Qu'est ce que le fil de la pensée ? Voilà la question qui, parmi trop d'autres, me taraudait en cet instant T alors qu'affalée (ou plutôt, emmurée) dans un sofa trop grand, je fixais Gwen, mes yeux plongés dans les siens. Nous étions chez lui, dans une des innombrables pièces de son R+-je-ne-sais-combien de Penthouse. Mes pieds dodus enfoncés dans le sublime pelucheux de la moquette beige (et oh, combien douce!) d'un salon que je ne pourrais pas situer même avec une carte, j'étais donc là à me torturer de questions existentielles, et pas des moindres.

La 1ère, déjà… celle dont je parlais à l'instant… avant de me perdre en tergiversations, c'est-à dire.

Bref, il semble après due observation que j'ai développé une capacité surhumaine à penser à plusieurs choses en même temps…

Pour vous donner un exemple, là, je penses (en même temps) : à ma mère et à Beau, restés chez moi en compagnie je ne sais quelle créature absurde sensée se faire passer pour moi (mais revenons-y plus tard) à Gwen… enfin pas vraiment. C'est moins penser à lui que de constater qu'il se prélassait quelque part dans ma tête, sans faire de bruit et, surtout (c'est cela le pire), sans que je ne puisse l'en chasser…

... c'est plutôt vexant ce que tu dis de moi, tu sais ?

et qu'il ait le TOUPET de me lâcher ce genre de commentaires inopportuns alors QUE JE NE L'AVAIS PAS SONNE ! Sors de ma tête, salopard !

Je ne vois pas pourquoi. Sors-en moi, si tu peux.

*Un extrême (mais infructueux) moment de concentration plus tard*

Qu'il aille se faire voir, merde.

Qu'est-ce que je disais ? Ah oui. Donc, Gwen est dans ma tête (je le verrais presque dans la lueur narquoise de ses yeux, je le jure) et là, -paff!- deux émotions contradictoires : j'ai a)- envie de le mettre mon poing dans la figure (parce qu'il est un stalker vil et dégueulasse de me faire ça) b)- littéralement envie de lui lécher la figure (parce que… parce que… pour des r-raisons, voilà!)

Vraiment ? Et, que vas-tu décider de faire ?

Ch'ai pas.

Oui, donc… euh… et, en même temps, je suis mentalement engagée dans une sorte d'inventaire des cours que je sèche en masse pour n'être pas allée au lycée depuis des jours en plus de m'en faire pour Cathie de culpabiliser à cause de Ste-

Pas de quoi fouetter un chat sur ce dernier point, à mon avis.

Ha-hem! Ouais, donc de stresser à cause de Steph d'avoir envie de me gratter le cou, genre carrément jusqu'au sang parce que j'fais une sorte d'urticaire post-traumatique (à cause de la minerve que j'ai du porter pendant… euh… l'opération). En gros je suis cette chose, comme une serpillière mentale et psychique qui parle, qui respire… Et, en ce moment même, vient d'avoir une soudaine envie de se jeter sur la carotide du 1er venu, juste parce que le mot «sang» lui est passé par la tête.

Oh, seigneur.

Bref, j'ai plusieurs personnes dans la tête dont au moins deux sont, au choix, une sociopathe ou une groupie… ascendant nympho de la lèche de joue.

C'est tout juste merveilleux.

N'est-ce pas ?

-« Merci de te taire, Gwen. S'il-te-plais », lâchais-je à voix haute, finalement excédée par ce petit jeu

-« Toutes mes excuses », répondit, tranquille, l'intéressé

« Ca m'aide beaucoup! », poursuivais-je, pour moi, en pensée… tout en sachant qu'il n'en perdrait pas la moindre miette vu que CanalAlice n'était plus câblé.

Ma cervelle ne m'appartenait même plus. Triste à dire mais c'était ça. Depuis le soir de ma transformation, je n'étais plus… p-plus qu'une bête de foire incapable de se contrôler, incontinente à la fois en pensée et en actes. Pire, il semblait que je provoque à présent les mêmes symptômes chez tous ceux qui me croisent, d'où l'expérience malheureuse d'il y a quelques jourss avec ce garçon, au centre commercial, dont Gwen a failli raboter les ¾ de la figure contre mur… à cela s'ajoute mon incompatibilité, mon… incapacité temporaire à rester dans la même pièce qu'amis ou famille sans avoir envie d'en mordre un bout.

C'était, ces jours-ci, trop dangereux de me laisser trainer n'importe où au monde ailleurs que là où je suis en ce moment même : c'est-à-dire sous le regard de mon mentor, mon maître, le nouveau soleil de mon existence, blah blah blah… Gwen.

Entendant son nom, le loup sourit imperceptiblement, sous mon regard à la fois outragé, horrifié et (je dois l'admettre) épris d'une sorte d'amourâchement tordu.

Était-ce ça, être un vampire ?

