboya et sembla danser sur ses pattes.

« Il veut jouer », pensa-t-elle. Elle regarda autour d'elle, vit un petit bâton et comme elle l'avait vu faire dans un film, elle le fit sentir à Ovie et le lança devant elle. Il s'élança mais la laisse était trop courte. Alors, elle la détacha du collier.

Le petit chien se précipita, attrapa le bâton entre ses dents et le rapporta en folâtrant. Elle rit et recommença. Il semblait beaucoup s'amuser, il sautillait sur place en attendant qu'elle jette le bout de bois loin devant lui et il courait le chercher, revenait en remuant la queue et le déposait à ses pieds comme un trésor.

Elle le lança encore une fois. Il atterrit au milieu de la route. Ovie s'élança. Au même moment, elle entendit le vrombissement d'un moteur et une voiture rouge, basse sur roues, passa près d'elle à toute vitesse. Elle sentit le vent l'envelopper et poussa un cri. Le bolide cueillit le chien dans sa course. Il s'envola littéralement, fit une sorte de cabriole et retomba sur le bas-côté. La voiture continua son chemin et disparut.

Suzanne n'avait pas bougé, tête levée, bouche ouverte. Tout s'était déroulé en une seconde. Pourtant, elle continuait à voir avec horreur, au ralenti, le petit animal tourbillonner dans les airs, ses oreilles flottant derrière sa tête, ses quatre pattes raidies, sa queue suivant son corps comme un gouvernail.

Puis il y eut cet écrasement, cette absence de mouvement, ce silence revenu … et brusquement, elle revint sur terre. Elle se précipita, se jeta à genoux près du petit corps inerte. Elle ne le toucha pas. Ovie gisait, couché sur le côté, intact mais avec une immobilité plus grande que celle du sommeil.

Les yeux et le cœur de Suzanne refusèrent la vérité et elle resta là, à demi assise, les mains appuyées sur les genoux, la tête baissée, ses cheveux coulant sur son front et ses joues, dissimulant comme d'habitude son étrange visage. Le temps s'était arrêté.

Une autre voiture arriva presque silencieusement derrière elle. Le conducteur saisit la scène d'un coup d'œil. Il s'arrêta un peu plus loin. Il prit une seconde pour envisager la situation. R. était juste devant lui mais il décida que ça pouvait attendre. Il sortit de la voiture et s'approcha.

Il s'accroupit, tendit un doigt, souleva une patte et effleura le museau où perlait maintenant une goutte de sang. Il la regarda. Elle avait le visage baissé mais elle leva les yeux.

« Il est mort », dit-il.

Elle ne dit rien, ne bougea pas. Il prit sa décision avec la rapidité et la précision qui le caractérisaient.

Il retourna à sa voiture, ouvrit le coffre et en sortit une serviette de toilette et une petite pelle de campeur qui pouvait se transformer en pioche. Elle était en acier et son mécanisme était assez huilé pour se manœuvrer d'un seul doigt. Il revint près d'elle.

Elle n'avait pas bougé mais quand elle vit l'outil, elle se redressa. Il enveloppa la petite bête dans la serviette, la tête glissa en arrière comme si le cou était brisé. Elle se détourna sans dire un mot et se dirigea vers la porte.

Il regarda le mur, vit sa hauteur et les brisures de verre qui en garnissaient le sommet. Qui habitait là ? Son cerveau habitué à réfléchir rapidement situa le quartier et l'emplacement par rapport à la maison de R. Il avait étudié le plan et savait que des personnalités importantes résidaient ici.

Puis il se souvint tout à coup du visage caché de la jeune fille et fit un rapprochement immédiat.

« C'est la fille de …. Que fait-elle sur cette route, toute seule, sans protection ? »

Voyant qu'elle se dirigeait vers l'entrée fermée par de simples planches de bois, il sourit intérieurement. Une porte piège ! On la croyait sans défense, on essayait de la forcer et dès qu'on entrait, on était happé par les gardes ! Il fit un pas en arrière et regarda vers sa voiture. Mais la jeune fille poussait la porte en maintenant ce qui ressemblait à une plaque de sécurité. Elle ne semblait pas inquiète, non, seulement … hors du temps.

