Disclaimer: L'histoire, les lieux, les personnages, tout est à moi, à moiiiiii! Sauf la chanson en italique, qui appartient à ses auteurs, compositeurs, et interprètes.

Note: Cette histoire a raté le concours de noël des éditions Muffins, il y a un peu plus d'un an, mais je l'aime bien quand même, alors je vous en fait profiter. Je n'ai pas édité le contenu mature, contrairement à ma nouvelle habitude, parce que je pense que ça nuirait à l'histoire. Si cela vous déplaît, vous pourrez toujours sauter des paragraphes le moment venu. Enjoy!


Almost Easy

Oh ! Quand j'entends chanter Noël
J'aime à revoir mes joies d'enfant

_________

Quand j'entends chanter Noël, je repense à ma famille. Ma mère et mon père, puisqu'il s'agit d'eux, avec qui je ne vis plus depuis bientôt trois ans. L'histoire presque classique du jeune homme majeur qui claque la porte en jurant qu'il ne remettra plus jamais les pieds dans cette maison. Et en crachant par terre devant la porte, pour faire bonne mesure. Je n'étais pourtant pas un mauvais garçon, juste un ado mal dans sa peau, piercé mais pas tatoué – peur de la douleur –, les cheveux teints en noir brillant pour faire gothique mais les yeux toujours bleus derrière mes lunettes, et la sexualité débridée typique de nombreux jeunes à cet âge. Mes parents ont tout supporté, stoïques, simplement je n'allais plus à la messe avec eux, au temple protestant de la ville M. Je n'étais plus obligé de les suivre aux visites de famille, et quand par hasard, ils recevaient, c'était d'un air gêné que ma mère répondait que non, je n'avais pas encore de petite amie, que j'étais sans doute trop timide.

Ils avaient eu un peu de mal, forcément, à intégrer que j'aimais les garçons. Ils ne m'avaient pas rejeté, non, ils m'aimaient, j'étais le fils unique en qui ils avaient fondé de nombreuses espérances, pas toujours déçues. Ils étaient un peu mal à l'aise, mon père ne me charriait plus à propos de mes fréquentations féminines, ma mère ne m'en parlait pas. Personne ne me demandait avec qui j'étais lorsque je découchais, ils se contentaient de me rappeler que tant que je vivais sous leur toit, je suivais leurs règles, et que rentrer à l'aube pendant l'année scolaire n'en faisait pas partie. Mes parents étaient aussi ouverts qu'ils l'auraient pu, étant donné les circonstances: ils étaient issus de familles très croyantes, certains de mes cousins signaient leurs cartes postales de « Dieu te bénisse » à la pelle, d'autres partaient avec les éclaireurs en missions humanitaires dans des zones où les gens se convertissaient si rapidement que cela en paraissait étrange… J'avais échappé à cela. Sans doute parce que ma mère ne voulait pas que je parte trop loin, quelle ironie…

J'avais finalement claqué la porte un vingt-six décembre, excédé, peiné même, mais plus pour eux que pour moi. Je n'avais trouvé que cette façon d'exprimer mon malaise devant les faux-semblants que je les obligeais à montrer. Ça devenait franchement étrange, n'est-ce pas, que le petit Mathieu n'ait pas de petite amie à dix-huit ans, tout beau qu'il était. Sans vouloir critiquer, les gens ne veulent jamais critiquer, c'est bien connu, ma mère aurait peut-être dû être moins permissive quant à mon style vestimentaire, ça faisait un peu voyou. Et comment cela se faisait-il qu'on ne me voie jamais au temple? C'était étrange, décidément, qu'un fils de si bonne famille échappe à l'éducation de ses parents, sans vouloir vous manquer de respect, Madame. Et patati, et patata… J'en avais assez. Assez de voir mes parents se dépêtrer dans ces demi-mensonges, ces presque vérités, pour ne pas me faire de mal mais pour continuer, toujours, à paraître de bons chrétiens, de bons parents, à rester fréquentables pour le reste de ma famille. Je partis, en vérité, autant pour les protéger que pour me préserver moi-même, et je ne les revis pas.

J'avais mal choisi ma période, mais ce n'était pas la plus inhabituelle de mes erreurs. J'eus du mal à me faire embaucher comme serveur dans un bar éloigné de la banlieue pavillonnaire où vivaient mes parents, dans un coin assez reculé pour que je ne rencontre aucune de leurs connaissances. Je finissais tard, pour embaucher tôt à mon second petit boulot – faire des inventaires, tout un programme –, et je dormais par intermittence. C'est presque plus par chance que par travail acharné que j'ai décroché mon bac, assorti d'une très bonne mention et d'une bourse un peu plus élevée que les autres, pour aller m'échouer sur les bancs de la faculté de médecine. Je dus freiner les boulots et me serrer la ceinture pour obtenir mon concours de justesse. Mais bon, finalement, je n'étais pas si mal, avec mon train de vie, du moins je tentais de m'en persuader.

J'étais un étudiant moyen, je ne passais que peu de temps à la fac, récupérant les cours d'une façon ou d'une autre, travaillant toujours plus pour renflouer mes caisses. Deux soirs par semaine, j'enseignais dans une officine privée de préparation au concours de médecine que je venais de réussir. Moi qui étais passé difficilement, sans autres aides que celles qui m'étaient gratuitement accessibles, j'étais allé à l'ennemi, l'aider à engranger toujours plus de fric sur le dos des parents des étudiants stressés. J'étais tout de même en paix avec ma conscience, car il fallait bien que je gagne de quoi vivre, et j'étais d'avis que quitte à les faire payer, autant leur offrir des cours de qualité.

