- Et je jure solennellement, devant mes ducs et mes seigneurs ici présent, et devant mon roi, de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour défendre le royaume. Tant que je vivrai, pas un seul de mes paysans n'aura à craindre l'épée d'autrui. Tant que je vivrai, pas un pouce de terre ne sera foulée par l'ennemi. Tant que je vivrai, les cieux seront limpides, et la mer sereine.

Le prince se releva sous des applaudissements discrets. Après tout, il n'était que le troisième dans la lignée des héritiers, le plus jeune, le benjamin comme l'avait surnommé la cour - il avait d'ailleurs pris ce surnom comme nom véritable et se faisait appeler le prince Benjamin. Son serment n'était que pure formalité, car il ne coifferait sans doute jamais la couronne. Cette tâche reviendrait à son frère aîné, le prince Melvik, à la mort de leur père, et si par malheur Melvik venait à mourir, son autre frère, Arthalas, monterait sur le trône.

Mais toutes ces considérations importaient peu pour Benjamin. Il avait juré, et il défendrait son pays, qu'il soit roi, prince ou même déshérité. Il leva la tête et rencontra le regard de son père.

- C'est bien, mon fils, marmonna celui-ci.

Il s'interrompit alors qu'une violente quinte de toux le saisissait.

- Père, allez-vous bien ? chuchota Benjamin.

Le vieux roi fronça les sourcils.

- Est-ce que j'ai l'air d'aller bien ? Non, évidemment… Non… Mais il n'y a rien que tu puisses faire.

Il reprit quelques instants plus tard avec un faible sourire :

- Va donc saluer tes ducs, et amène moi Melvik, j'ai à lui parler.

- Bien, père.

Tentant de faire taire ses inquiétudes, Benjamin se mêla à la foule de la Grand'salle. Tous étaient venus célébrer la Fête du Printemps, et son serment, qui attestait son passage à l'âge adulte, ne constituait qu'un détail dans l'effervescence qui régnait ce soir-là. Il salua de la tête les nobles qu'il croisait, échangeant parfois quelques mots avec ceux qu'il connaissait le plus.

Il repéra enfin son frère, engagé dans une conversation avec une dame aux longs cheveux blonds, qu'il identifia comme la fille du duc de Brême, une dénommée Lylia. Les rumeurs affirmaient qu'elle serait la prochaine reine, et à voir l'expression radieuse de Melvik, Benjamin n'en douta pas une seconde.

- Mon frère… commença-t-il après avoir incliné la tête à l'intention de Lylia.

Melvik se tourna vers lui avec un sourire.

- Ha, Benjamin ! s'exclama-t-il. Alors, toi aussi tu es maintenant lié par les chaînes du devoir à notre cher royaume ?

- Et j'en suis heureux, répliqua le troisième prince en lui retournant son sourire.

- Bah, ne t'inquiètes pas, continua son frère, je doute qu'on nous attaque dans les prochaines années. Les guerres de nos ancêtres ont porté leur fruit, et nous n'avons plus de rival digne de ce nom dans cette partie du continent ! Tu n'as pas de souci à te faire.

- C'est une chance, vu mon talent dans le maniement de l'épée… ou de toute autre arme, d'ailleurs…

- Tu es meilleur en magie, à ce qu'on m'a dit… Mais je suppose que tu ne t'es pas glissé jusque ici pour le simple plaisir de venir me parler, mmh ? Laisse moi deviner : Père a encore requis ma présence ?

Ce n'était pas vraiment une question et Benjamin ne jugea pas utile d'y répondre. Melvik soupira, et s'éloigna après avoir pris congé, laissant Benjamin seul avec Lylia. Elle posa sur lui un regard non dénué d'intérêt et s'enquit :

- Dites-moi, pourquoi acceptez-vous ce surnom de benjamin ? Votre véritable nom n'est-il pas Orian ? Je suis curieuse de connaître les raisons qui poussent un jeune prince à accepter et même à revendiquer son statut de dernier…

Benjamin se surprit à hausser les épaules ; le venin des paroles de la jeune femme ne l'atteignait même pas.

- Je pense qu'une fille de duc qui cherche à devenir reine ne peut pas comprendre qu'un prince se satisfasse de sa position, fût-elle modeste. L'ambition vous aveugle, dame. Je suis et resterai fidèle à ma famille. Sur ce, bonsoir.