Il la suivit, portant le chien et la pelle. Elle referma la porte et parut hésiter. Il lança un coup d'œil rapide à gauche, à droite, il n'y avait personne. Elle se dirigea vers les arbres. L'ombre était fraîche. C'était un bosquet assez jeune, éloigné suffisamment du mur pour que les branches ne dépassent pas. Elle s'arrêta au bord d'une petite clairière. Trois jeunes troncs avaient poussé en formant les sommets d'un triangle équilatéral. Le centre était couvert d'un épais tapis de feuilles mortes.

Il posa le chien enveloppé dans la serviette au pied d'un arbre. Elle ne bougeait pas, ne parlait pas et ressemblait à une statue. Il transforma la pelle en pioche, écarta soigneusement les feuilles au centre de la clairière et commença à creuser le sol meuble en faisant fuir quelques colonies d'insectes. Il avait déjà fait cela en diverses occasions et savait comment s'y prendre.

Il travaillait vite et Suzanne le regardait. Tout se déroulait sans qu'elle prenne vraiment conscience de ce qui se passait. Elle était dans un état second qui avait stoppé ses pensées et ses sentiments. Elle « voyait » cet homme et en même temps, elle ne le « voyait » pas.

Il n'était pas très grand, il avait un visage bronzé, des cheveux noirs et bouclés, des yeux bruns. Il était habillé de clair et ses mains étaient gantées. Elle ne l'aurait pas reconnu parmi dix autres et pourtant, elle avait l'impression de l'avoir toujours connu.

Dès que le trou fut assez profond, il le tapissa de feuilles, sortit le chien de la serviette, le coucha au fond, le recouvrit de feuilles et se redressa. Suzanne leva lentement le bras et lui tendit la laisse pour la mettre dedans aussi. Mais il repoussa sa main et dit :

« Non, gardez-la, pour vous rappeler … »

Se rappeler quoi ? La bêtise qu'elle avait faite en emmenant Ovie hors du parc … en détachant la laisse pour qu'il puisse courir … courir sur cette route …sur cette route où … Elle se sentit chavirer. Mais il ne lui laissa pas le temps de s'affoler. Il avait transformé la pioche en pelle et lui tendait l'outil. Elle posa la laisse et commença à repousser la terre dans le trou.

Quand elle eut fini, elle vit qu'il était allé chercher trois grosses pierres près du mur. Il les disposa sur le petit tertre et y parsema quelques feuilles. On aurait dit que ces pierres avaient toujours été là. Avec la bêche, il alla refermer les endroits où il les avait prises. Là encore, il donna à la terre un aspect normal, comme si on n'avait touché à rien. Voilà, il ne s'était rien passé. Tout était en ordre. Le temps qui s'était arrêté pouvait se remettre en marche.

Il essuya ses mains gantées avec la serviette, reprit la pelle et se dirigea vers la petite porte. Arrivé là, il se tourna vers elle. Il la sentait au bord du vertige. Elle ne pouvait pas parler, sa gorge était bloquée. Alors, elle leva la tête, repoussa ses cheveux et le regarda en face. Elle mit sa disgrâce en plein soleil, en pleine vue.

Il scruta ce visage étrange, hideux et vit surtout ses yeux. Il la devina immédiatement … si dure … si fragile … au bord du précipice … Une enfant perdue ...

Le « souvenir » jaillit dans sa mémoire comme se dresse la tête d'un serpent …. Il le repoussa aussitôt. Il fit alors ce qu'ils faisaient tous, lui et ceux de sa confrérie, face à cela, face à la détresse, dans les moments de crise. Il lâcha la serviette et la pelle, avança d'un pas et l'attira vers lui. Il la prit dans ses bras et serra très fort.

Elle s'appuya à lui de tout son corps, la joue sur son épaule, les bras entourant sa poitrine. Il posa sa tête sur ses cheveux et murmura quelques mots. Elle ne comprit pas ce qu'il disait, elle ne connaissait pas cette langue. Alors, il lui fit cadeau de sa force. Cela dura quelques secondes … un siècle.

Il la tenait contre lui comme une sœur de combat, pensant que si elle surmontait cette crise, elle serait à jamais comme une flamme ardente. C'était tout ce qu'il avait à offrir et il le donna de tout cœur.

Quand il l'avait attirée à lui, Suzanne avait ressenti un choc qui l'avait tirée brusquement du trou noir où elle tombait. Le temps, de nouveau, se dilatait. Partant du centre de sa poitrine, de la chaleur se répandait dans tout son corps, dans sa tête, jusqu'au bout de ses doigts. Elle s'étonnait de ne pas brûler, de ne pas s'envoler, de ne pas mourir d'un tel bonheur.

