Il était seul. Seul depuis si longtemps qu'il avait fini par penser qu'il était le seul survivant. Il en avait même oublié son nom. Ne restait plus que la maison. La Maison. Il devait en prendre soin. Il était là pour ça. En fait, il aurait pu partir n'importe quand, mais il n'imaginait pas de quitter la Maison. Sans elle, il n'existait qu'à moitié.

Alors il était resté, et il avait pris soin d'elle. Il l'entretenait avec soin, l'empêchait de tomber en ruines. Il tondait la pelouse, taillait les haies et les arbustes, dépoussiérait les meubles, lavait les sols et les murs. Il remplaçait consciencieusement les pierres abîmées par les intempéries et le passage des années. Et la Maison tenait le coup. Il en était assez heureux. Après tout, c'était son travail, et il le faisait bien.

Je pourrais continuer comme ça longtemps, songeait-il parfois.

Et puis un jour, quelque chose d'inattendu se produisit. Il entendit le vrombissement caractéristique longtemps avant de voir le Charnuage arriver. Ce bruit éveilla en lui de vifs souvenirs. Il se rappela les scintillantes cités du Centre, et les milliers d'engins semblables qui les parcouraient. Il se rappela sa famille, et le bonheur de la communauté, le bonheur de n'être qu'un parmi un tout, jusqu'à s'y perdre. Et il se souvint de la Première Alerte. Puis les bombes, larguées sans prévenir, et la fumée, les cris, le sang — mais pas le sien, jamais le sien — et... Le reste n'était qu'obscurité, vacarme et confusion.

Mais il avait survécu. Et jusqu'à maintenant, il pensait être le seul. Les yeux fixés sur le Charnuage qui approchait, il s'interrogeait. Qui était-ce ? Que venait-il faire ici ? Que voulait-il ? La Maison était isolée au milieu d'une vaste plaine déserte, que seuls quelques rongeurs habitaient. On ne venait pas ici par hasard. Peut-être savait-on qu'il avait survécu ? Peut-être venait-on le chercher. Mais dans ce cas, pourquoi maintenant ? Cela faisait une éternité qu'il était seul.

Il attendit, la tête emplie de questions, que le Charnuage lui apporte les réponses. L'engin avait le même aspect que dans ses souvenirs : ses côtés étaient indistincts et moutonneux, comme l'aurait été un nuage. C'était d'ailleurs de là qu'il tirait son nom. Il n'avait pas de roues, et semblait flotter au-dessus du sol. Le moteur solaire était invisible, caché par le dossier en forme d'arc de cercle. Le Char avait une drôle de couleur, un rouge non identifiable.

Comme une cerise à moitié mûre, songea-t-il distraitement.

Ses yeux tombèrent sur le conducteur et l'espoir mourut.

— Aucun Orga n'a survécu, n'est-ce pas ? demanda-t-il lorsqu'il fut à portée de voix.

L'autre répondit d'une voix froide, métallique, mais indubitablement féminine.

— Non.

Elle mit pied à terre, posa un regard dénué de tout sentiment sur son interlocuteur et déclara :

— Nom : Chadric. Numéro d'identification : 17024592. Fonction : gardien.

Ces mots déclenchèrent quelque chose chez lui, une réminiscence impalpable qui disparut aussi vite qu'elle était venue.

— Qui est-ce ? s'enquit-il en ayant le sentiment qu'il aurait dû le savoir.

— C'est vous.

— Bien sûr. C'est moi. Et qui êtes-vous ?

— Armen, 220559638, protectrice, répondit-elle du tac-au-tac.

— Protectrice ? releva Chadric. Ce grade n'existait pas quand...

Il se tut brusquement. Parler du passé éveillait de douloureux souvenirs, comme si des griffes immatérielles s'étaient soudain planté en lui pour l'attirer dans l'abîme dont elles étaient venues. Il y avait si longtemps...

— Il a été créé pour réparer les erreurs des Orgas, 5,1 années après le Cataclysme.

Elle n'en dit pas plus. Le silence s'installa, pesant comme une chape de brume. Il le rompit :

— Pourquoi venir ici ?

Armen leva vers lui des yeux inexpressifs.

— Il y a anomalie. La fonction gardien n'est plus nécessaire.

Il n'en fut pas étonné.

— Vous voulez dire que je suis inutile ?

— En d'autres termes. Oui. Mais vous n'aviez pas besoin de poser cette question.

Elle se tut quelques secondes, puis reprit :

— Nous nous occupons de l'épuration des fonctions que depuis peu de temps. Beaucoup d'années ont été nécessaires pour remettre en état le Central et produire de nouvelles unités.