Il tourna les talons sans plus de cérémonie, se demandant ce que son frère trouvait à cette fille. La Fête dura tard dans la nuit, mais Benjamin s'éclipsa bien avant la fin dans ses appartements. Couché sur son lit, les bras derrière la tête, il s'efforçait d'oublier ce sombre pressentiment qui le tourmentait depuis quelques jours. Son père s'affaiblissait au fil du temps, et ces dernières semaines son état allait s'aggravant. Même la magie était impuissante face à sa santé déclinante, et Benjamin craignait que le pire n'arrive.

Il finit par s'endormir, oubliant pour un temps ses préoccupations. Il fut réveillé brusquement par un chat qui venait de sauter sur son ventre.

- Plume ? s'étonna-t-il en se redressant. Qu'est-ce que tu fais là ?

Benjamin sentit ses inquiétudes le reprendre. Le chat blanc ne se montrait jamais par hasard : il était l'oracle de la famille royale, et chacune de ses apparitions annonçait un grand changement. Benjamin lui vouait une affection particulière, au contraire de ses frères qui ne voyaient en lui qu'un arrogant animal, mais cette fois-ci, il ne fut pas particulièrement ravi de le voir. Car il se doutait de ce que l'animal venait lui annoncer.

- Je suis venu voir le trois qui sera un, répondit Plume en agitant les moustaches. Le dernier qui sera premier.

- Quoi ? Je n'y comprends rien, sois plus clair ! Dis-moi ce qui t'amène.

- Tu le sais très bien, répliqua le chat en lui dédiant un long regard scrutateur.

Benjamin inspira profondément.

- Plume… menaça-t-il.

Le chat le défia de ses yeux verts.

- Tu veux l'entendre de vive voix, c'est ça ? Comme si tu n'allais pas assez souffrir…

- Dis-le moi, ordonna le jeune prince.

Le chat inclina la tête dans un geste bien peu félin.

- Le roi est mort, cette nuit. Mais il y a plus important…

Benjamin ne l'écoutait plus. Il était déjà dans le couloir, courant aussi vite qu'il le pouvait. Il arriva hors d'haleine devant les appartements du monarque, et se contraignit à frapper à la porte, espérant que le chat avait tort et que son père allait lui ouvrir, étonné de le trouver là à cette heure. Mais le visage qui apparut dans l'encadrement fut celui de Melvik, et son expression suffit à renseigner Benjamin. Il paraissait totalement égaré et ses yeux brillaient de larmes contenues.

- Que s'est-il passé ? s'enquit Benjamin dans un souffle.

- Notre Père est mort…

La réponse de Melvik n'était guère plus qu'un murmure, comme si prononcer ces mots allait entériner les faits.

- Alors Plume avait raison…

- Cette bête de malheur ! grinça Melvik. C'est elle qui t'a prévenu ?

Puis il parut prendre conscience de son comportement et se reprit. Il essuya les larmes qui perlaient à ses yeux et invita son frère à entrer. Alors que Benjamin s'avançait dans la chambre pour contempler la dépouille de son père, Melvik continua à parler :

- Il m'a fait appeler cette nuit… Nous nous étions quittés avec des termes assez violents plus tôt dans la soirée, et je crois qu'il voulait mettre les choses au point. Nous avons parlé longtemps, et je voyais bien qu'il se sentait mal, il toussait de plus en plus et j'avais l'impression qu'il divaguait… Il répétait sans cesse les mêmes choses, il voulait absolument que je lui donne ma promesse de protéger le royaume. C'est idiot, je lui ai rappelé que j'avais déjà fait cette promesse, lors de la fête pour mes dix-huit ans, mais il n'arrêtait pas d'insister et d'insister encore… J'ai essayé de le convaincre de dormir, je lui ai dit que nous parlerions de tout ça demain, mais il n'a pas voulu m'écouter, et…

La voix de Melvik grimpa dans les aigus et dérapa soudainement.

- …et il est mort, compléta amèrement Benjamin.

Il ne pouvait détacher ses yeux du roi. On aurait presque pu croire qu'il dormait. Mais il n'était plus. Dans un brutal face-à-face avec la réalité, le jeune prince se rendit compte de ce que cela signifiait, et il fondit en larmes devant le corps inerte de son père.


Benjamin était anéanti. Il errait dans le château, comme une ombre, nuit et jour, sans rien dire, sans rien voir, enfermé dans sa douleur. Il n'assista pas à l'enterrement du roi, ne pouvait même plus supporter d'évoquer son nom, écrasé par le poids du chagrin. Une semaine passa ainsi, sans que Benjamin y prête attention. Sa peine effaçait les frontières, faisant de ces sept jours un seul et même interminable instant.