Derrière ses paupières closes, les couleurs se mélangeaient et formaient des écharpes lumineuses. A ses oreilles vibrait une musique surnaturelle. Elle avait l'impression que leurs deux auras fusionnaient et que la sienne se mettait à grandir.

Une joie puissante, extraordinaire, effaçait tous les malheurs endurés jusqu'à ce jour, tout le désespoir causé par la mort d'Ovie, toutes les difficultés que lui avait values sa laideur. Elle était pure, forte, nouvelle. Elle vivait … elle ….Cela ne dura que quelques secondes mais c'étaient des secondes enchantées.

Il se détacha d'elle, posa un doigt sur sa poitrine à la place du cœur et dit : « Adieu ». Il passa la petite porte en appuyant sur la plaque et disparut. Autour de Suzanne, tout était calme et silencieux. C'était comme s'il n'avait jamais existé.

Il retourna à sa voiture, laissa un instant son esprit se vider de ce qu'il venait de vivre et recentra ses pensées sur R. Le moteur ronronna. C'était comme si elle n'avait jamais existé.

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Ivan, qui avait inspecté soigneusement les abords de la villa, l'aperçut de loin, marchant dans le soleil, la tête levée, la laisse pendant au bout de son bras. Il remarqua immédiatement la plaque bloquant la serrure de la porte. Il parlait peu mais pensait vite.

« Elle est sortie. Elle a emmené son chien dehors et l'a lâché. Elle ne supporte pas les bêtes captives … Il faudra sécuriser cette porte, elle ne pourra plus nous servir de piège. Un code et une caméra, le plus vite possible ».

Il s'approcha d'elle et dit :

« Bonjour, mademoiselle Suzanne.»

.Elle répondit d'une voix claire, son visage levé débarrassé de l'habituel rideau de cheveux :

« Bonjour, Ivan. Je suis allée au jardin et j'ai cueilli une tomate »

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Elle avait un air serein, sa disgrâce en était estompée. Il demanda :

« Où est votre chien ?

-- Il est parti », répondit-elle puis elle s'éloigna vers la maison.

Ivan se dirigea vers la porte sécurisée du sous-sol, suivi des majestueuses chiennes Daphné et Chloé. C'étaient ses amies et c'étaient d'admirables chasseresses. Elles pouvaient rester immobiles tout le temps nécessaire puis s'élancer sur leur cible d'un bond silencieux sur un simple signe de lui.

Il entra dans la salle de contrôle, vérifia les images sur les écrans, signala l'incident de la porte piège et programma sa mise sous surveillance. Son premier métier d'agent de sécurité demandait une vigilance sans défaut.

Suzanne rentra à la maison, légère, la tête dans les étoiles. Elle s'arrêta à la porte du salon. Assis chacun dans un fauteuil, son père et sa mère lisaient, elle un magazine de mode, lui un gros dossier plein de graphiques et de chiffres.

Sa mère, c'était Gabrielle, « la plus belle femme du monde », disaient les flatteurs, si élégante, si naturelle, si aimable, si … si désespérément amoureuse de Philippe, son beau mari, qui ne pouvait voir s'agiter un jupon sans courir après. C'était ce qu'avait dit un jour Laura, sa secrétaire, sans remarquer la présence de Suzanne derrière une grosse plante verte.

Laura aussi aimait Philippe mais il n'avait jamais tenté de la séduire, il avait trop besoin d'elle pour son travail. Comme il avait besoin de sa merveilleuse épouse pour recevoir ses invités ou pour l'accompagner dans les réceptions mondaines.

Mais depuis quelques temps, Gabrielle avait peur, peur de ces femmes plus jeunes qu'elle, de ces filles aux dents longues qui espéraient toutes que son mari la quitterait et qu'il choisirait la plus combative de ses maîtresses.

Suzanne savait que son père ne l'aimait pas. Il n'avait pas désiré sa venue et n'avait pas admis qu'une fille ayant de si beaux parents soit née avec une telle horreur sur le visage. Il n'aimait que ses fils, Hugo et Ray, deux très beaux jeunes hommes qui faisaient leurs études à l'Université et qui étaient pour le moment en vacances à Hawaï

Lorsque Suzanne s'approcha, sa mère vit tout de suite la laisse vide et elle eut un vrai regard de chagrin. Elle demanda, devinant la réponse avant de l'entendre :

« Où est Ovie ?

