Le Lieutenant Doppler Telltale avait pourtant eu espoir que les hommes accompliraient intelligemment la mission qu'il leur avait confiée, et ils s'en acquittaient lamentablement. A l'évidence, ils ne comprenaient pas l'importance vitale du fait de remplir la citerne plus vite que prévu. Ni même celle de distiller l'eau puisée dans la Muru. Il allait falloir leur faire des exemples, pour qu'ils puissent intégrer tout le bien fondé de ses directives.

_ « Hey ! Vous ! Pourquoi est-ce que vous ne distillez pas l'eau que vous mettez dans cette citerne ? Mes ordres étaient pourtant limpides, non ? Je veux que l'eau qui l'alimentera le soit aussi. »

Un murmure d'étonnement courut parmi les hommes. C'était la première fois qu'un officier s'adressait à eux de cette manière. Le Commandant Straightbacker n'aurait jamais osé froisser ses hommes. Il disait souvent qu'il valait infiniment mieux se faire aimer de ses troupes que de s'en faire craindre. Et il y réussissait admirablement, d'ailleurs. N'importe lequel d'entre eux se serait volontiers fait tuer pour sauver la vie du Commandant. Le sourire aux lèvres, pour certains.

_ « Qu'est-ce qui se passe, maintenant, vous n'avez pas compris ce que je viens de vous dire ? L'eau de la citerne doit être limpide ! Toi, bois de cette eau que tu viens de mettre dans ton seau. »

Bien que l'eau ait été puisée au milieu du cours d'eau, elle ne semblait pas vraiment claire. Il semblait qu'on pouvait distinguer des choses qui flottaient dedans. Et curieusement, l'eau avait une couleur, ce qui n'était pas franchement normal. Ayant réfléchi pendant quelques secondes en contemplant la réhydratation forcée, l'homme répondit :

_ « Euh… Non, mon Lieutenant. Mais nous allons vider la citerne et la remplir avec de l'eau distillée. Au boulot les gars ! Hardi !

_ Vous m'avez mal compris, je pense, parce que je viens de vous demander de boire ce que vous transportiez. Alors buvez.

_ Mon Lieutenant ? Mais je viens de reconnaître notre erreur ? Cette eau n'est sûrement pas bonne à boire, comme vous l'avez dit ?

_ En effet, mais il aurait fallu vous en apercevoir avant que je ne vienne vous superviser comme des enfants. Maintenant buvez. »

L'homme blêmit, autant à la perspective de boire cette eau qui ne lui semblait plus aussi désaltérante qu'à la manière dont le Lieutenant l'avait humilié devant les autres hommes de la garnison. Sans quitter l'officier des yeux, il porta le seau à sa bouche, et en prit quelques longues gorgées. Il reposa le seau en étouffant un rôt, les yeux mi-clos et baissés. Toujours insatisfait, Doppler descendit vers lui à grandes enjambées. Il beugla :

_ « Je ne vous ai pas ordonné d'arrêter. Je ne vous y ai même pas autorisé. Alors buvez ! »

En arrivant sur lui, il fit sauter le casque du soldat d'un revers de la main, puis aggripa d'une main la nuque du pauvre homme, et le seau de l'autre, et renversant la tête du soldat en arrière, il versa le reste du contenu du seau sur la figure en intimant encore l'ordre de boire. L'eau versait de toutes parts, sur le torse, les épaules, dans le nez, et l'homme manquait de s'étouffer, mais rien ne semblait calmer la fureur du Lieutenant Telltale. Son visage était déformé en un masque de démon, sa bouche en un rictus prédateur, les canines montrées. Et quand le seau fût vide, il le lança par terre en même temps que la tête du pantin de chiffon qu'il tenait dans l'autre main. L'homme roula sur le dos, se tenant le ventre de douleur. Et pour haranguer une dernière fois ses hommes, le Lieutenant prit une pose de vainqueur, un pied sur l'estomac distendu de l'homme qui se roulait à ses pieds. Il beugla de nouveaux ordres, qu'il espérait plus explicites et plus efficaces.

_ « Vous deux, allez manœuvrer la bonde de la citerne. Vous trois, vous irez récupérer l'alambic de chez Connely le parfumeur, et aussi les cornues. Et vous cinq, ceux de Melvin, le distillateur. Vous deux, vous êtes affectés au détournement du bois. Vous êtes chargés de récupérer le bois qui part vers les Ateliers, et de le faire venir ici. Vous, là, vous allez construire une plateforme, rapidement. Il faudra que la plateforme puisse soutenir les alambics et les cornues. Vous, vous allez prendre un cheval, et foncer jusqu'aux Ateliers. Vous préviendrez les différents contremaîtres que le bois n'arrivera plus pendant quelques jours. Dîtes leur que l'ordre vient de l'Archidiacre. Et vous six, vous allez prendre deux charrettes, et vous allez me ramener tous les alambics et cornues que vous trouverez en dehors de ceux déjà cités. Je sais qu'il y a de l'alcool de contrebande qui circule en ville, alors il y a aussi des alambics privés. Je ne veux pas savoir à qui ils appartiennent, et aucune sanction ne sera prise contre leurs propriétaires. Mais nous en avons besoin pour accélérer le remplissage de la citerne. Et ils seront rendus après usage, par vous. Je répète, je ne veux rien savoir de leur provenance. Mais si vous ne revenez pas avec au moins cinq de chaque chacun, vous affronterez ma colère. »

Et devant le silence et l'immobilité des hommes, il ajouta en beuglant un « Allez ! » les incitant à opérer, appuyant son propos d'un regard noir et d'un coup de talon dans l'estomac du pauvre hère qui s'étendait sous lui, le faisant vomir abondamment. En se penchant, il lui dit doucement, un sourire aimable aux lèvres :

_ « Toi, puisqu'il semble te falloir des ordres simples, tu vas te relever et foncer jusqu'au château, tu vas demander aux cuisines qu'on te fournisse autant de fonds de cheminée en fonte que disponibles, de ceux qui sont cassés ou pas utilisés, et tu vas les ramener ici. Puis tu remonteras de gros galets du fond de la rivière. Beaucoup. Suffisemment pour recouvrir entièrement tous les fonds de cheminée que tu auras ramené. Tu as compris ? »

L'homme acquiesça tout en s'essuyant du revers de la manche, les yeux rougis fixés sur son supérieur.

Doppler ébouriffa ses cheveux en prononçant très distinctement un « bon garçon », clairement destiné à l'humilier encore un peu plus. Puis il se releva, et, ne le quittant pas des yeux, cracha de côté en tournant légèrement la tête, le regard indiquant ouvertement des envies de meurtre. Lorsqu'il se releva, l'homme décida que pour sa propre sauvegarde, il accomplirait les ordres, sans zèle ni hâte mais avec obstination, et qu'il se plaindrait de son traitement au Commandant lui-même lorsqu'il le reverrait. Mais avant ça, il avait surtout besoin de se changer.