Cette fic est basée sur une idée lumineuse que j'ai eu en vivant dans ma famille, tout simplement (ça n'a pas fini pareil en vrai, que je sache du moins XD). J'ai traduit les prénoms en japonais histoire d'éviter les retours de flamme x) Les personnages repris sont Jotaro, Chomei, et Chiyo pour l'intrigue principale ; Sonomi et Lika existent aussi mais je les ai énormément modifiés. Nabuo est fictif (heureusement !) et le samoyède aussi - bien qu'il y ait un certain nombre de chiens dans la famille.

Histoire que vous replaciez le contexte, ce texte intervenait dans un moment de ma vie où j'ai eu quand même quelques relations avec des gens qui étaient déjà en couple... J'imagine que ça a quelque chose à voir avec le fait que je me remette à écrire des histoires à l'eau de rose sans aucun intérêt concret – en plus ça fait un moment que j'avais plus rien écrit.

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Le thème de cette fic est : « Alicia Vive », du film Hable con Ella (cherchez sur YouTube), à écouter dans les moments forts ^^

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La barrière

La montagne étincelait de mille feux sous le Soleil hivernal, qui malgré sa luminosité, ne parvenait pas à faire fondre le moindre flocon de neige. Il avait tempêté la veille : un temps aussi radieux faisait monter en flèche la jauge de bonne humeur des commerçants comme des skieurs de la station ! Beaucoup de gens avaient opté pour le hors piste dans la neige fraiche et poudreuse, et s'en donnaient à cœur joie le long des pentes bordant les locations de chalets, dizaines de petites huttes saillant tels des champignons du flanc de la grande dame blanche, parsemés de hauts conifères et de petits sapins touffus comme autant de joyeuses mauvaises herbes. La route enneigée, débarrassée avec plus ou moins de succès de la couche blanche qui en prenait possession chaque nuit, serpentait depuis la zone commerciale pour desservir chacune des mini habitations. La journée était encore jeune, mais déjà quelques voitures aux pneus chaînés descendaient avec précaution, bagages sur le toit, skis saillant à l'arrière, GPS actif sous le pare-brise et enfants chahuteurs derrière parents grincheux.

Une Espace d'un joli vert se gara ainsi devant un chalet d'un étage en début de lot, surplombant le reste des locations, monté contre la pente sur des pieds qui semblaient narguer les degrés. Elle hésita un peu, puis finit par trouver son angle le long du balcon qui entourait tout le côté vallée. Avant même que son conducteur puisse couper le moteur, en gicla une jeune fille, déjà habillée contre le froid, puis immédiatement derrière, un grand samoyède blanc qui s'élança derrière elle avec des jappements réjouis. Un petit garçon blond aux cheveux bouclés toucha ensuite le sol cotonneux comme un jeune descendu parmi les mortels, son écharpe blanche volant derrière lui.

- Nabuo ! hurla la brune, nullement impressionnée, pour couvrir le son du moteur.

- J'arrive, Sonomi, une seconde, répondit le dénommé Nabuo tranquillement en s'époussetant.

Pendant ce temps, le conducteur avait arrêté la voiture et ses longs cheveux, attachés en catogan, claquèrent contre sa parka lorsque le vent les prit à revers gaiement. Une jeune femme s'en approcha pour les lisser affectueusement, et tout deux se tirent par la main, regardant le chalet d'un air bienheureux. Sortit ensuite de l'espace un jeune homme renfrogné, mal vêtu pour résister au froid, qui se dirigea à grands pas vers la porte du chalet, les mains enfoncées dans les poches ; puis enfin, une femme d'âge mûr à en être presque grisonnante, qui le suivit avec un sourire, et surtout avec la clé à la main.

Ils entrèrent dans une pièce qui sentait le bois frais, de cinq ou six mètres de longueur, dont un tiers était occupé sur leur gauche par une cuisine à l'américaine, et sur la droite par une banquette qui faisait l'angle, garnie de coussins plats, collée au mur, ce dernier servant de dossier. Plusieurs portes donnaient sur les pièces adjacentes, dans lesquelles on avait réussi à caser un ou plusieurs lits afin de pouvoir les nommer « chambres à coucher ». On appela les enfants qui prirent gaiment possession d'une pièce à lit superposé située derrière la cuisine, trainant des sacs à dos aussi gros qu'eux à même le sol ; puis le couple pénétra dans l'espace de vie avec les valises et les skis ; la mère s'installa seule dans la dernière chambre en partant de la gauche, et le frileux, qui semblait à présent plus réchauffé, jeta un sac informe sur la banquette de la pièce principale en déclarant qu'il n'aimait pas les espaces clos.