-« Pas un vampire, Alice. Pas techniquement. Tu ne garderas aucun symptôme, et ces pulsions ne sont que temporaires, je te l'ai dis cent fois… il faut que tu laisses à ton organisme le temps de s'ajuster »

-« Je sais, je sais », murmurais-je sans un râle, mon âme ultimement défaite à l'idée de ne rien pouvoir y faire

Putain, je n'ai même presque l'énergie de continuer alors… c'est dire, quand même!

Ta vie et la mienne sont liées à présent.

c'est bien ça le problème !

Gwen laissa échapper un bref éclat de rire. Il se rapprocha, son bras glissant doucement le long l'accoudoir de son propre sofa et son visage s'inclinant le sur le côté, comme pour mieux me dévisager. Je clignais paresseusement des yeux : œil pour œil, pourpre pour marron, iris pour iris… même nos cœurs semblaient battre à l'unisson

Était-ce ça… être un vampire ?

-« Tu t'habitueras », répéta-il

Sa voix n'était pas plus haute que le frisson du vent sur l'herbe haute des Everglades et, pourtant, je l'entendais aussi distinctement qu'un cri dans une nuit calme… j'entendais aussi -et, ça, sans oser y penser- le « à moi » qu'il n'avait pas prononcé. Cette certitude nouvelle en le fait que ça y était, que Gwen et moi étions…

je sais pas moi. Inévitables?

« Faits l'un pour l'autre », je dirais. Ça sonne mieux.

- « Arrêtes… s'il-te-plais, cesse de faire ça », je grognais aussitôt, presque en souffrance de l'entendre encore dans ma tête

Après un moment (une nanoseconde, vraiment, mais maintenant je la sentais passer) à me jauger du regard, Gwen se redressa sur son siège :

-« Excuse-moi »

-« Pas d'lézard », acquiesçais-je en sentant, dans un frisson, son esprit se retirer du mien

-« Je manque, moi aussi, de discipline à ce qu'il semblerait », poursuivit Gwen, penaud

-« Non, ça va », l'excusais-je sans même y penser, mon esprit plein de cette nouvelle compulsion que j'avais à tout accepter de lui, peu importe la gravité de l'offense, « … tu… tu ne peux pas tout le temps… c'est difficile de s'en empêcher. Moi, à ta place, je… mais tu devrais comprendre, Gwen, que c'est… c'est comme si tu violais mon intimité, okay? »

Ah, Alice Deveaux Scordatto! Transformée, renaissante, convertie… et prête à se laisser marcher dessus n'importe quand, du moment que ce soit…

par ce chien galeux.

-« Tu sais que je ne te ferais jamais de mal », se défendit-il du tic au tac en oubliant qu'il venait (pour la nième fois) d'entendre des choses qui ne lui étaient pas destinées

La facilité avec laquelle il pénètre en moi, c'est… brrrrr… c-c'est glauque, ça pour sûr!

-« Je sais », répétais-je lourdement alors que, constatant l'infraction, il se retirait encore précipitamment

Putain le champ lexical, là. J'ai envie de me laver à m'en arracher la peau rien que de le remarquer!

-« Je suis désolé »

-« Je sais »

Et je savais… bien loin l'envie de m'en vanter, mais l'âme de Gwen n'avait que peu de secrets pour moi, à présent. Ma transformation, cette… notre communion m'avait ouvert les portes de son être… de nos deux êtres, je dirais… et je devais être, à présent, l'un des rares êtres (hahaha) à le connaître si parfaitement.

Il ne suffisait plus que d'un regard… même pas d'un regard, à vrai dire… et je savais ce qu'il pensait. Je terminais même, l'air de rien, ses phrases. Sauf que j'en avais rarement envie. Comme si nous étions de vrais jumeaux. Je ne sais pas si c'est courant… après tout, ni Zoé, ni Eva ne semblaient pas partager cette connexion avec lui… mais Gwen et moi… m'enfin.

Je venais à mon corps défendant d'accueillir un nouveau parent dans ma vie. Si on pouvait dire ainsi. La preuve, je ne sais pas si vous avez remarqué mais je m'exprime mieux depuis quelque temps? Oui? Et bien, devinez d'où ça me vient?

-« C'est juste temporaire », je soupirais nouveau, plus pour moi que pour lui

Le temps d'un battement de cil, il était à mes pieds, sa grande carcasse à genoux sur la moquette mais son front atteignant sans peine la hauteur du mien malgré le large sofa qui me servait de perchoir. Gwen colla sa paume contre ma joue :

-« Comment te sens-tu? », chuchota-t-il, absurdement (mais adorablement) inquiet pour moi

-« Bien… mieux », lâchais-je, fermant les yeux pour mieux ressentir la chaleur qui émanait du contact entre sa main et mon visage

Je le devinais se relaxant imperceptiblement :

-« Ca va aller, tu verras », me promit mon maître, m'attirant contre lui d'un seul geste

Je restais là, frissonnante, honteuse mais impénitente, contre l'enveloppe de son être. Son corps était si grand, si chaud, si… nourricier. Il n'y avait rien d'autre au monde. Plus rien que moi, que là, que lui. Nulle autre existence n'était nécessaire…

Je m'endormis.