Je n'étais pas certain de la qualité des miens car, fatigué en permanence, je laissais échapper quelques erreurs lors des « colles », ces exercices typiques du concours, quitte à les rectifier rapidement. Une fois, j'avais été malade, et la fois suivante, un concert d'éternuements m'accueillit quand j'entrai dans la pièce. L'épreuve finale était encore loin, mais je ne pus m'empêcher de me sentir coupable. Parfois, je déprimais en me disant que je ne servais à rien, juste avant d'enfourcher mon vélo d'occasion et d'aller servir au bar qui m'avait offert mon tout premier job.

Finalement, je n'étais peut-être pas si mauvais. La veille des vacances/révisions de Noël, quelques étudiants attendirent que je finisse de ramasser mes affaires pour me porter quelques cadeaux. Les filles repartirent en gloussant de mon air interloqué avant même que je réalise qu'il s'agissait d'un présent, pour me remercier, moi, de leur faire des cours. Je rougis derrière mon écharpe, murmurant distraitement que ça ne servait à rien d'essayer de rivaliser avec le costume du père Noël puisque personne n'était là pour me voir. Grossière erreur. Quand je me retournai, Lou était là.

Jeune étudiant, arborant la presque habituelle année d'avance sur les autres, Lou, Camille de son vrai prénom, était un de mes élèves les plus discrets. Il ne répondait que lorsque je l'interrogeais, gardait visiblement ses questions pour lui, s'asseyait toujours au deuxième rang à gauche… Il n'avait rien d'exceptionnel. À se demander comment j'avais retenu son prénom. D'ailleurs, je ne l'avais pas retenu. Il dut me le rappeler quand je voulus le remercier pour son cadeau. Une fois chez moi je l'avais déjà oublié. Mais cette fois, ce n'était pas parce que Lou était effacé. Simplement parce qu'il m'avait surpris.

Dans un geste presque enfantin, juste avant de s'enfuir en courant et en glissant sur le trottoir verglacé, Lou m'avait embrassé sur la joue.

« Merci à toi, Mathieu, et joyeux Noël! »

J'eus du mal à m'en remettre.

Je passai ma courte nuit à douter, tournant et me retournant sous ma couette. Je m'embarrassai inutilement de problèmes éthiques, me rappelai qu'il n'avait fait que déposer brièvement ses lèvres sur ma joue, et je rougis, encore. À l'aube, je n'avais pas eu d'autre choix que de me débarrasser de ces considérations inutiles, après tout, travailler sans cesse avait du bon. De plus, mes partiels comme les leurs approchaient et je n'avais pas à m'encombrer l'esprit de choses aussi… Aussi… Rah, je rougissais encore.

Vint finalement la veille de Noël, Christmas Eve comme disent les Anglais. Je trouvais l'expression un peu plus jolie que le mot « réveillon », surtout que je le passais sans famille ni amoureux, pour la deuxième année consécutive. Heureusement, le bar où je travaillais avait besoin de main-d'œuvre, quitte à la payer double, en cette « belle nuit de Noël ». Ainsi, je n'avais pas à rester seul, devant le vieil ordinateur portable que j'avais emporté de chez mes parents, à regarder illégalement des séries plus ou moins intéressantes. Quelque part, c'était plus triste encore de servir ces gens qui fêtaient Noël à deux, ou seuls, joyeux naturellement ou sous l'effet de l'alcool, mais cela me demandait de la concentration, et me permettait de ne pas y penser. Et puis j'étais payé double, mince! Ça méritait bien quelques sacrifices…

Je rentrai chez moi tard. Une fois de plus. Je me souvins des quelques cadeaux que j'avais reçus de mes élèves et que j'avais gardés pour les ouvrir le jour où la tradition le voulait. Je commençai par les deux paquets déposés par les filles, que je voyais encore rire de leur audace. Une boite de marrons glacés, j'adorais cela, ma mère m'en achetait autrefois… Stop, ce n'était pas le moment. Il n'était pas encore temps de penser à eux, ça faisait trop mal.

J'ouvris la seconde boîte, toujours emballée par une main féminine. Du chocolat, c'était plus traditionnel. Moins triste aussi. J'en vins enfin au cadeau de mon élève. Je défis lentement l'emballage, histoire de jouir un peu plus longtemps de mon dernier cadeau de Noël cette année là. J'ouvris d'abord la carte. Elle était remplie avec des lettres rendues malhabiles par la prise de notes toujours plus rapide des cours de la fac. La missive était tachée d'un peu d'encre noire, une trace de doigts dans un coin. Elle était toute mignonne.

À Mathieu, le ___________ des tuteurs de sciences humaines.

Joyeux Noël, et merci à toi.

Lou.

Un smiley « clin d'oeil » accompagnait la signature. Il manquait un mot, peut-être deux. Peut-être n'avait-il pas su quoi écrire. Peut-être avait-il douté jusqu'au dernier moment des mots justes, avait-il laissé l'espace vide en attendant l'inspiration, puis s'était-il rendu compte que l'heure avançait et qu'il devait se dépêcher, pour arriver en retard, comme souvent, à la colle que je surveillais.

Je souris, touché, un peu intimidé aussi. J'appréhendais la découverte du cadeau.

Des cadeaux. Il avait dû se ruiner, il y en avait deux.

Le premier, le plus gros, prenait presque toute la place de la boîte où il était déposé. Il était banal, sans doute, mais je fus ému aux larmes. Il n'y avait pas moyen qu'il sache, pas vrai?

Une petite boule de plexiglas, à l'intérieur, du liquide, des flocons de polystyrène. Au milieu, une maison. Une petite maison de plein pied, typique de la ville M., comme l'indiquait l'inscription gravée sur le socle. Une petite maison rose, avec un toit en ardoise, une balançoire et un arbre. C'était ma maison. À quelques détails près, sans doute, mais la petite bâtisse de pierre ressemblait trait pour trait à celle où j'avais passé mon enfance, et l'enfant posté à une fenêtre aurait pu être moi, attendant la neige, à l'âge où je croyais encore qu'elle tomberait tous les ans, à Noël, pour laisser glisser le traîneau du vieux monsieur en rouge, et pour célébrer la naissance de l'enfant Jésus. Souriant de nostalgie, je secouai la boule une fois, deux fois, et regardai tomber la neige, presque indéfiniment. J'avais posé ma tête sur mes mains et mes mains sur le rebord de la table, mon nez déposait de la buée sur la surface de plastique transparente à chacune de mes inspirations, et je regardais, encore, la neige tomber à l'intérieur de ce paradis artificiel. M'imprégnant de l'esprit de Noël, ou quel que soit le nom qu'on donne à cette euphorie qui nous étreint les jours de fête, je fermai les yeux.