- Il n'y a pas grand chose que tu aimes, Jotaro ! cria Sonomi en lui sautant sur le dos.

Cela le renversa sur le canapé où ils atterrirent pèle-mêle sur les ululements de joie de Sonomi ; s'ensuivit une féroce bataille pour ne pas finir sur le plancher. Le chien aboyait à côté en sautant sur place. La jeune femme, qui ressortait de la chambre avec une bouilloire, considéra tout ceci d'un air atterré, mais son amant l'entoura des épaules et lui dit :

- Tu sais Chiyo, plus je vois ta famille, plus je me sens bien ici.

- C'est l'essentiel, mon chéri, répondit-elle en soupirant.

Elle se dégagea pour poser la bouilloire sur le plan de travail, se recula pour en constater l'effet, et rugit, les poings sur les hanches :

- Nous sommes installés, mes amis ! Qui veut du café ?

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Lorsque tout ce petit monde eut la gorge brûlée et le ventre réchauffé, on procéda à la location des skis pour ceux qui n'en avaient pas – à part Lika, la mère de famille, qui préférait de loin la randonnée. Suivirent les inscriptions aux cours pour les deux enfants et Chiyo, qui était en perfectionnement, mais pas Chomei, son fiancé, qui préférait le ski pour le plaisir. En vérité, il espérait également se rapprocher du frère aîné de la famille de sa mie, Jotaro, qui semblait l'avoir pris en grippe – situation qui le chagrinait autant qu'elle agaçait Chiyo par son immaturité. Jotaro avait loué un snowboard et en faisait aussi bien que sa sœur du ski. Autant dire que Chomei était loin du niveau, mais il espérait se rattraper par d'autres qualités. Lorsque tout le monde s'éparpilla de gauche et de droite pour l'après-midi, il déclara qu'il allait promener Yuki, le grand samoyède aux yeux pétillants, puis rentrer au chalet finir de s'installer : Lika, la mère de famille, partit avec lui. Les trois cadets s'en furent à leurs leçons, et Jotaro prit son snowboard sous le bras pour se diriger en solitaire vers les télésièges de la piste rouge.

Chomei et Lika s'entendaient comme larrons en foire, et Yuki était réjouissant à regarder quand il courrait dans la neige. Les promeneurs trouvèrent un chemin entre les pistes et les commerces, masqué à droite et à gauche par les épicéas enneigés. Il marchaient tranquillement quand un lièvre déboula un peu plus loin, figeant le chien sur place au garde à vous. Un second le rejoignit, le heurta et l'attaqua presque, le forçant à courir : ils disparurent à toute vitesse lorsque Yuki, n'y tenant plus, se rua à leur poursuite en aboyant comme un perdu.

- On dirait moi et Jotaro, commenta aigrement Chomei en se grattant le crâne.

- Ah ah ! Préoccupé par ses relations avec la famille de son aimée, monsieur mon gendre ?

- Vous avez vu comment il est avec moi... il me hait, j'ignore pourquoi. Peut-être m'en veut-il de lui prendre sa sœur...

- Peut-être, en effet... vous m'amusez, tous les deux. Jotaro a le sang chaud, et une personnalité musclée... toi, c'est le contraire ; tu es calme, posé, réfléchi. Deux types qui ne sont pas faits pour s'entendre !

- Vous semblez avoir réfléchi à la question.

- J'ai bien vu que ça te tourmentait... il faut lui laisser le temps, tu sais. D'accepter la situation. Il a déjà vingt-cinq ans, ça doit lui faire bizarre de voir sa jeune sœur de vingt-deux ans sur le perron de l'église.

- Oh, je ne sais pas si... balbutia Chomei en rougissant.

- Le temps nous le dira, jeune homme ! rit Lika, puis elle rappela le grand samoyède qui avait disparu, son épais pelage blanc se fondant dans la neige.

