Genre: slash (yaoi) fluff, tout public, banc public, banc public XD

Titre: Quitte ou Double


Comme cinq jours par semaine, à la même heure depuis cinq ans, sur ce même banc par tous les temps, Clément mordit dans son sandwich. Jamais le même, le sandwich. Dinde, poulet, porc, fromage, beurre, crudités, alternaient entre ses tranches de pain triangulaires. preuve qu'il n'était pas complètement réfractaire à la variété.

Sans compter qu'il changeait parfois de banc, si celui qu'il surnommait affectueusement «mon banc» était occupé. Et carrément de lieu si le parc était balayé par une tempête ou enseveli sous la neige.

Salade et tranches de dinde, aujourd'hui. Sur son banc.

Après quatre longs jours d'un temps grisâtre déprimant, l'amas de nuages se fendait tout de même de quelques éclaircies. Que disait le dicton... Juillet brûlant, août tremblotant. Peu engageant. Consternant. Et septembre... Mirobolant ?

Il sourit. Ce serait top, il avait pris ses trois semaines de congé en septembre. comme à son habitude. C'était beaucoup mieux, septembre. Il faisait encore bon. Mois d'été jusqu'au 21, il ne fallait pas l'oublier. Et moins cher, moins encombré. Avantage de ne pas avoir d'enfants. Un parmi d'autres. De toute façon...

« Permettez ? »

Clément leva les yeux vers l'homme qui venait de s'adresser à lui. La petite quarantaine, élégant, au visage radieux, séduisant, tout le contraire de ce mois d'août, souhaitait occuper le bout libre de son banc.

Il y avait largement la place mais il glissa de quelques centimètres de plus vers son côté à lui pour signifier son accord. Avec un petit sourire poli pour signifier que cela lui faisait plaisir, en plus.

« Merci », sourit alors l'homme en s'installant, sandwich à la main.

Une demi-baguette généreuse, de laquelle sortait des frites, du bacon, de la salade et de la sauce mayonnaise. Impressionnant. À tel point que l'espace d'un instant, il garda la bouche ouverte sans mordre dans son triangle. Juste un instant seulement. Il reprit contenance et détourna son regard quand son compagnon de banc tourna la tête vers lui.

« Je vous ai déjà vu dans le quartier. Vous travaillez ici ? »

Clément finit de mâcher sa bouchée de pain, à peine préparé à l'épreuve tant redoutée. Cela dit, plus tôt elle s'engageait, plus tôt elle se terminait. Il dirigea son index vers la rue longeant le parc derrière eux, et lui répondit :

« Au p-p-p-p-pressing j-j-j-justauc-c-c-coin.»

P-p-p-p-pas mal, pensa-t-il. P-p-p-p-pour un début. CONNERIE !

Il sentit le rouge lui monter aux joues, les yeux baissés, se réfugiant tout entier entre ce qui lui restait de tranches de pain.

« Il me semblait bien », lui répondit son voisin avant de mordre comme si de rien était dans son sandwich dégoulinant de gras.

Dommage, il était très bien fait de sa personne. À son âge, il devrait déjà faire attention à ce qu'il avalait. Artères, embonpoint, cholestérol, tout ça. Oh et puis qu'est-ce que ça pouvait lui faire, ils n'étaient pas mariés... même pas amis, ni copains. La conversation allait s'arrêter là, comme d'habitude. Clément secoua la tête imperceptiblement, parce que son compagnon si séduisant allait finir son casse dalle dans un silence faussement détendu, jouerait avec son téléphone ou lirait un journal avait de prendre congé poliment. Comme tous les autres. Malédiction.

« Je m'appelle Martinien Guichard. Voyez, chacun son handicap. »

Clément redressa sa tête, ignorant de quelle façon prendre cette remarque. mais Martinien était tellement... tellement... tellement tout ça, avec sa main tendue et son sourire qu'il n'eut d'autre envie que de lui rendre sa poignée de main et son sourire.

« Mon deuxième prénom, c'est Daniel », lui murmura alors Martinien.

Daniel Guichard, voilà qui était drôle ! Clément pouffa de rire lamentablement. Il était bien le dernier à pouvoir se permettre de rire de son prochain, mais enfin Daniel Guichard... C'était ridicule. Il était ridicule.

« M-m-m-m-moi c'est C-c-c-clément », lâcha-t-il, sans avoir tout à fait fini de rire.

Et allez !! Continue ! Enfonce-toi ! Au point où tu en es !! s'exclama-t-il en lui-même, sans avoir fini de mâcher. Une miette de pain lui fit brutalement tout oublier, en se collant au fond de sa gorge. Il s'étouffa pratiquement, sentant le rouge cramoisi lui monter de partout. Il avait bien une bouteille d'eau avec lui, mais n'eut pas le temps de se demander où elle se trouvait. Martinien avait posé une main entre ses omoplates et lui tendait la sienne. Face à l'urgence de la situation, Clément de la refusa pas et s'en offrit quelque gorgées.

« M-m-m-m-mercid-d-d-d-désolé », parvint-t-il à articuler un moment après, entre deux crises de toussotements.