Ce n'est que plus tard, quand, harassé, je me préparais à ranger – pas jeter, ranger, je recyclais même le papier cadeau à l'époque – que je remarquai qu'il y avait encore une forme sombre au fond de la boîte de mon cadeau. C'était un petit sachet de velours, de ceux qui renferment les bijoux de faible valeur. À l'intérieur une vis. Une boucle d'oreille en forme de vis plutôt, qui une fois enfilée ferait parfaitement illusion à mon oreille. Lou avait sans doute remarqué, une fois où je remettais en place mes mèches désormais bicolores – le blond avait repoussé sous le noir, mais je n'avais ni les moyens de me reteindre les cheveux, ni le courage de les couper moi-même, surtout que maintenant je pouvais les attacher – que mes oreilles étaient multi-piercées. J'avais gardé par nostalgie quelques trous dans mes lobes, sauvés de la fermeture par les quelques clous de petite taille et de prix minimal, à peine visibles, que je portais pour enseigner et travailler le matin. Après tout, il fallait au moins avoir l'air d'être, paraître encore, un jeune homme normal et sain. Pas un voyou. Pas un excentrique. Le soir au bar, je pouvais me permettre un peu d'extravagance mais je n'en avais pas toujours le temps. C'était dommage, certains clients appréciaient de se voir servir par un jeune rebelle vêtu de noir et blanc, et les pourboires s'en ressentaient.

Pour en revenir au bijou, je ne sus que beaucoup plus tard que ce n'était pas du toc mais de l'argent, et qu'il l'avait emballé ainsi pour qu'il tienne dans la boîte. Il l'avait trouvé au dernier moment, comme souvent, et n'avais pas eu le temps de penser à un autre emballage. Je fus heureux d'avoir mis tant de temps à m'en apercevoir, j'aurais alors été gêné de ces cadeaux un peu trop chers, un peu trop beaux pour un simple tuteur. J'y aurais vu plus, sans doute à raison, mais j'aurais refusé de m'y attarder, ce qui aurait été bien dommage.

Je finis par m'endormir, le sourire aux lèvres, la boucle à une oreille, la gauche, pour me porter bonheur, et mon cœur se serrait de tendresse.

Je faillis ne plus jamais me réveiller. Sans rire. C'est ce 25 décembre que la compagnie d'électricité se souvint que je ne lui avais jamais rien payé et choisit de couper ma seule source de lumière et de chaleur. Quand j'ouvris les yeux, j'eus l'impression d'être retourné aux quelques jours que j'avais passé dehors après mon départ de la maison familiale. L'air froid me piquait les yeux, et de la buée jaillissait faiblement d'entre mes lèvres grelottantes. Mes mains serraient convulsivement la boule de Noël, comme pour se raccrocher à quelque chose de plus heureux.

Évidemment, il m'était impossible de contacter ces criminels qui me laissaient dans le froid un jour férié, et pas n'importe lequel. Ils prirent leur temps pour me reconnecter au réseau d'électricité et bien sûr, me réclamèrent leur dû. Je dus presque me contenter de chocolats et de marrons glacés jusqu'à la fin des vacances pour rembourser ma dette. Entre temps, j'avais un peu oublié mes autres cadeaux. La boucle brillait toujours à mon lobe quand je m'asseyais dans le fond du bar hors de mes heures de service en espérant réviser au chaud. La neige avait depuis longtemps fini de tapisser le sol de la boule de plexiglas posée au pied de mon lit.

Les vacances s'étaient terminées, les partiels avaient eu lieu, les cours avaient repris.

Mon travail à l'officine privée de préparation au concours – à la prépa, en bref – avait également recommencé. Rien n'avait réellement changé, j'avais remercié discrètement les filles pour les chocolats, il semblait que j'étais privilégié d'en avoir reçu, mes collègues n'ayant souvent pas eu cette chance. J'avais souris à Lou, toujours discret, toujours en retard et toujours au deuxième rang, et cette fois je savais qui il était. Je m'étais brièvement posé la question du pourquoi de ce surnom, avant de trouver le raisonnement seul. Camille. Camillou, Milou. Lou. Tout simplement, et effectivement moins « féminin » que son prénom d'origine. J'avais pensé à lui. Un petit peu, par-ci par-là, parfois sans m'en rendre compte. J'avais gardé sa vis à mon oreille, m'attirant quelques regards horrifiés, et ainsi retrouvé quelques brides de mon goût pour la provocation. Si j'avais su que cela suffisait pour faire peur aux gens dans la rue, je n'aurais peut-être pas investi dans un long manteau en cuir noir pendant la fin de mon adolescence. Quoique. Il m'allait bien, mon manteau. Il tenait chaud, et me faisait penser à la description d'un des bruits pathologiques du cœur. « Doux, voilé, lointain, comme le frottement de deux pièces de cuir neuf. » J'étais parmi les rares à connaître le son du cuir, et avoir reconnu ce bruit à l'auscultation, lors d'un stage en hôpital, m'avait valu un bon point. Y penser me fait encore ricaner. Le Bad Boy a toujours raison.