– Il est parti », répondit la jeune fille comme à Ivan.

Elle n'ajouta rien mais son cœur se serra. Elle venait de faire de la peine à Gabrielle et ne l'avait pas voulu. Elle savait que sa mère l'aimait tendrement sans trop oser le montrer car sa fille repoussait toute marque d'affection. Gabrielle l'avait toujours protégée, aidée, conseillée, défendue même. Suzanne pouvait compter sur elle.

Sachant pourtant que ce serait inutile, Gabrielle proposa de faire des recherches, de mettre une annonce dans le journal local, de téléphoner aux voisins. Elle parlait pour cacher sa déception. Elle pensait à l'histoire du chat.

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Le chat … C'était quatre années auparavant. Pour son onzième anniversaire, elle avait offert à sa fille un animal magnifique, un égyptien racé aux yeux dorés. Lui aussi était sorti d'un panier d'osier garni d'un ruban. Il était resté immobile un instant puis à pas comptés, regardant à gauche et à droite, il avait parcouru le salon, sans monter sur un fauteuil ou sur le canapé, sans marcher sur le tapis.

Il avait le museau en l'air comme s'il sentait une odeur désagréable. Il avait regardé dédaigneusement Gabrielle et son mari puis il s'était dirigé vers Suzanne, s'était assis devant elle et – elle en était sûre – l'avait « détaillée », jaugée, rejetée. Il s'était allongé sous un meuble et n'avait plus daigné bouger.

Quand on l'avait cherché le soir, il avait disparu. Les gardes avaient fouillé le jardin. Gabrielle avait dit que les chats ne se perdaient jamais et qu'il reviendrait tout seul quand il aurait faim. Mais le chat n'était jamais revenu.

Le lendemain, Gabrielle avait reçu un étrange coup de téléphone. Leur voisine de l'époque, avant qu'ils n'emménagent dans cette villa, était une vieille dame extrêmement riche mais son grand âge l'avait rendue acariâtre, elle ne supportait personne d'autre qu'une ancienne servante .

Celle-ci n'était plus très vaillante et ne pouvait pas s'occuper seule de la grande maison. Elle n'ouvrait plus les fenêtres, la poussière s'accumulait sur les meubles et les bibelots précieux mais c'était une excellente cuisinière. La cuisine, le living et la chambre de Madame étincelaient de propreté.

Un soir, le chat était arrivé chez elles. Il s'était installé comme un sphinx sur la table basse du salon et rien n'avait pu l'en faire bouger. La servante avait apporté du lait et un peu de viande hachée. Il avait mangé et bu d'un air hautain et la vieille dame était littéralement tombée sous le charme.

Elle avait téléphoné dans toutes les maisons des alentours, demandant si quelqu'un avait perdu un animal portant un collier gravé au nom d'Osiris. Quand Gabrielle avait répondu qu'il leur appartenait, la voisine avait refusé de le rendre, disant que le chat l'avait choisie, elle, et qu'il n'était pas question qu'il quitte sa maison. Elle avait proposé une grosse somme pour le racheter.

Gabrielle n'avait pas accepté, disant qu'en effet, ce n'était pas le maître qui choisissait son chat mais le chat qui choisissait son maître, en l'occurrence sa maîtresse. La vieille dame lui avait offert deux tasses à thé en porcelaine presque transparente, des véritables pièces de musée, très anciennes, très précieuses. Le chat, hiératique, était resté chez elle.

Elle avait engagé deux jeunes servantes, toujours gaies et pimpantes. Elles avaient rendu à la maison toute sa beauté et la vie des quatre dames était maintenant centrée sur le seigneur chat qui avait dédaigné Suzanne pour un cadre qu'il estimait mieux lui convenir. Depuis, la jeune fille regardait tous les félins d'un œil soupçonneux, leur prêtant des pensées hautaines et méprisantes.