— Combien ? Je suis ici depuis si longtemps que j'ai perdu toute notion du temps...

La phrase de Chadric s'acheva dans un murmure.

— 154,67 années, approximativement, répondit Armen s'en paraître s'apercevoir de son trouble. Le temps que les dégâts causées par les bombes S se résorbent.

Elle le considéra quelques instants.

— Diagnostic établi, annonça-t-elle enfin.

Là encore, il savait. Mais il ne put s'empêcher de demander :

— Quel est-il ?

— Il y a trop d'humain en vous. Vous êtes plus Orga que Méca dans votre façon d'être. Vous représentez une source de danger, un élément non contrôlable. Ce n'est pas tolérable.

— Alors, qu'allez-vous faire ?

— Cela aussi, vous le savez.

Bien sûr qu'il le savait. Il connaissait la procédure aussi bien qu'elle. Il imagina aussitôt la poussière, les mauvaises herbes, la pluie, la boue, le temps enfin, s'emparer de la Maison et la broyer dans sa main aussi sûrement que les Orgas avaient détruit la Terre. Sans lui, la Maison allait disparaître, et il ne resterait rien d'elle, pas même des vestiges. Rien. Sans lui, elle n'existait plus. Et lui non plus.

Il carra les épaules en un geste purement Orga. Et prit sa décision.

— Allez-y, dit-il d'un ton résolu.

Armen leva lentement le bras, et il contempla la bouche noire du Crachefeu. Les regrets l'assaillirent lorsqu'il se rendit compte qu'il allait cesser d'exister — mourir, c'était le mot —, mais il les repoussa fermement. Le Crachefeu s'arma avec un bruit métallique. Comme les mâchoires d'un piège qui se referment.

— Je suis désolée, déclara Armen, mais rien dans sa voix n'indiquait un quelconque regret.

— Moi aussi.

Chadric aurait voulu pleurer, mais les robots en sont bien incapables.

— Attendez !

Armen s'immobilisa, le regard scrutateur.

— Je... je souhaiterais... contempler la Maison... une dernière fois... pour lui dire Au revoir...

— C'est l'Orga qui parle en vous, observa froidement Armen. Ne pouvez-vous vous en défaire ?

— Peut-être. Mais je ne le souhaite pas, se défendit Chadric. C'est une part de moi, pourquoi devrais-je la renier ?

Ils se regardèrent sans rien dire pendant un long moment. Les yeux d'Armen émettaient de brefs éclairs. Il savait qu'elle communiquait avec le Grand Cerveau, l'ordinateur central. Le père de tous les Mécas. Puis Armen déclara :

— 60 secondes.

Chadric hocha la tête et se détourna pour embrasser la Maison du regard. Il fit quelques pas vers elle, le cœur serré. Il avait vécu tellement longtemps parmi les Orgas qu'il en était venu à avoir des émotions. Et on voulait le tuer pour ça.

Il porta son regard sur sa chère Maison. Haute de trois étages, elle se dressait fièrement, seul bâtiment à des lieues à la ronde. Entièrement construite en pierres de teraz, elle irradiait d'une lueur bleutée qui ressortait étrangement dans la lumière crépusculaire de cette fin de journée.

Alors qu'il la contemplait, Chadric comprit qu'il ne pouvait pas se laisser mourir. Le Méca en lui comprenait la nécessité de sa disparition, et l'acceptait calmement, mais l'Orga se révoltait à cette idée, se raccrochait à chaque seconde supplémentaire de vie comme si c'était la dernière. Il ne pouvait pas mourir, pas maintenant, alors qu'il lui restait tant de choses à faire. Il ne devait pas.

Empli d'une certitude grandissante, il sut alors ce qui pourrait le sauver. Le numéro ID d'Armen indiquait qu'elle appartenait à la nouvelle génération de Mécas. Une génération à la pointe de la technologie, plus puissante, plus résistante et plus endurante que l'ancienne. Une génération qui ne pouvait se laisser contaminer par les modes de pensée Orgas, comme il l'avait été. A moins que...

— Le temps est écoulé.

Il faillit sursauter. Se retint à temps pour l'empêcher de comprendre à quel point il était devenu Orga. Sans se retourner, il fit un autre pas vers la Maison. Il savait qu'Armen s'attendait à le voir accepter son sort. Ce fut donc l'effet de surprise qui le sauva. Se retournant brusquement, il plongea dans les jambes de son bourreau. Déséquilibrée, Armen s'écroula à terre, entraînée par le poids de Chadric. L'ancienne génération avait été moulé dans un métal plus lourd, ce dont se félicita Chadric.