Bref. Mon grand manteau noir et moi avons continué à donner cours dans la salle numéro sept de l'officine MachinSup. Un peu d'économie, un peu de droit, toujours vaguement appliqués au médical. J'essayais de rendre les choses intéressantes, en sortant quelques commentaires pas toujours drôles et en posant des colles plus ou moins stimulantes. La blague de cul avait fait ses preuves, le texte sur l'étudiant en stage chez un proctologue peut-être un peu moins. Au premier rang, les élèves studieux grattaient toujours, au cinquième, loin derrière les autres, mes « groupies » gloussaient, et un peu à l'écart, au deuxième rang à gauche, Lou prenait des notes d'un air rêveur en se tachant les doigts.

Vinrent les résultats intermédiaires, les premières déceptions, les premiers abandons. De trois, les groupies du fond étaient passées à deux, les intellos de devant, comme je surnommais méchamment mes élèves en mon for très intérieur, semblaient plus fatigués, et si l'un d'entre eux avait l'air de triompher, il n'en montrait que plus d'ardeur. Les voies de Lou m'étaient impénétrables, il avait refusé de consulter ses résultats, et nous n'y avions donc pas eu accès.

Je n'aurais jamais cru m'investir autant dans l'un de mes travaux. À travers les espoirs et les déceptions de mes élèves, je revoyais les miens, d'un an plus anciens, mais toujours aussi vifs. À chaque résultat de la prépa, mes élèves, s'ils tentaient de se montrer impassibles, avaient sur le visage le reflet de nombreuses émotions. La joie, la peine, le découragement, et, chez chacun d'entre eux, la fatigue. Les garçons avaient les yeux cernés, les filles cessaient de se maquiller les unes après les autres, quelques-uns de mes élèves m'avouèrent à une pause ne même plus trouver le temps de faire leur ménage... Je n'avais pas souvenir d'avoir tant peiné, mais le nez dans ses cahiers, l'étudiant moyen de première année de médecine n'a qu'une vision bien partielle de l'avenir, du passé, du temps qui passe, et même de lui-même. Évidemment, j'avais aussi en cours quelques énergumènes qui ne trouvaient rien de mieux à faire que de jouer, rire, discuter pendant les colles, ceux-là se calmaient dehors. Je considérais que leurs camarades avaient autre chose à faire que supporter leurs puérilités. Au milieu des autres, Lou faisait figure d'ovni. Impassible, les yeux régulièrement dans le vide et les pieds emmêles l'un avec l'autre, il traversait sans changement les affres de cette année de concours. Nous nous étions tous habitués à l'entendre se cogner et geindre quelques minutes, se cogner et jurer brièvement, puis juste se cogner. Imperceptiblement, il s'était éteint, lui aussi.

Mai arriva. Je commençai à me préparer à une certaine diminution de mes rentrées d'argent. La prépa fermait évidemment pour les examens et les vacances, le bar se vidait des passants en mal de chaleur pour se remplir d'étudiants en mal de monnaie. Et en mal d'amour, au vu du nombre de mes clients aux charmes desquels je succombai. J'étais un homme après tout, et ils étaient beaux, les étudiants... Puisque mes pourboires diminuaient, je me consolais en chaleur humaine. Juste en chaleur, je n'étais pas descendu si bas.

Je ne vis plus mes élèves. Je ne croisai plus mes groupies ni Lou, enfermés qu'ils devaient être, enchaînés à leurs cours, pleurant sous leurs couettes, affamés sur leurs assiettes... Cette année avait dû réveiller en eux les besoins les plus primaires, boire, manger, dormir, pleurer, travailler... Mais pas baiser. Surtout pas baiser. Aucun bénéfice, pas pour le concours, trop de dépense de temps, d'énergie, pas assez de gains... Un de mes élèves avait abandonné en février parce qu'il s'était fait larguer par sa copine, lassée de le voir trop peu souvent. L'avait-il retrouvée? Mes pauvres étudiants avaient moins de vie sociale que moi, c'était dire. Heureusement, la fin approchait. La fin du mois, la fin de l'année, les partiels arrivèrent puis passèrent.

Je réussis les miens, tout juste comme à mon habitude. La moyenne mais sans plus, trois notes en dessous de dix, le maximum autorisé, aucun rattrapage, pour pouvoir travailler tout l'été... J'avais pris l'habitude d'être un étudiant moyen, voire médiocre, ce qui me déplaisait, mais tant qu'on ne triplait pas ma bourse, je ne pouvais me permettre de chercher des lauriers plutôt que des deniers. Il me fallait penser aux années futures, celles où je n'aurais plus le temps, celles qui seraient difficiles. Mais pas trop, pas trop y penser, j'allais déprimer. J'avais peur pour mon avenir, au fond, et mes parents me manquaient – stop. Pas y penser. Surtout, ne pas y penser. Je ne devais pas risquer de rendre vain mon sacrifice, de nous rendre tous les trois malheureux et d'avoir perdu mon temps.

Par curiosité, un vingt et un juin, fête de la musique, je passai devant la fac de médecine. Les résultats du concours étaient affichés. Une masse grouillante d'étudiants, primants et redoublants, d'amis, de parents se tassait devant le mur des résultats. Il faisait beau ce jour là, ceux qui auraient le cœur à faire la fête profiteraient de la douceur de la nuit la plus courte de l'année en dansant dans les rues de la ville, et les autres, bien plus nombreux, s'affaleraient aux terrasses des bars les moins chers pour y noyer leur peine. Je m'approchai.

Je distinguai quelques uns de mes élèves. Certains pleuraient, d'autres riaient, d'autres encore étaient dans l'expectative, laissant un ami, un proche regarder pour eux la sentence de cette année de galère. Une des « groupies du fond » s'agitait au téléphone, en larme. Son classement était parfait, elle avait toujours voulu faire dentaire et avait raté médecine de suffisamment loin pour que ses parents la laissent suivre sa voie. Je souris pour elle, et me trouvai face à Lou.