Ils marchèrent une vingtaine de minutes avant de s'extraire des petits sentiers, on ne sait trop comment, de l'autre côté de la route avec leur chalet en face d'eux. Notant soigneusement cet astucieux passage, ils se mirent au chaud, enlevèrent l'épaisse couche de manteaux qu'ils avaient sur le dos, puis Chomei s'installa sur les canapés avec son PC pour écluser ses e-mails, pendant que Lika préparait le repas de ce soir.

Lorsqu'elle passa dans le salon en disant qu'elle allait chercher les skieurs, Chomei aurait été incapable de dire combien de temps avait passé. Il était totalement absorbé dans son travail. Un ami photographe avait ouvert un site web pour y exposer son travail, lequel avait besoin de programmation ; ce genre de boulot l'absorbait tant qu'il en fut surpris de voir le jour décliner en levant la tête pour faire un signe de la main à Lika qui sortait, suivie par un Yuki de nouveau en pleine forme qui faisait des bonds de chamois devant l'entrée. La porte claqua.

S'étirant, le jeune homme posa son PC sur la table basse, et refit sa queue de cheval dont l'élastique avait glissé le long de ces longs cheveux trop fins pour être attachés. Il se leva, grimaçant lorsque ses pieds nus touchèrent le plancher glacé, et se traina jusqu'à la bouilloire pour refaire du thé, en s'admonestant mentalement de se laisser embarquer dans on travail alors qu'il était censé passer des vacances au ski avec sa promise et la famille de cette dernière... La poignée de la porte fit du bruit à ce moment ; de derrière le plan de travail, Chomei se demanda si Lika avait oublié quelque chose, mais c'est un Jotaro aux joues rouges de froid et aux pieds enneigés qui entra dans la pièce en s'ébrouant.

- Oh... c'est toi, fit-il en voyant le jeune homme.

Ignorant cet arrivée si peu chaleureuse – en l'absence de public, le frère de Chiyo semblait ne pas voir l'intérêt de faire des manières – Chomei lui adressa un sourire.

- Yo ! Je fais du thé à la menthe, tu en veux ?

- Volontiers, répondit l'autre en retirant ses gants. Je suis claqué.

Ravi d'avoir obtenu une réponse positive de sa part, Chomei rajouta un peu d'eau dans la bouilloire et sortit une seconde tasse pendant que Jotaro se déshabillait en secouant ses vêtements quand il y avait de la neige dessus, regrettant de ne pas avoir de chambre à lui où s'enfermer loin du voleur de sa sœur. Il se laissa tomber sur le canapé et ferma les yeux. Lorsque Chomei lui tendit le thé, il le prit en l'entourant de ses deux mains avec plaisir, un peu gâché par l'autre qui s'assit à côté et attira son PC à lui. Voyant qu'il jetait un coup d'œil à l'écran, Chomei lui adressa un autre de ces sourires qui voulait dire « je suis ton ami » et qui agaçaient tant Jotaro.

- Ça ne ressemble à rien comme ça, mais regarde ce que ça donne sur le net.

Et d'ouvrir une page, qui était d'accord terriblement bien faite – simple et classe, pro – mais dont le jeune homme n'avait rien à faire. Il voyait juste que Chomei était compétent dans son boulot, et ça ne faisait rien pour améliorer l'énervement qui le gagnait lorsqu'il voyait sa figure à côté de celle de Chiyo sur les photos. Comme il hochait la tête sèchement sans dire un mot, Chomei tourna l'écran vers lui et recommença à taper ses lignes de code. Jotaro sirota son thé en silence, se demandant de plus en plus amèrement ce qui l'avait pris de laisser la petite chambre à sa mère. Cette dernière était probablement partie chercher son frère et ses sœurs, et à nouveau, il devrait supporter leurs mamours et gestes d'affections inévitables dans un couple. Il réalisa soudain que vu les emplois du temps, il risquait d'avoir ce genre de tête-à-tête avec Chomei bien plus souvent qu'il n'aurait voulu... cela le fit grogner malgré lui. L'autre leva la tête de son ordinateur et crut nécessaire d'entamer la discussion.

- Tu es dans le droit, c'est ça ? Ça te plaît ?

- Oh oui, beaucoup, répondit Jotaro avec tout le sarcasme dont il était capable. Je suis enchanté par ces études que j'ai choisies par indécision et qui sont en train de me bouffer ma vie.

- ... tu aurais préféré faire quoi ? demanda Chomei, qui ne savait pas comment réagir.

- Jeux vidéo, grinça le jeune homme entre ses dents, faisant des efforts méritoires pour rester poli.