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Pour Ovie, elle ne voulait, elle ne pouvait rien dire. Ce qui venait de se passer lui appartenait totalement, elle ne partagerait ces moments hors du temps avec personne. Mais elle était triste de la déception de sa mère. Son père leva les yeux de son dossier et, aussi froidement que d'habitude, lui dit

«J'ai demandé à Laura de te chercher une nouvelle école puisque tu ne veux pas retourner dans ton collège d'Allemagne. Tu y as pourtant fait des progrès. Personne n'a eu à se plaindre de toi. C'est bien la première fois. Elle a trouvé un cours privé au Canada, près de Toronto. Puisque tu aimes l'étude des langues, tu pourras te familiariser avec le français canadien. On peut aussi apprendre le langage des Inuits et celui d'une tribu indienne dont j'ai oublié le nom. Il devient de plus en plus difficile de trouver quelque chose pour toi. Tâche de te tenir tranquille ».

Gabrielle se leva brusquement, son magazine tomba. Mais Suzanne redressa la tête, repoussa ses cheveux et regarda son père en face, peut-être pour la première fois. Elle y avait déjà réfléchi et avait une autre idée, bien que ces cours de langues indiennes soient attirants. Elle répondit d'une voix unie :

« J'aimerais y penser ce soir. Je te donnerai ma réponse demain matin.

-- Au petit déjeuner alors, dit-il. Je regagne mon bureau de Washington à midi puis je pars pour Rome ».

Gabrielle se détourna. Une nouvelle venue avait fait sa conquête, provisoire elle l'espérait.

Suzanne monta dans sa chambre. Comme toutes les pièces de la maison, celle-ci était décorée avec goût. Pour chaque objet, sa mère lui avait demandé son avis. Elles avaient choisi ensemble le superbe couvre-lit en satin ivoire et vert brodé de fleurs, des roses qui semblaient perdre leurs pétales dans le vent.

Sur le bureau se trouvaient les appareils fonctionnels : un ordinateur portable pourvu de hauts parleurs mais sans webcam et l'imprimante scanner. La télévision, le lecteur de DVD et la minichaîne étaient posés sur un secrétaire. Même les objets ultramodernes ne déparaient pas la chambre. Suzanne s'y sentait bien. Elle était dans son domaine.

Elle revit tout à coup Ovie allongé près du bureau, attendant qu'elle se lève pour … Non, c'était dans une autre vie. Elle se mit au travail. Son père avait raison sur ce point : elle aimait les langues. Elle avait cependant compris qu'il ne suffisait pas d'apprendre des mots, de les assembler et de les prononcer correctement, il fallait approfondir, connaître la culture, la géographie, l'histoire du pays et les coutumes des gens.

Son séjour en Allemagne avait à cet effet été profitable. Elle avait beaucoup appris sur le pays et ses habitants. Sa prononciation était parfaite Elle connaissait des textes, des poèmes, des chants. Et surtout, même si elle avait vécu là-bas des moments difficiles, elle y avait découvert ses trésors personnels : elle possédait l'oreille absolue et elle avait une très jolie voix.

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Flash back :

Année scolaire 1999 - 2000 : Suzanne, de 14 à 15 ans, pensionnaire dans un Gymnasium privé près de Wiesbaden, Allemagne.

Dans cette école, la professeur de musique était une vieille demoiselle sèche et autoritaire. Elle avait été autrefois une chanteuse lyrique très connue. On l'appelait Mam'zelle Clémence. Elle enseignait le solfège et le chant. Un jour, elle avait frappé Suzanne sur l'épaule avec sa canne. Toutes les élèves avaient craint une réaction furieuse mais la vieille demoiselle avait dit fermement :

« Levez la tête pour chanter, Suzanne ».

Elle avait obéi sans protester. C'était avec le cours de sport le seul moment où elle relevait son visage, où elle ne dissimulait pas sa disgrâce sous ses cheveux tombants. Mam'zelle Clémence lui avait appris à dompter sa voix, à la diriger, à l'utiliser pleinement.

Cela avait été étrangement facile. La professeur semblait parfois surprise par ce qu'elle entendait. Le registre de la jeune fille n'était pas très étendu, mais la vieille demoiselle disait qu'elle avait une voix différente … une voix hors normes. Suzanne s'était beaucoup investie dans ces cours qui justement en Allemagne étaient considérés comme importants.

La professeur avait eu une autre surprise en s'apercevant que son élève distinguait non seulement les demi-tons entre les notes mais qu'elle les décomposait en commas. Suzanne avait un jour apostrophé une élève qui jouait du violon en lui disant que son instrument était mal accordé. L'écart entre la note juste et la note jouée était infime mais elle l'avait « senti ».

