L'inspecteur Black dévisageait son suspect à travers la vitre sans tain de la salle d'interrogatoire, légèrement incrédule.

« Euh, Louvain, tu es sûr que c'est le bon gars ? »

« Certain, chef, la fille l'a formellement identifié parmi quatre autres types », répondit son partenaire.

Rémy Louvain était un bon gars, mais pas toujours très fute-fute et Black fourragea dans sa barbe naissante, songeur.

Quoi, ce type-là, un violeur de gamines ? Avec son visage si fin qu'on aurait dit celui d'une fille, ses grands yeux de chien battu et sa carrure de tube d'aspirine ? A d'autres ! Julius savait que le diable peut prendre bien des aspects, mais si ce spécimen-là était un violeur porté sur les ados à peine pubères, il était prêt à bouffer son calepin, stylo compris ! Le pauvre gars devait bien culminer à un mètre soixante les bras levés et peser quarante-cinq kilos tout mouillé, Julius ne l'imaginait vraiment pas parvenir à maitriser une grande brute de fille comme Christine Moret. Même lui du haut de son mètre quatre-vingt cinq ne serait pas sûr d'y arriver.

Et encore faudrait-il en avoir envie, cette pauvre Christine n'étant pas particulièrement … attirante, disons, pour rester charitable. En fait, Julius lui trouvait une ressemblance troublante avec le vieux bouledogue teigneux de la mère de Louvain, qui passait les trois quarts de sa vie à ronfler comme une tronçonneuse en bavant comme un bienheureux.

Le chien, donc, pas Louvain.

Quoi que …

« Alors, tu l'interroges ? »

La voix de son jeune équipier le tira de ses rêveries zoologiques et Julius soupira, se dirigeant vers la salle d'interrogatoire.

« Marc Adler, hein ? alors, qu'est ce qu'on a de beau à me raconter sur cette sale affaire ? »

Julius s'assit à califourchon sur une chaise en face du suspect et lui tendit un gobelet du goudron infâme qui se faisait passer pour du café au commissariat.

« Mais je ne sais rien, inspecteur ! deux agents ont fait irruption dans mon appartement en m'ordonnant de les suivre pour « répondre à quelques questions ». Ils m'ont fait aligner avec d'autres types et m'ont forcé à mettre un stupide bonnet sur la tête pour ensuite m'enfermer ici en m'accusant de viol ! je ne sais même pas de quoi il est question ! »

Il avait vraiment l'air paniqué. Soit c'était un acteur de première classe, soit il n'avait réellement aucune idée de ce qu'on lui voulait.

« Que faites vous dans la vie, monsieur Adler ? »

« Je suis professeur de dessin »

«Tiens donc. Où ça ? »

« Dans un collège privé. Je donne également des cours particuliers à certains élèves dont les parents estiment qu'un peu d'entraînement ferait … éclore le talent de leurs enfants ».

Adler avait fini sa phrase en baissant les yeux et en rougissant. Autrement dit, il arrondissait ses fins de mois en acceptant de donner des leçons inutiles à des gosses de riches aussi pourris-gâtés que dénués de talent, intéressant …

Julius se pencha vers le suspect :

« Particuliers à quel point, les cours, Adler ? »

« Qu'est-ce que … vous n'avez pas le droit d'insinuer des choses pareilles ! Je suis professeur, je ne lèverai jamais la main sur un de mes élèves ! »

Le jeune prof avait viré au rouge brique, de fureur cette fois. Ses yeux étincelaient d'indignation et sa tignasse rebelle semblait s'être hérissée encore davantage, si c'était possible. Julius avait connu plus d'une coquette prétendant avoir les yeux verts pour faire genre (« si si, là au fond, tu vois ? c'est vert ! ». Il avait toujours acquiescé poliment, c'était un garçon bien élevé et il ne voyait pas l'intérêt de rabrouer inutilement ces pauvres filles qui n'avaient de toute façon aucune chance de le séduire, quelle que soit la couleur de leurs yeux). Mais ce type-là, ce petit prof insignifiant, il avait vraiment les yeux verts, du même vert qu'une pierre dont il avait oublié le nom et dont la mère de Louvain raffolait au point d'en avoir serti le collier de son clébard, sombre, profonde et intrigante.