- Vraiment ? Mais tu sais que je suis dans la programmation, je pourrais te tuyauter !

- Oui, je le sais, répondit sèchement Jotaro sans desserrer la mâchoire.

- J'ai deux ou trois amis qui seraient bien placés pour-...

- Écoute, monsieur Chomei, éructa soudain Jotaro en se levant. Tu as ta vie, j'ai la mienne ; ne va pas croire que tout ça parce que ma sœur t'aime, et que le reste de ma famille t'aime, je suis tenu d'en ressentir autant pour toi. Tu me fiches la paix, et je te tolérerais. Mais si tu commences à essayer d'instaurer « de bonnes relations avec le grand frère », je te préviens maintenant, ça va pas le faire du tout. Sur ce, il y a une prise dans ta chambre, donc bouge de mon lit que je puisse me reposer, merci, bonne soirée.

Mortifié, le bec cloué en beauté, Chomei se leva donc, prit son PC et partit dans la chambre qu'il partageait avec sa bien-aimée. Il fut incapable de produire quoi que ce soit de satisfaisant jusqu'au retour des skieurs. Il n'aurait pas su dire pourquoi cet épisode le blessa tant, mais Jotaro avait visé juste : il voulait avoir de bonnes relations avec le grand frère et avec le reste de sa famille... Le dîner se déroula dans l'ambiance joyeuse des retours de piste, et Chomei fut ahuri de voir Jotaro le prendre à part pendant le débarrassage pour lui marmonner d'une voix grincheuse qu'il était désolé pour son comportement. Moment qui fut coupé court par Yuki et Sonomi qui rentraient de balade, tous les deux couverts de neige, et s'ébrouant à l'intérieur du chalet en projetant de l'eau partout. Ce soir-là, serrant contre sa poitrine le corps endormi de Chiyo, il se demanda si cela signifiait qu'il avait le droit de lui adresser la parole ou si Jotaro allait le rabrouer comme la première fois qu'il avait tenté de s'intéresser à lui... Craignant de réveiller Chiyo à force de se creuser la tête sur des histoires de relationnel dont il n'avait pas l'habitude, il se força à faire le vide et finit par s'endormir.

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Les jours suivant se déroulèrent tranquillement, dans l'euphorie et les joues rosies de froid qui accompagnaient les retours à la maison. Chomei avait laissé son ordinateur dans sa chambre, n'y touchant que de temps à autre pour répondre à ses e-mails, sans se laisser embarquer dans sa programmation ; il partait souvent skier avec Chiyo quand elle n'était pas en cours. Il avait bien vite attrapé un rhume, peu habitué qu'il était à sortir de devant son écran, et passait ses soirées le nez dans un bol d'inhalations en reniflant pitoyablement, sa longue chevelure pendant en mèches autour de son visage. On voyait peu Lika, qui passait le plus clair de son temps dehors avec le samoyède et qui avait probablement marché sur tous les chemins possibles à pied et même ceux qui n'étaient pas prévus pour. Sonomi et Nabuo se levaient tard, mangeaient puis partaient skier avec leurs niveaux, accompagnés par Chiyo qui se refusait à les laisser seul dans la station, malgré les dix-sept ans de Sonomi. S'ensuivaient de pénibles palabres car la jeune fille n'appréciait pas d'être maternée par sa grande sœur : en ces occasions, on pouvait voir le rare sourire de Jotaro éclairer un instant son visage. Il avait les traits durs, masculins et un regard intense sous ses cheveux châtain sombre coupés courts, qui lui tombaient en courtes mèches autour de la tête. Mais lorsqu'il souriait, soudainement tout s'illuminait sur sa figure et il changeait du tout au tout : son air morose et désagréable s'évanouissait et il s'en trouvait métamorphosé. La première fois que Chomei le vit sourire, il était assis à table avec un jeu de cartes en face de Nabuo, qui était un redoutable adversaire... A côté, sur le canapé, Sonomi et Chiyo haussaient le ton quand Jotaro était sorti de sa douche, torse-nu, en frottant une serviette sur ses cheveux mouillés. Nabuo avait donné un coup de coude à Chomei et montré le jeune homme mouillé ; celui-ci s'était un moment arrêté pour regarder la scène et avait laissé un sourire attendri adoucir un instant son visage. Chomei était resté bouche bée devant la transformation. Heureusement, Jotaro n'en avait rien vu.