Mam'selle Clémence était stupéfaite. L'oreille absolue n'était donnée qu'à quelques grands musiciens. C'était un don du ciel. La jeune fille aurait préféré moins d'oreille et aussi moins de disgrâce mais on ne pouvait choisir. Il n'était pas surprenant qu'elle prononce si bien les langues étrangères, elle entendait parfaitement les diverses sonorités.

Les autres cours qui plaisaient à Suzanne dans cette école allemande étaient les cours de sport. Chaque après-midi, plusieurs heures étaient consacrées aux exercices physiques. Là seulement, les autres élèves l'acceptaient sans réserves.

D'habitude, elles se répartissaient en clans selon leurs pays d'origine. Il y avait les filles du Nord : Norvégiennes, Suédoises et Danoises, les filles de langues germaniques : Allemandes, Autrichiennes et quelques Croates et enfin plusieurs Russes issues de la nouvelle bourgeoisie de leur pays.

L'école avait une excellente réputation et attirait des élèves de toute l'Europe. Cependant, en dehors des cours, les filles ne se mélangeaient pas. Suzanne était assez isolée avec une Finlandaise et une Grecque, toutes deux filles d'ambassadeur. Mais elle avait un corps délié, des réflexes rapides et une agilité remarquable.

Elle avait quitté l'enfance un peu avant la rentrée scolaire et son nouvel état de jeune fille avait changé son aspect physique. A la fin de l'année, elle brillait aussi bien en sport individuel qu'en sport collectif. Elle aimait particulièrement la gymnastique au sol et ses enchaînements rapides de mouvements acrobatiques, elle était la meilleure en judo et faisait partie de l'équipe de basket de l'école.

Cela n'allait pas aussi bien dans les autres matières. Suzanne était totalement réfractaire aux mathématiques et aux sciences. Pendant ces leçons, elle avait l'air stupide et ne comprenait presque rien au cours proposé. Mais connaissant ses dispositions à la colère dévastatrice, personne ne lui disait rien. Les professeurs l'ignoraient.

Elle se rattrapait en français, en espagnol et bien sûr en allemand. Finalement, cette année avait pesé durement sur elle. Elle ne souhaitait pas retourner dans ce collège, même si pour une fois, il ne s'était rien passé de grave. De toute façon, Mam'selle Clémence prenait sa retraite.

Au début des vacances, elle avait fait un choix : elle voulait retourner dans cette école suisse qu'elle avait fréquenté avant l'Allemagne, l'école de l'accident. Ce ne serait pas facile. Il lui faudrait persuader son père pour qu'il intervienne en sa faveur ....

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Année scolaire 1998 - 1999 : Suzanne, de 13 à 14 ans, pensionnaire à l'Etablissement Lingen, collège privé pour jeunes filles à Genève, Suisse.

... Et il faudrait surtout que Madame accepte de la reprendre ...

Car on l'avait tout de même accusée d'avoir poussé une élève par la fenêtre au cours d'un accès de rage et accessoirement d'avoir dévasté la salle de jeux où se trouvaient de nombreuses élèves. Elles avaient toutes témoigné contre elle et comme elle-même avait refusé de se justifier, elle avait été renvoyée à la fin du trimestre. Mais ça ne s'était pas passé comme ça, elle allait le dire.

Malheureusement, ce n'était pas sa première crise. Cela avait commencé quand elle avait eu huit ans et qu'elle avait fréquenté une école pour la première fois. Sa laideur lui avait valu bien des moqueries sournoises. Elle s'était repliée sur elle-même mais de temps en temps, quelquefois pour une bagatelle, elle explosait en colères incontrôlables qui duraient à peine une minute d'une rare violence.

Elle jetait et brisait tout ce qui lui tombait sous la main avec une force incroyable, sans un cri, sans une larme. Elle allait ensuite se terrer quelque part, il fallait la chercher partout, elle restait immobile et muette pendant des heures.

Mais elle ne s'était jamais attaquée à personne, même pas à elle-même. Elle avait été renvoyée des écoles proches de son domicile, il avait fallu l'envoyer dans des internats de plus en plus lointains où sa réputation la précédait. Gabrielle tenait à ce qu'elle fréquente une école, sinon, elle serait devenue tout à fait sauvage.