Il s'aéra le visage avec l'emballage en plastique de son sandwich. La languette d'ouverture claqua dans l'air et les miettes restées à l'intérieur tombèrent en pluie sur son pantalon. Il essuya d'un revers de manche les larmes de rire (et d'asphyxie) sur son visage, s'épousseta et se risqua finalement à croiser le regard de Martinien Daniel Guichard. Rouge d'un rire mal contenu, en l'occurrence.

« C'est moi qui m'excuse, dit celui-ci. Est-ce que ça va ? »

Clément hocha la tête, lâcha l'emballage et leva son pouce en l'air. P-p-p-p-pas trop mal, pensa-t-il.

« Tu sais, faut pas pleurer comme ça, se mit à chantonner Martinien.

_ Demain je n'y p-p-p-penserai... plus », termina Clément.

Hilares, ils reprirent peu à peu leurs esprits.

Dans l'intervalle, Martinien avait récupéré sa main. Et à sa place, Clément ressentait comme un frisson lui parcourir le dos. Agréable frisson. Sourire benêt aux lèvres, il balança son emballage dans une poubelle toute proche et mordit dans son sandwich, avant d'avaler ce qu'il en restait.

Il se savait observé, mais n'osait pas trop soutenir le regard de Martinien. il faisait celui qui vivait sa petite pause déjeuner tranquillement, trop bien élevé pour parler la bouche pleine, surtout à un inconnu.

« Je peux me permettre un compliment ? »

Clément s'immobilisa. Sans trop de crainte, cependant. Car si l'épreuve s'avérait plus longue, elle était moins douloureuse que prévu. Bien sûr, son bégaiement n'était pas une mince affaire, et le retenait de discuter comme n'importe qui d'autre le ferait avec un inconnu aussi charmant, mais pour une fois, il ne le vivait pas comme un handicap trop lourd. Non parce que lui aussi, il était attirant, quelque part. Il se faisait draguer de temps en temps, c'était bien une preuve. Le truc, c'était que trop souvent, tout sonnait faux à partir du moment où il se mettait à (essayer de p-p-p) parler.

Il y en avait bien eu une, qui n'en avait rien eu à faire, et qui lui avait proposé de sortir avec elle, mais il avait refusé.

Pas son genre. Genre dans le sens grammatical du terme. Masculin/Féminin. Martinien Daniel Guichard, par exemple, était tout à fait son genre.

« Un c-c-c-c-comp-pliment ?

_Je vous trouve très beau.

_Moi ? »

Martinien lui sourit. Qui d'autre, évidemment.

« Ne vous méprenez pas... en fait, je dessine beaucoup, et voilà, je voulais juste vous le dire, votre visage est harmonieux... Enfin je vous trouve très beau, voilà. »

Clément grimaça, au moins aussi gêné que lui, et lâcha un petit mot stupide : « D'accord », qui fit rire Martinien :

« Moi non plus, je n'ai pas l'habitude des compliments. Dites, pendant qu'on y est, ça vous dirait de poser pour moi ?

_Euh. »

Trop d'un coup, c'était trop d'un coup. Il avait jeté son emballage, il ne pouvait plus s'aérer. Plus parler, plus respirer. Au secours. Il avait envie d'accepter, juste pour rester auprès de lui plus longtemps, parce qu'il le trouvait craquant, qui voulait être avec quelqu'un comme lui, même si ce n'était qu'un ami, une simple connaissance, même une heure, rien qu'une heure dans ce parc, mais... Mais quoi ? Mais rien !

« Je crève d'envie de m-me mép-p-p-prendre. »

S'il n'y avait pas eu ce léger bégaiement, il aurait pensé qu'un autre que lui avait prononcé cette phrase. Mais non, c'était bien du Clément, à 100 %. C'était son truc, ça. Jouer à quitte ou double. Il perdait trop souvent du temps (et de l'énergie) en bavardage, autant aller le plus droit possible au but, dans ces cas-là. Il sentait bien qu'il avait ses chances. Il avait seulement un peu les jetons d'y croire. Mais pas honte, ça non. Il le regardait désormais droit dans les yeux. Le handicap, il était dans le regard des autres. Il se lisait en lettres capitales sur leur front. TU B-B-BEGAYES !

(sans déconner)

Mais Martinien, lui, il avait autre chose dans ses yeux.

« Tu vas poser pour moi, alors ?

_Oui.

_Je vais te croquer... »

Clément se fendit d'un large sourire. Comme le soleil fendait les nuages au-dessus de leurs têtes.

« Je vais te croquer, lui murmura encore une fois Martinien, avec du désir dans la voix, plus près.

_D'accord », accepta Clément, encore plus bas.

Il crevait d'envie de l'embrasser, et de commencer à se méprendre, là tout de suite, mais déjà qu'ils avaient l'air de parader... Si en plus ils mettaient la langue...

« Tu finis à quelle heure ?

_D-d-d-d-dix-huit.

_On se retrouve ici ? »

Clément acquiesça, définitivement emballé par la proposition. Emballé par ce dessinateur élégant, au sourire radieux, au nom improbable, amateur du même genre grammatical que lui, du même banc, et du quitte ou double.

Juillet brûlant. Août surprenant.

la fin


Références :

Marti et Clém fredonnent Daniel Guichard « Faut pas pleurer comme ça »

Histoire inspirée par Ben's Brother « Kiss me again (Stuttering) »