La pierre, donc, pas la mère de Louvain.

Quoi que …

« Inspecteur, est-ce que je pourrais au moins savoir de quoi est-ce qu'on m'accuse exactement ? je n'ai jamais violé personne et si c'est encore un coup de tordu du jeune Lajoux, cette fois il dépasse vraiment les bornes ! »

La voix de son suspect tira à nouveau Julius de sa rêverie, il allait falloir qu'il fasse quelque chose à ce sujet, il ne pouvait pas décemment passer son temps à penser au chien de son équipier, surtout pas quand il enquêtait sur une affaire de viol sur mineure !

« Le jeune Lajoux ? qui est-ce ? »

« Basile Lajoux, c'est un de mes élèves qui suit des cours sur obligation de ses parents et qui ne me porte pas dans son cœur … ou plutôt si, et c'est bien là le problème ! il me drague à outrance et semble déterminé à m'avoir par tous les moyens ».

Adler semblait avoir décidé d'expérimenter toutes les teintes de rouge pour voir laquelle lui irait le mieux. Ce carmin/pivoine était assez réussi et se mariait bien avec sa tignasse noir corbeau : ce garçon était sans aucun doute un esthète.

« Basile Lajoux, le fils de Lucius Lajoux, le commissaire divisionnaire ? alors c'est un de vos élèves, intéressant … mais pourquoi me parlez-vous de lui ? »

« Mais parce que vous me parlez d'accusation de viol ! qui d'autre que lui pourrait être assez tordu pour me faire un coup pareil ? tout ça parce que je refuse catégoriquement de sortir avec lui ! pensez de moi ce que vous voulez, inspecteur, mais je ne suis pas du genre à coucher avec mes étudiants. Encore moins quand ils sont à peine majeurs ! »

Julius ne répondit pas. Alors comme ça, le parfait petit Basile Lajoux était gay et il en pinçait pour son trop joli prof de dessin … de là à imaginer que les rumeurs sur les véritables raisons du divorce de son divisionnaire de père était fondées, il n'y avait qu'un pas … que Julius franchit allègrement, il n'allait pas se gêner ! Il commençait décidément à trouver toute cette affaire très amusante. Il ne regarderait plus jamais cette grande bringue de Lucius du même œil – ce qui lui serait utile quand il irait plaider la cause de ce pauvre Marc dont il comprenait à présent pourquoi il l'avait tout de suite su incapable de violer qui que ce soit.

Homo.

Il l'aurait parié ! On ne se tape pas une Christine Moret quand on a des yeux pareils.

Tiens, il l'appelait Marc du coup ? Il fallait vraiment qu'il arrête de se disperser, concentre-toi, Julius ! Penser au chien de Louvain était peut être plus prudent, après tout.

« Monsieur Adler, est ce que le nom de Christine Moret vous est familier ? »

« Oui, bien sûr, c'est une autre de mes élèves »

« Douée ? »

« Euh … elle n'est pas mauvaise, mais elle ne sera jamais un bon peintre : elle se contente de reproduire ce qu'elle voit et ne fait preuve d'aucune imagination. Elle sera au mieux une copiste acceptable ».

« Manque d'imagination, hein ? à votre place, je ne parierais pas là-dessus … c'est elle qui vous accuse de l'avoir violée ».

Adler en resta bouche bée.

« Christine ? violer ? moi ? ELLE ? » Bredouilla-t-il, effaré, les yeux agrandis par la surprise.

« Ouais, même que vous auriez pris le temps de mettre un bonnet pour qu'elle ne vous reconnaisse pas à vos cheveux ».

« Mais enfin, qu'est ce qu'ils ont de si spécial, mes cheveux, à la fin ? » demanda Marc en ébouriffant furieusement sa tignasse noire.