Dans le collège suisse, elle avait été tranquille … jusqu'à cet après-midi, presque à la fin du dernier trimestre. Elle jouait aux petits chevaux avec trois élèves plus jeunes qu'elle, des Juniors. Elle choisissait des jeux simples car elle était incapable de concevoir une stratégie. Les échecs étaient pour elle une science impénétrable et elle se faisait battre aux dames par n'importe quelle élève.

Cette fille, Alexandra, avait commencé à se moquer de sa faiblesse dans les jeux de société, elle avait glissé quelques mots sur son visage puis elle s'en était prise à sa mère. Suzanne ne se souvenait pas comment l'incident avait dégénéré. Elle s'était levée, elle avait marché vers la fille. Celle-ci s'était vivement reculée, elle s'était pris les pieds dans un objet posé à terre et avait basculé en arrière par la fenêtre ouverte.

La salle de jeux était au rez-de-chaussée, elle était tombée dans un massif de fleurs et elle s'était écorchée au coude. Mais elle criait comme si elle avait très mal et accusait Suzanne de l'avoir poussée. Les autres élèves qui n'avaient pas vu toute la scène hurlaient et se sauvaient dans tous les sens.

Alors elle s'était déchaînée. Elle avait dévasté la salle de jeux, jetant même des livres dans les vitrines de la bibliothèque et elle avait fini par s'écrouler, prise de faiblesse, dans un coin de la pièce. Jusqu'au soir, sa gorge était restée bloquée, elle ne pouvait émettre un son.

La directrice avait mené une enquête et plusieurs élèves avaient confirmé l'histoire d'Alexandra. Elle l'avait interrogée mais elle n'avait pas voulu … pas pu répondre. Elle espérait que Madame, qui l'avait toujours encouragée et complimentée, aurait au moins des doutes mais à la fin du trimestre, elle lui avait annoncé qu'elle était renvoyée.

Après son retour à la maison, au début des vacances, Philippe avait téléphoné à un ami qui, par un ami, lui avait obtenu un rendez-vous chez un psychiatre renommé. Il ne décolèrait pas contre Suzanne. Gabrielle n'était pas d'accord, elle avait tenu à accompagner son mari et sa fille.

Après avoir écouté le récit véhément de l'incident par Philippe, le spécialiste avait tenté d'interroger Suzanne qui gardait la tête baissée et ne répondait pas. Il avait parlé de séances de psychothérapie et conseillé divers médicaments aux noms imprononçables.

Gabrielle s'était levée brusquement en disant « Non ». Elle était sortie du cabinet médical, entraînant Suzanne par la main. Dans le couloir, elle avait fait un geste qu'elle osait rarement : elle avait posé son bras sur les épaules de sa fille et l'avait serrée contre elle. Suzanne ne s'était pas rebellée comme elle le faisait d'habitude. Elle avait aimé cette complicité avec sa mère.

Le soir, à la maison, Philippe avait sorti de son attaché-case une série de petits flacons, des échantillons donnés par le médecin. Il avait crié à sa femme :

« Tu veilleras à ce qu'elle les prenne !

--Jamais ! » avait répondu Gabrielle et elle avait jeté les drogues par la fenêtre.

Son mari avait quitté la pièce, furieux, et Suzanne avait remarqué en un éclair que la colère enlaidissait son père alors qu'elle embellissait sa mère. Elle avait l'air d'une déesse guerrière. La jeune fille s'était approchée et l'avait embrassée, pour la première fois depuis bien longtemps. Le lendemain, Philippe était parti en voyage.

Après son départ, Suzanne avait trouvé sa mère en train de téléphoner. Elle expliquait, parlementait, employait une voix douce et enjôleuse. Quand elle avait reposé l'appareil, elle avait un fin voile de sueur sur le front. Elle avait dit à sa fille :

« Demain, je t'emmène voir le docteur Benabraham. Te souviens-tu de lui ? »

Suzanne s'était rappelée une consultation chez un homme presque chauve mais avec une barbiche blanche. C'était l'année de ses huit ans juste avant qu'elle n'entre à l'école. Il avait longuement examiné son visage tout en lui parlant avec douceur. Il lui avait demandé de sortir et sa mère était restée quelques minutes avec lui. Elle était revenue près de sa fille avec des larmes dans les yeux et lui avait dit :

« Le docteur ne peut rien faire pour le moment. Tu es trop jeune pour être opérée. Il faut attendre que tu aies au moins 17 ans. Sois courageuse ».