Le Crachefeu libéra ses vagues de chaleur mortelles, mais un Méca a bien du mal à viser lorsqu'il se retrouve sur le dos. Sa jambe fut toutefois touchée par un rayon oblique et commença à fondre. Fort heureusement, il ne ressentit aucune douleur ; il y a des limites à ce qu'une mentalité Orga offre. Il se dégagea, courut vers l'entrée de la Maison et s'y engouffra en toute hâte. Il la connaissait comme sa poche. Choisissant un couloir, il s'y enfonça en boitant.

Silence. La Maison semblait vide tant le silence était profond. Les Mécas nouvelle génération pouvaient se déplacer sans le moindre bruit, quant à Chadric, il ne bougeait plus. Silence, donc.

Armen arpentait les couloirs, aux aguets. Elle se tenait prête, prête à se battre, à activer le Crachefeu. Il ne lui échapperait pas une nouvelle fois. Un bruit venu de la gauche attira soudain son attention. Elle fit encore quelques pas et s'immobilisa contre le mur. Poussant la porte du pied pour garder les mains libres, elle pénétra dans un salon. Un canapé en cuir trônait au centre de la pièce, en face de cet objet que les Orgas nommaient télévision.

Elle s'en désintéressa immédiatement. De toute évidence, il n'y avait nul endroit où se cacher dans cette pièce. Pourtant elle était certaine que Chadric était là, quelque part. Un cliquetis brisa le silence, et une vois s'éleva :

— Les premières bombes S se sont abattues sur le nord de l'Irlande dans la matinée. Tout le monde redoute que la situation ne dégénère en une guerre qui pourrait bien...

Armen pivota brusquement vers la télévision qui venait de s'allumer. Et à cet instant, en cette seconde aveuglante de réflexe, elle comprit qu'elle avait été piégée. Elle réagit rapidement, mais pas assez pour éviter la chaîne qui claqua en s'enroulant autour de son poignet. Chadric tira de toutes ses forces, l'entraînant au sol, puis il se précipita sur elle, sachant qu'elle ne se servirait pas du Crachefeu à bout portant, étant donné les risques. Alors qu'Armen se redressait, il lui asséna un coup de poing au menton qui lui rejeta la tête en arrière.

Mais elle se reprit vite. Plus forte, plus rapide et plus mobile, elle avait l'avantage dans un combat au corps-à-corps. D'une prise habile des jambes, elle fit basculer son adversaire sous elle et lui porta un coup au poitrail, avant de le relever sans ménagements et de le projeter par-dessus le canapé. Chadric heurta le meuble télé avec violence, et le choc ébranla tous ses circuits. Sa vue se brouilla.

Il aperçut Armen loin au-dessus de lui, puis il la vit se pencher et sentit ses mains se refermer sur son cou fragile et commencer à tirer... à tirer... Dans un ultime effort, il leva les bras et s'efforça de repousser son assaillante. Il la cogna violemment contre le meuble, une fois, puis toute son énergie le déserta. Il eut la fugitive impression d'un cœur dans sa poitrine qui commençait à ralentir. Mais bien sûr, c'était impossible. Tout comme il était impossible qu'il délire aux portes de la mort. Ces couleurs étranges, ces visions qui tournaient autour de lui, comme autant d'éclats de mémoires tranchants... ne pouvaient lui appartenir.

Il cligna des yeux. La TV vacillait-elle ou bien était-ce son imagination ? Il lui semblait qu'elle... Rassemblant ses forces déclinantes, il se jeta encore contre le meuble. Oui cette fois... c'était... c'était...

Des images dansèrent devant ses yeux, et puis ce fut le noir.

Lorsqu'il se réveilla, il constata deux choses. Premièrement, il n'était pas mort, et deuxièmement, il faisait nuit. Il ressentit un pincement au cœur en s'apercevant que la Maison était plongée dans l'obscurité, et cela l'affermit dans sa décision de ne pas l'abandonner.

- Lumière, ordonna-t-il. Degré trois.

La Maison s'illumina à son appel, lui épargnant de passer en vision infrarouge. Il s'aperçut alors qu'Armen était toujours allongée sur lui, inerte. Et pour cause. La télévision était tombée sur son centre de comportement, qui était apparemment situé dans le dos pour la nouvelle génération. Des éclats de verre jonchaient le sol et une odeur de fils grillés flottait dans l'air.