Julius, toujours courtois, s'abstint de lui faire remarquer qu'un nid de souris posé sur sa tête aurait eu l'air moins « spécial » …

« Et à supposer que je sois pris de l'envie irrépressible de violer quelqu'un, pourquoi diable me jetterais-je sur une fille ? et à plus forte raison Christine ? »

« Là, monsieur Adler, j'avoue que je me perds en conjecture, je ne vois vraiment pas qui pourrait bien avoir une telle idée. Un fétichiste des catcheuses est-allemandes d'avant-guerre, peut être ? »

Marc –

non, Adler, pas « Marc » bon dieu, concentre-toi un peu Julius ! –

le fixa d'un air sombre, sans répondre

« Pardon, c'était pas très sympa pour les catcheuses … avez-vous la moindre idée de ce qui a pu pousser cette pauvre fille à cette extrémité ? elle est amoureuse de vous, peut-être ? »

Sûrement, même.

Un joli brin de gars comme ça, avec son teint de porcelaine et cette étrange cicatrice qui lui barrait le sourcil et lui donnait l'air d'être le seul survivant d'une catastrophe aérienne, il devait faire fondre les minettes à cent lieues à la ronde.

Les minets aussi, d'ailleurs.

Et probablement les pas minets également – Julius, con-cen-tra-tion, bon dieu !

Marc aurait peut-être répondu s'il n'avait été interrompu par un vacarme infernal en provenance du couloir.

« Elle me le paiera, cette garce, faire arrêter Marc pour viol, et puis quoi encore ? Le pire, c'est encore que vous ayez marché ! Enfin, père, Marc Adler et Christine Moret ? Un peu de sérieux ! »

Basile Lajoux fulminait de rage et, comme d'habitude, sa voix portait aux quatre coins du commissariat. Ses disputes avec son père étaient devenues légendaires et personne ne se serait avisé d'essayer de faire remarquer à l'un ou l'autre que les prévenus s'amusaient comme des petits fous de leurs scènes.

Après tout, c'était un passe-temps comme un autre en attendant l'arrivée des avocats commis d'office.

« Basile, calme-toi ! Je sais que tu es très, euh … attaché à ton professeur, mais ce n'est pas une raison pour entraver le cours de la justice ».

« Justice, mes fesses, oui ! Mais enfin père, vous savez bien que cette cruche de Moret est folle de moi et ferait tout pour m'éloigner de l'homme que j'aime, quitte à essayer de le faire mettre à l'ombre pour vingt ans ! »

Aïe.

Lucius, cramoisi, jeta un rapide coup d'œil alentour pour faire une liste de mentale de tous ses subordonnés susceptibles d'avoir entendu les mots fatidiques prononcés par Basile. Mais curieusement, le commissariat entier semblait subitement affligé de surdité temporaire et chacun vaquait à ses occupations, signant un formulaire inutile par-ci ou vérifiant pour la troisième fois une paire de menottes par-là, dans un silence nerveux.

A l'intérieur de la salle d'interrogatoire, Marc avait brusquement relevé la tête : l'homme que j'aime ?

Julius observait avec attention son prévenu : ce n'était à coup sûr pas un violeur de jeunes filles, mais il était certainement loin d'être aussi indifférent au « jeune Lajoux », comme il l'appelait, qu'il voulait le faire croire. Adler lui semblait bien être aussi épris de son élève que Basile l'était manifestement de lui …

Julius était ravi, toute cette affaire était décidément de plus en plus passionnante !

Marc baissa les yeux, infiniment troublé. Il n'avait jamais envisagé que son élève puisse avoir des sentiments pour lui, il avait cru qu'il ne le poursuivait de ses assiduités que par curiosité. Même s'il était légalement majeur, Basile était encore sur bien des plans un adolescent et Marc avait pensé qu'il était juste en pleine découverte de sa sexualité et qu'il expérimentait son pouvoir de séduction sur lui. Mais maintenant, il commençait à voir les choses sous un autre angle : les regards appuyés de Basile sur son corps quand il pensait que son professeur ne le voyait pas, ses légers frôlements à chaque fois qu'il en avait l'occasion ainsi que la fausse innocence avec laquelle il lui demandait de lui réexpliquer pour la énième fois les règles de proportions du corps humain quand il lui faisait faire des exercices de dessin anatomiques … autant de messages subtils qu'il n'avait pas su capter auparavant, tant ils semblaient insignifiants en comparaison des avances franches et directes que lui avait faites son élève depuis qu'il lui donnait des cours particuliers. Marc commençait à se demander si le rentre-dedans maladroit de son jeune élève n'était pas finalement un moyen peu subtil de lui faire comprendre ses véritables sentiments sans avoir à les avouer ? Il sentit ses joues chauffer à cette pensée. Basile avait à peine dix-huit ans et il lui semblait incongru de penser à lui comme à un adulte capable d'autre choses que de pulsions purement hormonales. Mais, peut-être que …