C'était à partir de ce jour que Suzanne avait commencé à piquer ces terribles colères qui la faisaient craindre de tous.

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Juillet 1999 : Suzanne, 14 ans, en vacances après avoir été injustement renvoyée de l'Ecole Lingen.

Après son coup de téléphone, Gabrielle expliqua à sa fille que le docteur Benabraham consentait à les recevoir malgré un agenda surchargé. Suzanne n'avait pas besoin d'un psy mais d'un conseiller bienveillant. Elles étaient parties dans la voiture personnelle de Gabrielle avec Ivan comme chauffeur et garde du corps.

Le docteur Benabraham avait à peine changé, il avait juste quelques rides nouvelles au coin des yeux. Il avait examiné de nouveau le visage de Suzanne puis s'était assis à son bureau en face d'elle. Il l'avait regardée un moment en silence puis il avait dit :

« Mon enfant, votre disgrâce est très particulière. Personne ne peut dire d'où elle vous vient, ce qui l'a provoquée, pourquoi elle couvre une grande partie de votre visage. Elle pourra être atténuée mais elle ne disparaîtra pas. Vous devrez vivre avec elle jusqu'à ce que votre visage devienne en partie opérable. Pour cela, il faut encore attendre trois ou quatre ans. »

Il s'était arrêté, l'avait observée. Elle gardait la tête baissée et ne bougeait pas. Il avait alors continué :

« Etes-vous forte ? Pouvez-vous employer votre énergie à vous contrôler au lieu de détruire ? Il n'y a aucun remède pour vous aider. Tout dépend de vous, de votre force intérieure, de votre résistance, de votre acceptation sans réserve. C'est à vous seule de décider. »

Il avait attendu sa réponse. Elle avait fait un petit signe de tête qui ne voulait dire ni oui, ni non. Il avait alors pris le temps de lui faire visiter sa clinique, de lui présenter quelques patients aussi atteints qu'elle, pas seulement sur le visage mais aussi sur les membres et le corps.

Elle avait vu une fillette grièvement brûlée lui faire un signe de la main derrière la vitre de sa chambre stérile. Elle avait alors repoussé ses cheveux pour dégager son visage et elle avait donné sa réponse :

« Je suis forte. »

A la rentrée, elle était partie dans le collège d'Allemagne.

Fin des flash back.

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Suzanne, 15 ans, début de l'histoire.

La nuit tombait. Dans sa chambre sans poupées, sans peluches, sans posters, Suzanne réfléchissait une dernière fois à sa décision. Pourquoi voulait-elle retourner en Suisse ? Qu'est-ce qui l'attirait dans cette école ? Tout et rien : elle y avait été heureuse jusqu'à ce jour maudit …

Elle se coucha tôt ce soir-là. Elle resta éveillée, allongée sur le dos, regardant les petites lumières que sa lampe de chevet projetait au plafond et qui ressemblaient à des étoiles. Elle repensa à cette étrange journée. Le matin, elle avait Ovie près d'elle, elle sentait encore le lien d'amour qui les unissait. L'après-midi, elle perdait Ovie et pourtant, alors qu'elle aurait dû être désespérée, elle se sentait régénérée, nouvelle, prête à affronter l'avenir.

Elle posa ses mains sur son cœur, là où son sauveur avait appuyé un doigt. Son image était floue dans son souvenir. Elle se rappelait surtout ses mains gantées et ses gestes précis et rapides. Il ne lui avait parlé que trois fois, sa voix résonnait encore à ses oreilles : « Il est mort » « Gardez-la, pour vous rappeler … » « Adieu »

Elle regarda vers son bureau. La laisse rouge y était posée. Demain, elle la rangerait dans le compartiment secret de son vanity case, là où auraient dû se trouver ses bijoux. Ce serait son premier trésor : l'amour d'Ovie pour la disgraciée et le souvenir de celui qui l'avait serrée contre lui et qui lui avait fait don d'une force nouvelle.

Qui était-il ? Il était apparu, il avait disparu comme un esprit, comme un enchanteur, comme … comme un ANGE … Voilà, elle avait trouvé, elle avait rencontré un Ange, un Ange qui l'avait sauvée du trou noir où elle tombait et qui l'avait ramenée vers la lumière. Elle ferma les yeux et s'endormit, la tête pleine de rêves.