Le matin du huitième jour, alors qu'il déambulait dans la cour, perdu dans ses pensées, il trébucha sur un chat. Semblant surgir de nulle part, l'animal déboula dans ses jambes et le fit tomber à terre. A genoux, il leva la tête, et rencontra le regard malicieux de Plume.

- A quoi tu joues ? lança-t-il, furieux.

- Ha, monsieur est capable d'éprouver autre chose que de la tristesse, tout n'est pas totalement perdu, remarqua le chat.

Sans mordre à l'hameçon, Benjamin se releva et s'éloigna. Une vive douleur à la jambe l'arrêta, et il réalisa que Plume l'escaladait, plantant ses petites griffes dans sa chair. Il voulut le chasser, mais n'y parvint pas. Le chat semblait aussi inconsistant que le vent lui-même, et tout aussi fuyant.

- Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il finalement, résigné.

- Que tu fasses ton devoir. Rien de plus, rien de moins.

Le jeune prince fronça les sourcils.

- Mon devoir ?

- N'as-tu pas juré de protéger le royaume ?

- Mais enfin, il n'y a aucune menace à l'horizon ! s'énerva Benjamin.

Plume lui donna un coup de griffe.

- Tu es tellement occupé à te vautrer dans ta douleur que tu ne sais rien de la situation, lui reprocha-t-il. La mort de ton père a réveillé la Légion des Immortels. Ceux qui détruisent, les pires d'entre tous. Ils ne s'arrêteront que lorsque que le monde tout entier ne sera plus que cendres. Et ils viennent par ici.

Benjamin écarquilla les yeux.

- Quoi ? Mais c'est une légende !

- Non, ils sont réels, et ils arrivent.

- Alors il faut les combattre ! Lever une armée, préparer nos épées et notre magie ! Pourquoi ne m'a-t-on rien dit ?

Plume eut un miaulement qui ressemblait à un rire.

- Je te préfère comme ça, tu sais… Pourquoi ne t'a-t-on pas averti ? Regarde autour de toi, mon prince…

Benjamin obéit, et ce qu'il vit le laissa perplexe. Nul soldat ne s'exerçait dans la cour, les chevaux portaient de simples harnachements et non pas leur attirail de guerre. Un mulet sur lequel était chargé deux sacs de grain attendait à l'attache. Deux autres étaient attelés à une carriole sur laquelle on chargeait des provisions. Puis il comprit.

- Ils vont fuir ? s'indigna-t-il. Ils ne se battront pas ?

- Hé oui, confirma Plume. Comme tu peux le constater, toi et moi sommes les deux seuls remparts contre la Légion. A moins que toi aussi tu ne préfères t'enfuir ?

Benjamin secoua la tête.

- Non. Si je fuis, je me parjure. Plutôt mourir. Mais mes frères ont aussi un serment à tenir ! L'ont-ils oublié ?

- Les promesses s'effacent facilement de la mémoire des hommes quand leurs vies sont dans la balance.

- Je les ferai changer d'avis ! Ils nous aideront !

Plume eut un miaulement amusé.

- Ha que j'aimerais posséder cette innocence… Va, va donc. Et lorsque tu auras compris que nous sommes seuls, reviens vers moi. Je t'attendrai à la tour est.

Sur ces mots, le petit chat sauta par terre et s'en fut. Quant à Benjamin, il se mit à chercher ses frères. Il trouva Melvik en train de donner des ordres pour l'évacuation du mobilier de sa chambre.

- Mon frère, il faut que nous parlions, fit Benjamin en l'attrapant par le bras.

Melvik posa sur lui un regard soucieux.

- Tu vas mieux, on dirait. Si tu t'inquiètes de ne pas pouvoir tout emporter, ce n'est pas grave, nous reviendrons ici une fois qu'ils seront passés. Avec un peu de chance, ils épargneront le château quand ils verront qu'il est désert.

- Tu n'y crois pas plus que moi. Tu sais ce qu'ils sont.

Melvik haussa les épaules, sans toutefois nier.

- Hé bien, emporte le strict minimum, dans ce cas.

- Je ne pars pas.

Melvik ouvrit la bouche. La referma.

- Quoi ? lâcha-t-il enfin.

- J'ai prêté serment de défendre le royaume, et toi aussi, mon frère, lui rappela Benjamin. Comment peux-tu songer à fuir ? Comment peux-tu trahir Père ? Il a essayé de t'avertir, la nuit où il est mort. Il t'a fait juré de protéger le pays. Tu n'as pas oublié, tout de même ?