Après des jours et des jours de beau temps, il neigea. De gros flocons forts et drus, qui s'écrasaient violemment sur la neige tassée des bords de la route et du balcon du petit chalet, qui tombaient du ciel sans discontinuer, masquant le soleil et une bonne partie du paysage. On n'y voyait pas à cinq mètres devant soi : pas question d'aller skier par ce temps... Aussi Lika proposa-t-elle d'aller prendre un bon chocolat chaud à la station et regarder la neige tomber depuis là-haut. Jotaro refusa tout net de s'aventurer dehors par ce temps, mais il fut le seul... Sauf que Chomei, malade comme il l'était, claquait des dents rien qu'à voir ce qui s'accumulait sur les vitres et préféra passer son tour. Du coup, le frère de Chiyo eut l'air d'hésiter entre la perspective de rester seul avec lui, et celle de s'emmitoufler comme un bonhomme Michelin pour affronter les intempéries... Sa frilosité fut finalement la plus forte, et il partit dans la cuisine faire son propre chocolat chaud à grand renforts de plaquettes de chocolat noir et de crème fraiche. Le temps que le reste de la famille se prépara à sortir et sortit, il était prêt, et dans son immense mansuétude, Jotaro en posa une tasse devant Chomei, qui allait se lever pour partir dans sa chambre. Ce geste n'avait pas échappé au jeune homme, qui le nota sans pour autant sortir de sa ronchonnerie coutumière.

Jotaro avait vaguement fini par s'habituer à la présence de l'amant de sa sœur et saluait sa présence par un grognement à demi amical le matin en le voyant. Il se sentait taciturne et de mauvaise composition, mais cette attitude lui collait à la peau depuis qu'il avait passé ses examens de fin de scolarité à dix-neuf ans et choisi imbécilement des études de droit, écoutant un professeur qui lui avait dit que le jeu vidéo, ça ne payait que si on était un génie comme Miyamoto* ou Satoshi Tajiri*. En l'espace de six mois, il était passé d'un élève épanoui et joyeux à un étudiant sérieux et assidu. Ils l'étaient tous devenus. Aucun d'entre eux ne parvenait à se rappeler de la sensation que l'on éprouvait à être détendu et rieur, comme ils l'étaient en début de première année. Seule sa famille lui rappelait quand il rentrait chez lui pour les week-ends et les vacances, surtout Sonomi et Chiyo qui étaient toutes les deux des excitées de la vie ; il était impossible de ne pas se sentir joyeux en leur présence. Nabuo était plus discret mais voyait des choses dans les gens qu'eux-mêmes ne voyaient pas, et le surprenait souvent par sa clairvoyance. Il ne voulait perdre aucun d'entre eux. Et voilà qu'un étranger, un beau gosse de première, venait lui enlever sa sœur, sa confidente, son soleil ; voilà que soudain, elle n'était plus à la maison que parfois pour les vacances et que la pièce faisait vide. Il se sentait seul et vieux du haut de ses vingt-cinq ans, et s'était enfermé plus que jamais dans ses études, au détriment de sa santé, et de manière plus constante, de son humeur.

Ressassant tout cela, il eut presque envie de frapper Chomei en le voyant assis sur le canapé, soulever sa tasse de chocolat chaud, mais il se contint : il avait promis à Chiyo d'être gentil... tant que l'autre ne le provoquait pas. Et voilà que cet imbécile se mettait à parler.

- Tu m'en veux encore, hein ?

Sentant l'irritation le gagner, Jotaro serra les poings sur son mug et fit un effort sur lui-même.

- Arrête de penser à ça. Arrête de me parler. Je ne t'en veux pas. Je me suis déjà excusé.

- J'aimerais vraiment qu'on arrive à bien s'entendre...

- J'avais remarqué ! siffla Jotaro en se laissant tomber sur le canapé à bonne distance de Chomei. Ce dernier posa sa tasse sur la tasse basse pour se tourner face à lui.

- Je ne t'ai pas « volé » ta sœur, tu sais-

Jotaro crut qu'il allait exploser. Une fois encore il parvint à se maitriser, mais les mots jaillirent de sa bouche comme un venin d'avertissement pour faire taire Chomei.

- Ah non ? Qu'est-ce que tu as fait alors ? Tu m'a retiré Chiyo, ni plus ni moins, ne te voile pas la face !