Ça faisait longtemps que je n'avais pas pensé à lui, enfin je tentai de m'en persuader. Je n'avais pas oublié ses cheveux du plus parfait des châtains, tombant plus bas que ses yeux avec une réelle négligence, celle qui était naturelle à l'adolescent, alliée à celle forcée de l'étudiant qui n'a plus le temps de passer chez le coiffeur, pensai-je. Ses yeux étaient de la même couleur, sa peau un peu pâle malgré les beaux jours. Il avait abandonné son écharpe rouge et ne portait pas de chemise sous son pull rayé, informe, aux manches trop longues et à la taille élargie par de trop nombreux lavages. Il semblait doux sur Lou, ce pull vert et blanc... Son pantalon, froissé, arborait un trou du même diamètre qu'une cigarette sur la cuisse gauche, et traînait par terre, cachant un peu ses chaussures usées, plus par négligence, toujours, que par nécessité comme les miennes, quoique j'en prisse soin. Il n'étudiait pas et n'arborait donc pas ses lunettes à légère monture métallique Je vis donc sans barrière ses yeux se tourner vers les miens.

Il venait d'arriver, me dit-il, et n'avait pas encore osé... Je devinai la suite. J'acceptai de regarder pour lui, et ensemble, nous nous frayâmes un étroit passage dans la masse de ceux qui avaient regardé et qui n'étaient pas partis, les cons, ronchonnait mon étudiant.

C'est à l'oreille qu'il me chuchota son numéro de candidat, d'une voix rendue presque tremblante par l'appréhension. Je résistai à l'envie de me tourner vers lui, surpris de le voir exprimer une autre émotion que l'ennui qu'il arborait en permanence comme un voile sur son visage. Je tendis le doigt, le fis glisser le long de la feuille, tandis qu'il s'agrippait à mon tee-shirt, discrètement. 254241, 254242... 254545. Je me tournai vers lui, le doigt toujours en place, mais il avait détourné les yeux de mon visage.

« Regarde » lui dis-je, un sourire dans la voix.

Je l'observai. Il leva ses yeux un peu affolés, suivi mon bras, ma main, mon doigt du regard. Je sus qu'il lisait son classement au moment où ses cils s'écarquillèrent d'étonnement. Il cligna des yeux. Se retourna vers moi.

J'eus à peine le temps de voir un sourire ourler ses lèvres qu'il jeta ses bras autour de mon cou, se mis sur la pointe des pieds, et m'embrassa à pleine bouche.

Quelques heures plus tard à peine, j'entrais en lui pour la troisième fois.

Si j'avais d'abord été surpris par son élan de tendresse, et en même temps bien peu, si peu étonné, j'avais rapidement retourné à Lou le baiser qu'il m'offrait. Quand nous nous étions séparés, il me regardait en souriant, ses yeux brillaient, et je crois que les miens aussi. Il n'avait pas l'air de se demander ce qui lui avait pris, je devinais qu'il avait fait un pari avec lui-même, ou non, mais qu'il était décidé. Qui étais-je pour chercher à le faire redescendre de son petit nuage? Il m'avait pris par la main, avait dévalé en riant les marches de l'entrée de la fac et m'avait précédé d'un pas décidé vers une destination que lui-seul avait en tête. Je le suivis sans un mot, intrigué par son comportement, avide aussi d'autres démonstrations de ce genre. Il ne m'avait plus regardé jusqu'à ce que nous soyons arrivés devant un immeuble de logements étudiants. Là, il ouvrit la porte de son passe, m'entraîna dans les escaliers jusqu'au troisième étage, puis devant sa porte. Sa clef tourna dans la serrure, il appuya sur la poignée, et là, seulement, tourna ses yeux vers moi. Il mordillait sa lèvre inférieure, enfin intimidé. Dans la pénombre, je distinguai une légère rougeur derrière les tâches de rousseur qui encadraient son petit nez en trompette. D'un air inquiet, il levait vers moi ses yeux d'une jolie couleur, un chocolat lacté d'une infinie douceur. Je m'attendris devant la jeunesse de ce regard, toute relative qu'elle fût, rapportée à la mienne. Irrésistiblement attiré, je mis fin à son indécision et fondis mon corps sur le sien, poussant la porte, entraînant nos deux corps, par la bouche soudés, vers les méandres de la luxure.

Je découvris enfin que ses yeux étaient capables d'intensité. Mes lèvres papillonnèrent de son menton à ses joues, à son joli nez retroussé, ses sourcils, et ses paupières, j'étais tendre, pour une fois. Je humais avec délice son odeur unique, indescriptible, caressai de mes doigts les clavicules qui saillaient hors de son pull, se dessinant un peu trop clairement à travers sa peau fine. Il était un peu trop maigre, et paraissait presque fragile allongé sous moi, sur son petit lit d'étudiant. Mes mains se mêlèrent à ses cheveux éparpillés sur son couvre lit jaune pâle. Je baisai à nouveau sa bouche, j'introduisis fermement ma langue entre ses lèvres pour caresser la sienne. Lentement, inexorablement, nous fusionnions. Lou s'enhardit et commença à caresser mon corps, en hésitant de moins en moins. Une de ses mains se glissa sous mon tee-shirt et l'autre s'enroula autour de ma nuque. Ses doigts taquinaient ma peau, hésitant entre caresses et chatouillis, en une délicate attention. Puisqu'il glissait hors des limites imposées par mes vêtements, je fis de même. Je remontai son pull et caressai son ventre plat. Mon index dessina de petits ronds autour de son nombril et remonta d'une ligne unique vers son sternum où gisait son haut, avant de repousser le vêtement vers la tête de Lou qui leva docilement les bras lorsque je le lui enlevai. Son torse était mince, ses tétons semblaient posés négligemment sur sa poitrine, et je m'en amusai. Je les titillai tranquillement, regardant le visage de Lou dont les yeux s'étaient fermés sous la taquinerie. Les petites pointes s'érigèrent l'une après l'autre sous mes doigts, et le souffle de mon élève se fit erratique. Ses paupières se froncèrent alors qu'il laissait échapper un léger gémissement.