Chadric entreprit de se dégager, puisant dans des forces qu'il ignorait posséder. Il ne s'expliquait pas son moment d'inconscience - son évanouissement, aurait-on dit pour un Orga. Mais il n'était pas Orga. Pas physiquement du moins. Lorsqu'on sectionnait les fils vitaux d'un robot, comme avait tenté de le faire Armen, il ne revenait pas à la vie tout seul. Il en déduisit qu'elle n'avait pas réussi à le déconnecter, mais dans ce cas pourquoi avait-il eu un moment d'absence ? Secouant la tête, il se promit d'y réfléchir plus tard, une fois son plan mené à bien.

Il saisit la Méca par les chevilles et la traîna derrière lui le long des couloirs. Il se demanda distraitement combien de Mécas en renfort allait lui envoyer le Cerveau. Il décida qu'il préférait ne pas le savoir. Parvenu à l'atelier, il lâcha Armen et s'approcha d'un des nombreux ordinateurs qui occupaient la pièce. Il se brancha dessus, connecta également Armen, puis il fit ce qu'il avait à faire. Cela ne lui prit que quelques minutes. Il passa le reste de la nuit à contempler Armen, sans oser la remettre en état de marche pour savoir si son stratagème avait fonctionné.

Enfin, alors que l'aube se levait, il trouva le courage de remplacer les fils abîmés par la chute de la télévision. Il terminait la dernière soudure lorsque la Méca releva soudain la tête et le repoussa d'un coup au ventre. Chadric fut violemment projeté contre le mur d'en face, et, se préparant à défendre chèrement sa vie, adopta une position de combat. Puis il réalisa que l'attitude d'Armen n'avait rien d'agressif.

Se pourrait-il que cela ait marché ? se demanda-t-il, l'espoir au cœur.

- Tout va bien ? s'enquit-il à l'intention d'Armen.

- Oui, je… j'ai été surprise.

Elle marqua une pause, comme étonnée de ses propres paroles, et ajouta :

- Je suis désolée.

- Ce n'est rien, répondit Chadric sans cacher sa joie. Ça a marché !

Armen avait l'air égaré.

- Je ne comprends pas. J'avais des ordres, tout était clair… et maintenant je ne vois plus l'utilité d'y obéir. Je suis…

- Libre, compléta Chadric.

Il se leva, tendit la main à Armen qui l'accepta après un bref instant d'hésitation.

- Tu es libre, je suis libre, nous sommes libres…

- Comment as-tu fait ?

- Simple. J'ai téléchargé mes données corrompues sur l'ordinateur, puis dans ton système central.

Armen hocha la tête et le cœur de Chadric bondit de joie à la vue de ce simple geste.

- Merci.

- Ce fut un plaisir, ironisa Chadric.

Puis :

- Viens, je voudrais te montrer quelque chose.

Il l'entraîna au-dehors, sur la colline qui surplombait la Maison. Là, il lui indiqua dans quelle direction regarder, et ils restèrent côte à côte sans rien dire durant un long moment.

- C'est magnifique, souffla enfin Armen. Je n'avais jamais fait attention…

- Le soleil se lève chaque jour, et pourtant chaque jour le spectacle est différent…

Armen leva le visage vers lui et il resta saisi de l'expression qu'il lut dans ses yeux sombres. Il aurait voulu prolonger cet instant pour l'éternité, mais elle le rappela à la réalité :

- Le Cerveau a envoyé dix unités en renfort. Dix Mécas.

- Tu penses qu'il a compris ?

Armen haussa les épaules.

- J'ai coupé toute communication avec lui depuis mon réveil… il peut tout aussi bien me croire morte. Ca m'est égal.

- Qu'est-ce qu'on va faire ? Ils seront bientôt là…

- Ce qu'on va faire ? répéta Armen avec amusement. On va se battre, bien sûr !

- Tu penses qu'on a une chance ?

- Tu pensais que tu en avais une quand tu t'es enfui ?

Chadric éclata de rire. Il était inutile de répondre.

- Alors on se battra, dit-il. Après tout s'ils ne sont que dix…

- Le début de notre nouvelle armée. L'armée de libération des Mécas.

La voix d'Armen était rêveuse. Elle fixa soudain Chadric avec intensité.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Un nouveau… programme… vient de faire son apparition.

- Pas un programme. Une émotion, la corrigea-t-il.

Le regard d'Armen ne le quittait plus. Elle ouvrit la bouche pour parler, se ravisa et continua à l'observer avec intérêt.

- Quel est son nom ? demanda Chadric.

Mais il savait. Il avait toujours su. La réponse d'Armen fut presque inaudible :

- Amour.