- Ce sont des Immortels, Benjamin. Tu sais ce que ça veut dire ? On ne peut pas les tuer. Que veux-tu faire contre des ennemis de cette trempe ? Si tu veux aller à la mort, grand bien t'en fasse, mais ne compte pas sur moi pour t'accompagner !

- Et où veux-tu aller, toi ? Tu ne pourras pas fuir assez loin pour leur échapper. Si personne ne les arrête, ils ravageront le monde. Le monde, tu entends ?

Melvik crispa les mâchoires.

- Nous verrons bien. Reste ici, si ça t'amuse, je te laisse le trône. Et maintenant, excuse-moi, j'ai à faire.

Tournant le dos à Benjamin, il signifia clairement la fin de la conversation. Tremblant de rage, le jeune homme ressortit en trombe dans la cour. Il tomba nez-à-nez avec son autre frère, Arthalas.

- Toi aussi, tu vas fuir ? l'accusa-t-il. Toi aussi, tu as oublié ton serment ? Comment peux-tu transgresser ta promesse de défendre le royaume coûte que coûte ?

Arthalas sembla surpris du ton agressif de son frère, puis répliqua tout aussi violemment :

- Ce n'étaient que des mots ! Des mots ! Je les aies prononcés pour faire plaisir à Père, parce que c'était la tradition ! Jamais je n'aurai pensé avoir à affronter une telle situation !

- Des mots… siffla Benjamin, écoeuré. C'est ton honneur qui est en jeu, frère, l'honneur de toute notre famille. Tu le renies ?

- Je n'ai pas envie de mourir. Tu comprends ça ?

- Pour moi, tu es déjà mort, répliqua Benjamin.

Il contourna son frère sans lui adresser le moindre regard et s'avança dans la cour. Le bruit de pas décroissants dans son dos le laissa indifférent. Il contempla la cour du château avec nostalgie. Ses yeux s'arrêtèrent sur une jeune paysanne qui apostrophait un garde. Intrigué, il s'approcha.

- … besoin d'aide, vous entendez ? Ils ne sont plus qu'à un jour de marche de notre ferme ! Vous devez nous défendre non ? C'est à ça que vous servez !

Le garde la rabroua, lui ordonnant de s'en aller. Comme elle insistait, il porta la main sur le pommeau de son épée et ses yeux prirent un éclat menaçant.

- Ca suffit, intervint Benjamin. Laissez-la tranquille, maintenant.

Le soldat hocha la tête et s'éloigna. La jeune fille le gratifia d'un regard glacial.

- J'aurais pu me débrouiller toute seule.

- Ca, j'en doute. Les gardes ne sont pas commodes, surtout en ce moment. Mais j'en oublie mes bonnes manières. Vous avez l'air épuisée, venez mangez un morceau à la cuisine.

Benjamin vit dans ses yeux qu'elle envisageait de refuser, mais sa faim l'emporta finalement et elle hocha la tête. Le jeune homme puisa sans remords dans les réserves pour lui composer un solide casse-croûte. Il s'assit en face d'elle et alors qu'elle parlait, il se surprit à l'observer.

- Hé bien quoi ? fit la jeune fille abruptement.

Il se rendit compte qu'il la regardait fixement depuis un bon moment et se sentit rougir.

- Euh non rien… rien du tout… je me disais simplement que tu avais raison.

Le tutoiement était venu tout naturellement, elle ne parut pas s'en offusquer.

- Bien sûr que j'ai raison ! s'énerva-t-elle. Pourquoi ne viennent-ils pas nous prêter main forte ? Nos fourches ne tiendront pas longtemps face aux lances de ses démons !

Une seconde, Benjamin eut la vision d'une fragile ligne d'hommes balayée par la charge des chevaux de la Légion, et ne put s'empêcher de frissonner.

- Si seulement je pouvais faire quelque chose… murmura-t-il.

Elle lui jeta un regard surpris.

- Oh, je ne disais pas ça pour toi. Tu n'as pas l'air d'un guerrier, tu ne tiendrais sans doute pas plus longtemps que moi face à l'un d'entre eux.

- C'est probable, admit Benjamin, se sentant tout de même curieusement vexé.

- Mais nos princes, là, ils devraient pouvoir faire quelque chose ! continua-t-elle.

Il comprit qu'elle ne l'avait pas reconnu. Elle vivait sans doute loin de la cour, c'était peut-être même la première fois qu'elle mettait les pieds au château.

- Moi non plus, je ne comprends pas pourquoi ils ne font rien, dit-il sans mentir.