Mon ricanement moqueur mourut sous ses lèvres. Il avait attiré ma tête à la sienne presque violemment, et sa bouche s'écrasa sur la mienne, dans un baiser qui exprimait enfin plus de sensualité que de tendresse. Oh oui, enfin. Les choses prenaient un cours qui m'était plus familier que ces caresses presque virginales. Ses doigts fins s'agrippaient à mon cou comme si lâcher prise était le pire qui puisse arriver en cet instant. Comme un noyé désespérément en manque d'air, il s'accrochait à moi et mes gestes finirent de nous faire chavirer. Je le déshabillai totalement, ôtant au passage les vestiges de ma tenue, dévoilant ses jambes minces puis son sexe palpitant, plaçant pour appui mon genou entre ses cuisses. Je stimulai son entrejambe au passage, marquant définitivement notre chute en des eaux plus mouvementées. J'empaumai ses fesses fermes, caressant sa peau de mes mains un peu rugueuse et commençai à dévorer son cou, me fichant parfaitement des marques qui l'orneraient plus tard et qui ne seraient que les parties visibles d'une bien plus grande déchéance. Je mordis presque férocement le creux de son épaule et croquai à peine plus délicatement ses tétons. La respiration profonde de Lou faisait écho à mon désir brûlant, et ses mains tenaient si fort mes cheveux que je dus en perdre quelques-uns dans la manœuvre. En cet instant, nous étions à peine humains, nous étions deux bêtes sauvages prêtes à s'accoupler après avoir expédié la parade nuptiale.

Prendre son sexe en bouche fut presque un accomplissement en lui-même. Lou s'étira infiniment, se cambrant en arrière, lorsque la moiteur humide de ma langue enveloppa son gland. Ses doigts massaient ma nuque et m'incitaient à la perfection à poursuivre mes gestes. J'enserrai la base de son pénis de mon pouce et mon index, suçant, léchant, caressant de mes dents toute la longueur de l'organe qui se gonflait toujours un peu plus à chacun de mes passages. Je le pensais vierge – son hésitation ne me trompait pas – et ce fut presque par miracle que je pensai à le préparer, étirant d'un doigt puis de deux l'entrée de ses chairs. J'attrapai presque machinalement un préservatif quelque part dans mes vêtements éparpillés sur le bord du lit, ce qui les précipita au sol avec un bruit sourd. Dans un geste et une indifférence qui montraient mon habitude, je défis habilement l'emballage, en coiffai ma verge et m'enfonçai en lui, vraiment, d'un mouvement d'une souple amplitude. Le geste arracha à mon partenaire un râle dont je ne cherchai même pas à deviner la teneur. Qu'il souffrit m'importait peu, en cet instant où seul comptait le plaisir que nous retirions l'un de l'autre. Quelques flash de lumière parurent m'aveugler un instant, alors que j'érigeais mon corps à la verticale du sien, ses genoux sur le creux de mes coudes, ma bouche entrouverte à la recherche d'un peu d'oxygène, son corps crispé qui donnait tant au mien. Lorsque nous nous fumes habitués tous deux à mon intrusion, du moins lorsque je me remis de cette vague de plaisir, je recommençai à bouger.

Mon dos se courbait, offrant ma peau luisante de sueur à la caresse de l'air ambiant et ma bouche à ses lèvres. Ma langue se mêla à la sienne, encore et encore, tandis que j'allais et venais puissamment en lui. Son corps s'agitait de soubresauts, sous la puissance de mes va-et-vient, et sous l'intensité de ses sensations. Ce fut presque par surprise que sa jouissance me pris, il se contracta autour de moi, augmentant presque douloureusement la force des vagues de plaisir qui naissaient d'entre ses cuisses pour me secouer tout entier. Je le pénétrai encore, et à nouveau, et l'orgasme me saisit à mon tour, m'abattant, épuisé, contre le corps de mon amant.

Nos corps étaient jeunes, et nos âmes s'étaient sans doute corrompues car il nous fallut peu de temps, relativement, pour nous ébattre à nouveau. Je m'emparai de lui de façons qui lui étaient inconnues, meurtrissant un peu plus sa jeune chair au passage, mais il ne s'en plaignit pas. Bien au contraire, il semblait rugir lorsque mon aine s'abattait contre ses fesses, lorsque nous frottions, lascivement, nos pubis l'un contre l'autre, et il m'en réclamait plus, avec assurance, lorsque mes tortures étaient trop douces.

Au petit matin je le quittai.

L'été se poursuivit comme il avait commencé, pour moi, déjà un mois plus tôt. Je continuai à travailler au bar, remplaçai mes inventaires par un travail d'aide-soignant, mieux payé mais plus prenant, puisque j'avais obtenu mon équivalence en même temps que j'avais validé mon année. Je passai mes journées à changer des couches à des personnes âgées déshydratées par la chaleur, et mes soirées à désaltérer les quelques vacanciers venus se perdre dans cette grande ville de province. Mes relations sexuelles s'étaient, il est vrai, faites plus rares, mais j'étais épuisé par la température, les exigences de mes clients me lassaient autant que les plaintes de mes patients. Bah, un homme peut vivre sans sexe, et je n'avais plus la force d'émettre les signaux qui auraient permis à mes nuits d'être moins solitaires, à défaut d'être plus fraîches. On me vola mon portefeuille, mais la pingrerie qui me liait à mes gains me donna des ailes, et je le récupérai des mains du pickpocket, m'évitant d'avoir à refaire mes papiers, et de devoir pour cela demander un peu d'aide à ma famille. Je n'y pensai plus.