- Ça fait partie de la vie de voir les membres de sa famille partir de la maisonnée ! Ta mère et le reste le prennent beaucoup mieux que-

Cette fois, Jotaro bondit sur ses pieds, et empoigna Chomei par le col pour le plaquer violemment contre le mur qui séparait le salon de la chambre de Lika. La cloison de bois trembla, mais pas autant que le jeune homme en rage qui aurait volontiers étranglé cet imbécile arrogant.

- Chiyo ! Partie ! Tu ne te rends même pas compte- tu n'as pas la moindre idée de la situation et tu oses venir affirmer des choses- à MA figure- je ne sais même pas ce qui me retient- je lui ai promis...

Cette fois, Jotaro tremblait réellement, et fort. Malgré lui, la main qui maintenait Chomei contre le mur faiblit alors qu'il cherchait ses mots, mais la colère le quittait pour laisser place au désespoir.

- J'ai besoin d'elle- bien plus que toi, pauvre demeuré ! Tu comprends ça ? Mes sœurs... la seule chose qui me rattache encore à ce que j'ai été, il y a longtemps... et tu m'a pris Chiyo !

Il ne savait même plus ce qu'il racontait. Luttant de toutes ses forces contre les larmes brûlantes qui menaçaient de faire surface, il inclina la tête, chancelant sous le coup d'une émotion indéchiffrable – de la colère, de la honte ? - lorsqu'il s'aperçut qu'il l'avait posée contre l'épaule de Chomei.

Chomei qui n'osait plus bouger le moindre muscle. Le frère de son aimée, l'ours, le grand solitaire inébranlable, indéridable, était en train de pleurer sur son épaule. Il sentait ses yeux plissés jusqu'au déchirement, son corps tremblant tout entier, cet abattement bien connu qui envahit quand on n'a plus de colère ni de haine à revendre... Spontanément, Chomei le prit dans ses bras et le serra contre lui pour l'apaiser comme un enfant. Ils étaient aussi grands l'un que l'autre mais Jotaro, affaissé contre lui, semblait soudain frêle et vulnérable... Chomei baissa la tête pour serrer sa joue contre celle du jeune homme. Celui-ci ne pleurait pas. Il grelottait.

Ils restèrent ainsi le temps qu'il fallut à Jotaro pour se reprendre et se calmer. Prenant appui sur le mur où il avait laissé un coude, il se dégagea et s'assit sur le canapé. Ses yeux n'étaient pas rouges mais ses traits étaient soudain tendus de lassitude – peut-être aussi de honte ? Sans insister, Chomei le laissa seul et prit sa tasse pour aller boire dans sa chambre, avec pour seule compagnie son PC... Il tenta bien d'abattre quelques mails, mais le cœur n'y était pas : il finit par se mettre sous les couvertures pour finir son chocolat chaud. Il était perplexe. Étreignant le frère de Chiyo, il avait eut l'impression d'étreindre Chiyo elle-même, sa Chiyo, son corps musclé, fin et nerveux, sa peau douce, la sensation de ses cheveux, son souffle sur sa gorge : des sensations qu'il avait retrouvé chez Jotaro. Son propre corps avait réagi de la même façon que s'il avait serré son amante dans ses bras, et il était perdu dans des sentiments contradictoires qu'il n'était pas du tout sûr de vouloir éprouver.

De son côté, Jotaro était également préoccupé, mais par son propre comportement. Il n'avait jamais craqué à ce point en face de personne, et il avait fallu qu'il le fasse justement face à Chomei ! En plus de ça, ce sombre imbécile avait réagi exactement comme il le fallait pour l'achever. Le serrer dans ses bras... à quand remontait la dernière fois qu'il avait tenu quelqu'un contre lui ? Il n'avait pas rendu l'étreinte mais il ne s'était pas dégagé ; il avait fermé les yeux et s'était laissé aller contre lui. Non content de l'avoir calmé, cela lui avait même fait un bien fou. Il se sentait même bien plus calme qu'il ne l'avait été au cours de ces dernières semaines... Le jeune homme se prit la tête dans les mains. Ne pas réfléchir. Il y fut grandement aidé par le retour de la troupe bruyante, couverte de flocons de la tête aux pieds, et par Yuki qui lui bondit dessus, le maculant de neige fondue.