Il sursauta quand l'inspecteur Black s'enquit d'une voix douce :

« Tout va bien, monsieur Adler ? »

« Euh, oui, oui, parfaitement bien » lui répondit Marc avec un sourire un peu niais.

Grandiose : au lieu d'un amateur de jeunes filles, Louvain lui avait coffré un jeune prof gay transi d'amour pour le fils du divisionnaire ! Décidément, Julius ne faisait pas un métier facile.

Il poussa un profond soupir : il s'était bien douté dès le début que cette histoire de viol était du pipeau. Il avait presque de la peine pour cette pauvre Christine qui n'avait pas encore compris à quel point son invention ne tenait pas debout. Elle tomberait de haut quand elle apprendrait qu'Adler était une cause perdue pour la gent féminine … tant pis pour elle après tout, elle allait récolter ce qu'elle avait semé et elle n'allait pas apprécier le résultat.

Julius se leva et se dirigea vers la porte

« Ne bougez pas de là, je reviens » fit-il à Marc qui acquiesça en silence, déjà replongé dans ses pensées.

oOo

Quelques heures plus tard, Julius sortit du commissariat. Il cligna des yeux dans la lumière vive de cette belle fin de journée d'automne et se dirigea tranquillement, mains dans les poches, vers un banc proche où il avait ses habitudes. L'air était doux et l'inspecteur s'étira avec volupté en tendant son visage vers le soleil. Il était content de lui, il venait de résoudre une bien sombre affaire en un tournemain ! Enfin, une potentiellement sombre affaire, du moins. Il avait réussi à obtenir un rendez-vous rapide avec le divisionnaire et lui avait expliqué le topo. Lajoux n'était pas un tendre, mais ce n'était pas un imbécile non plus : il avait vite compris qu'il était dans l'intérêt de tous de mettre fin à cette mascarade au plus tôt. Il avait donc convoqué la petite Moret séance tenante et elle avait bien vite avoué la supercherie … avant de quitter le commissariat, en larmes, au bras de sa mère.

Ah, l'amour, toujours l'amour ! Un truc qui lui passerait avant que ça ne le reprenne, pensait Julius.

Il tira un sandwich un peu écrasé de la poche de son manteau et se mit à mastiquer en lézardant au soleil. Marc –

à ce stade de l'enquête, il pouvait se permettre de l'appeler Marc –

sortit enfin du commissariat, accompagné du fils Lajoux, en grande conversation. Les deux jeunes gens semblaient se parler réellement pour la première fois à cœur ouvert et si Julius n'entendait pas les mots, il percevait leur trouble et il sourit, attendri. Ils s'éloignèrent lentement sans le remarquer, tout absorbés par eux-mêmes et leur future histoire.

Ah, l'amour, toujours l'amour ! Ça leur passerait avant que …

Quoi que …

Peut-être que le moment était venu pour lui d'accepter enfin l'invitation à dîner de Louvain ?

Julius se leva et reprit en souriant le chemin du commissariat.

***

Non non, je ne néglige pas Memory Lane ! Ceci est juste une petite histoire écrite pour un concours littéraire que j'ai allègrement planté (ah ah !).

Comme elle n'a pas eu l'heur de plaire au jury, je vous la poste ici (note pour plus tard : le shonen-ai dans un concours, c'est peut-être pas une bonne idée ).

Je vous demande d'être plus indulgents que le jury : j'ai appris l'existence de ce concours une semaine avant la date limite et je n'ai eu que peu de temps pour trouver une intrigue dévelopable en moins de huit mille caractères, arf ... ^^''