Finalement, les jours se mirent à raccourcir de façon plus sensible, et je profitai de la semaine de vacances que je m'étais accordée pour prendre le frais sur mon lit, juste sous ma lucarne. La rentrée arriva, comme toutes les rentrées, bien trop vite au goût des élèves. Je commençais, contre une trop faible rémunération, à avoir un rôle utile dans la chaîne hospitalière. Mes chefs étaient contents de moi, mes patients aussi, bon, pas tous, mais je ne pouvais pas plaire à tout le monde. J'avais prévenu mes camarades qu'il ne me posait aucun problème de les remplacer pour une garde par-ci par-là, histoire de ralentir le déclin de mon compte en banque. La première semaine de septembre, je partais du service en début d'après-midi quand, soudain, une poigne souple mais ferme m'entraîna dans un réduit de stockage.

Lou. Encore.

Forcément.

Il n'y avait que lui pour me suivre dans les couloirs d'un hôpital, m'attirer sans discrétion dans un cagibi et me rouler un patin de longue haleine, comme si nous étions deux amants en manque l'un de l'autre depuis trop longtemps. Dans un sens, c'était le cas, et c'est avec un plaisir ma foi évident que je retrouvai la sensation de ses lèvres. Je me laissai trop vite emporter par mon émotion et ne retrouvai mes esprits que lorsque sa main, ou la mienne, peu importe, fit déraper un filet de lavettes roses qui s'abattirent au sol dans un bruit mat. Je m'écartai de lui, mes esprits me revinrent peu à peu, et nous nous accroupîmes en silence afin de remettre de l'ordre dans nos dégâts, nos tenues et nos esprits. C'est en silence que nous quittâmes l'hôpital, et cette fois, je le conduisis à mon appartement.

J'installai mon ancien élève à la table qui occupait l'espace entre mon armoire et mon lit. Je l'avais observé tout ce temps, sans même y penser, et j'avais retenu le moindre détail de son apparence. Il était toujours aussi peu grand, juste assez pour ne pas être petit, en fait. Toujours maigre, aussi, et c'était à la limite du naturel. Ses yeux étaient toujours de la même couleur que ses cheveux, châtains, ses doigts n'étais pas longs mais fins, et leur pulpe abîmée. Il jouait de la guitare depuis dix ans, me confirma-t-il plus tard, et l'agilité de ses mains s'en ressentait. Ses cheveux étaient plus courts qu'en juin, ils se mêlaient à ses cils bizarrement clairs, pour une personne qui, j'en avais la confirmation, était vraiment brune. À son oreille droite pendait un petit anneau à pics, qui oscillait au rythme de sa respiration, et je retins la mienne pour m'empêcher de penser à quel point ses taches de rousseur me donnaient envie de déposer des baiser-papillons sur ses pommettes.

Il leva les yeux vers moi, m'arrêtant dans ma contemplation, et s'empara du verre de soda que je lui tendis. Il n'aimait pas les boissons pétillantes, mais c'était ça ou l'eau du robinet, et elle avait un goût de chiottes, lui précisai-je. Il déglutit en silence, à toutes petites gorgées, et je me perdis à nouveau dans l'admiration des mouvements réguliers de sa pomme d'Adam. Lorsqu'il posa son verre, je constatai qu'il me fixait. Droit dans les yeux.

- Mathieu…

- Lou.

- Parfait, les présentations sont faites.

- C'est un peu tard, non?

- Oh tais-toi. Je parle.

- Je t'écoute.

Lou me toisait d'un œil sombre. Visiblement, il n'appréciait que peu mes interruptions. Je le regardais sans comprendre. Après tout, si nous en étions là, et où que ce fût, c'était uniquement sa faute.

- Mathieu, donc. Je me demandais comment j'allais aborder tout ça, mais en fait je n'ai qu'une question à te poser: « pourquoi? ».

- Pourquoi… Pourquoi quoi, au juste?

- Mais tout! Pourquoi on en est là?

Visiblement il ne partageait pas mon point de vue sur la répartition des torts, je m'empressai donc de le détromper.

- Mais c'est ta faute, que je sache! C'est toi qui es venu me chercher, non? Depuis le début, c'est toi qui me cherches…

- Tu es redondant, pour quelqu'un censé maîtriser les sciences humaines. Et je t'ai peut-être fait de l'œil en premier, mais t'es pas resté indifférent! T'as démarré à moins d'un quart de tour mon vieux.

- Ouais, admettons, petit. Mais je vois pas où est le problème, ni ce que tu fais là d'ailleurs.

- Tu vois pas où est le problème? Moi qui pensais que t'avais un peu d'expérience dans les relations humaines… T'as dû mal interpréter les signaux.

- Ou toi mal les émettre. Franchement, de nous deux, je suis peut-être l'expert en relations… humaines, mais toi t'es le plus incompréhensible des sujets!

- Bien. Soyons clairs.

Lou se leva, plaqua ses mains sur la table pas très propre et planta son regard dans le mien, avant de scander, de manière caricaturale, quelques mots ma foi bien clairs:

- Moi Lou. Toi Mathieu. Moi vouloir relation avec toi. Relation pas juste sexuelle.

Je le fixai d'un air éberlué.

- Oh et puis merde. Franchement, Mathieu. J'ai adoré que tu me sautes mais j'en attends un peu plus de toi. Plus dans la quantité comme dans la qualité.

- En gros fis-je, marquant le début de ce qui resterait une plaisanterie entre nous, tu veux que j'entretienne avec toi des relations vraiment humaines.

- Voilà.

- Et pas juste sexuelles.

- Tu as tout compris. Ça te pose un problème?

Je souris. Il avait de l'audace le gosse – non, je ne pouvais plus décemment l'appeler un gosse. J'étais pédé, pas pédophile. Bref, il m'avouait ça franchement, tout rouge sous ses taches de son et ses cheveux filasses, mignon, tremblant, mais déterminé. Je n'étais pas destiné à résister, si?

J'entrepris de le rassurer presque immédiatement. Ma main saisit doucement son poignet, l'entraîna vers son siège, et je déplaçai mon corps près du sien. Je m'accroupis lentement, le regardant par en bas, comme un adulte parlerait à un enfant. Je le considérais comme tel pour la dernière fois. J'emprisonnai ses mains entre les miennes, plus grandes, moins belles, et noyai mon regard dans le sien, pour qu'il y lût la réponse.

« D'accord ».

Ce fut la plus belle de toutes mes premières fois. Celle où je changeai de domaine d'expertise, passant de « relations sexuelles » à « relation humaine ». Ma toute première vraie relation, pas tant sur la durée que sur les sentiments qui m'unissaient à mon partenaire. Je lui avais fait découvrir, ce qui m'étreint maintenant de remords, la langueur paresseuse dans laquelle on se plonge après une relation d'un soir, et je l'avais regretté. Bien après lui, pour sûr. Lui, c'était le matin même qu'il s'était découvert abandonné, trahi en quelque sorte. Blessé dans son âme comme dans sa chair, et pas qu'un peu. Moi, plus le temps passait, plus je me blâmais que notre premier contact physique approfondi ait été le fruit d'un désir bestial et soudain plutôt que l'apothéose d'une liaison saine et de sentiments profonds. Lui ne m'en voulait plus. Sa colère du moment l'avait attaché à moi plus sûrement qu'une cour assidue, et je me mordais tellement les doigts de cette première fois (et de toutes celles d'après) que nos unions suivantes furent pour moi un moyen de lui prouver, encore et toujours, l'étendue de ce qu'il éveillait en moi.

Du temps s'écoula avant que j'ose tenter d'approfondir nos contacts, et encore un peu plus avant qu'il m'autorise à prendre sa personne plus en… main. Le jour où nous reprîmes des rapports plus intimes reste l'un des plus beaux de mon existence, certes brève, mais bien remplie. Cette nuit-là fut infiniment pleine de douceur, nous explorâmes nos corps comme si c'était la première fois, j'appris que sa peau savait être douce et tendre, que je n'avais pas besoin de forcer comme un malade pour laisser des traces, ce qui m'incitât à les faire aussi discrètes que possibles, minces marques d'acceptation plus que de possession, en échange d'une empreinte de dents sur ma nuque qui me força quelques jours à modifier ma coiffure. Lui sut se montrer joueur. User à en abuser de la patience que je lui croyais due, et qui finalement m'aida plus qu'autre chose à rester un peu stoïque face à ce petit tentateur au visage de chérubin. Mes lèvres avaient, cette nuit-là, embrassé chaque parcelle de son corps et mes mains effleuré sa peau. Son âme trouva définitivement sa place dans mon cœur.

C'est aussi cette nuit-là que, pour la première fois, nous exprimâmes nos sentiments. Avant ou après avoir fait l'amour? Je n'en sais strictement plus rien. Qu'importe.

Je l'aimais, il m'aimait, il me le disait.

Il me força à emménager avec lui, pour diminuer mon loyer, renflouer mes caisses, et me voir plus souvent. Pour me voir, surtout, et un peu plus en forme que quand je lui étais apparu la première fois. Il m'avait trouvé charmant, et fatigué, me dit-il un jour. Désormais, ce n'était plus épuisé de travail mais ivre de lui que je trouvais le sommeil.

Il me força à beaucoup de choses. Il était têtu, bien plus que moi, et ne cédait que quand mes intérêts étaient contraires à ses désirs. Et encore. Je ne résistais bien souvent que pour la forme. Histoire de ne pas trop le gâter. Il prenait tellement soin de moi que je devais faire d'énormes efforts, parfois, pour me souvenir que non, le rejoindre sous la douche même pour cinq minutes n'était pas une bonne idée une veille de partiels, d'autant plus qu'elle ne durerait pas cinq minutes, et que j'étais vraiment, vraiment fatigué, et qu'après j'aurais une semaine de vraies vacances, en même temps que lui, pour les fêtes de fin d'année. Si j'avais su…

Lou me força, et je n'arrive pas à croire que j'ai accepté, à me retrouver, un vingt-cinq décembre au soir, devant la porte d'une maison dont l'exacte réplique siégeait sur ma table de nuit, sous une fine couche de neige artificielle, enfermée dans une cloche de plexiglas. Je lui avais raconté, en faisant nos achats, l'histoire de ma vie, de ce petit con qui avait, un vingt-six décembre, claqué la porte de chez ses parents pour ne plus en revenir. Qui avait déjà fêté deux Noëls tout seul comme un con, ses amis occupés et sa fierté trop grande pour implorer le pardon de sa famille. Il avait senti ma tristesse, et avait décidé de m'accompagner à l'autre bout de la ville M., dans un quartier de banlieue où toutes les habitations se ressemblaient, un peu, mais où je n'eus aucun mal à retrouver la mienne. Il m'avait dit que ça ne faisait pas encore tout à fait trois ans, qu'il était encore temps. Que je leur manquais. Qu'ils me manquaient aussi, et la réalisation me prit comme une gifle en pleine face. Qu'ils m'aimaient, c'était obligé. Il n'y avait pas de voiture devant la maison, ils devaient être seuls, c'était parfait.

Alors Lou me prit par la main, appuya sur la sonnette, et la porte s'entrouvrit.

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Ce soir, dans l'habitacle de la voiture, mon père fredonne en conduisant. À l'avant, à ses côtés comme toujours, ma mère jette des coups d'œil par-dessus son épaule d'un air attendri. J'étends comme je le peux mes jambes un peu trop longues, en prenant garde à ne pas la déranger, et à ne pas secouer le petit tas de chaleur qui se trouve à mes côtés. Nous revenons de la messe de minuit. La radio fait résonner joyeusement des chants de Noël. La tête sur mon épaule, à force de regarder par la vitre tomber de gros flocons de neige, Lou s'est endormi.

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Le sapin scintillant, la neige d'argent
Noël mon beau Noël blanc



J'espère que ça vous a plu, et à une prochaine!