- Ils ont peur, affirma la jeune fille. Alors ils fuient, sans s'apercevoir qu'ils ne feront que retarder leur mort. Elle est toujours au bout du chemin, quoi que l'on fasse, qui que l'on soit. Peut-être que les princes ont oublié cette vérité. Mais pas nous. Et nous nous battrons, même en sachant que nous allons à la mort.

Elle se leva, son repas terminé et adressa un sourire à Benjamin.

- Merci. Merci pour tout.

- Quand attaquerez-vous ? s'entendit-il demander.

- Au crépuscule. C'est ce qu'ils ont décidé. Au crépuscule.

- Je serais là.

- Nous t'attendrons, affirma la jeune fille.

Puis elle effectua une révérence ironique, et quitta la salle. Benjamin n'était plus si sûr d'être parvenu à cacher son identité. Et puis, quelle importance ? Ils allaient mourir. Une fois qu'il eut accepté ce fait, la vie lui parut beaucoup plus supportable, et il répéta, en savourant les mots :

- Je me battrai. Pour le royaume. Pour l'honneur. Et pour elle.

Il prit le chemin de la tour est, étonné que la vie soit si simple. Plume l'attendait au sommet.

- Alors, n'avais-je pas raison ? miaula-t-il alors que Benjamin franchissait la porte. Nous sommes seuls.

- Pas exactement, corrigea le prince. Il y a quelques paysans qui ont décidé d'attaquer au crépuscule.

- Voilà quelque chose que je n'avais pas vu ! s'étonna le chat. Quel rôle vont-ils jouer… ?

- Hé bien, ils vont mourir, et moi aussi.

- Quel optimisme ! railla Plume.

- C'est la vérité, dit simplement Benjamin. Admets-le. Tu as vu ma mort, non ?

Le chat agita ses moustaches.

- Rien n'est écrit, mon prince… l'avenir est en mouvement.

- Et tu recommences à éviter le sujet… lui reprocha Benjamin. Mais ce n'est pas grave, je ne t'en veux pas. Pourquoi voulais-tu me voir, au fait ?

- Je me suis laissé dire que tu excellais en magie runique, ronronna le chat.

- Exceller est peut-être un peu au-dessus de la réalité. Disons que je suis assez bon.

- Mmh. Hé bien, ça devrait suffire, du moins je l'espère.

Plume sortit une griffe et traça une rune sur une des pierres du sol. Lorsqu'il eut achevé le dessin, Benjamin bondit sur ses pieds. Il examina la rune, puis posa un regard stupéfait sur le chat, avant de revenir à la rune, puis enfin à Plume.

- Tu sais ce que cette rune signifie ? Tu sais ce qu'elle est censé faire ?

Dans sa voix l'étonnement le disputait à l'incrédulité.

- Évidemment, c'est moi qui l'ai inventé, dit le chat.

Benjamin riva son regard sur le félin, qui le lui rendit avec le plus grand sérieux.

- Tu comprends, maintenant, mon prince ? Non, pas mon prince. Mon roi.

Les jambes de Benjamin vacillèrent, mais il réussit à se tenir debout.

- Oui, souffla-t-il. Oui, je comprends. Je ferai mon devoir.


Benjamin termina de seller sa monture et jeta un coup d'œil au soleil. Il lui restait quelques heures pour rejoindre les paysans. Monté sur son cheval noir, il sortit au trot de l'enceinte du château, puis adopta un petit galop bien cadencé. Il avait décidé de ne penser à rien, afin de savourer les derniers cadeaux que la vie lui offrait.

Le murmure du vent dans les arbres, le choc sourd des sabots sur la terre, le sifflement de l'air à ses oreilles, l'odeur de pluie, tout lui semblait plus vif, et il regrettait de n'avoir pas pris le temps de les apprécier auparavant. Il retint une grimace. C'était maintenant, alors qu'il savait qu'il allait mourir, qu'il se rendait compte à quel point il appréciait la vie. Pourtant, il n'envisagea pas une seule seconde de faire demi-tour.

Alors que l'après midi avançait, il rattrapa la jeune paysanne, qui était partie à pied. Elle ne cacha pas son étonnement et il comprit qu'elle ne l'avait pas cru lorsqu'il avait affirmé qu'il viendrait. Ils continuèrent au pas, la jeune fille chevauchant la monture princière alors que Benjamin la menait par la bride. Ils échangèrent peu de mots durant le trajet, plongés dans leurs pensées.

Ils arrivèrent au village alors que le soir tombait. Benjamin se sentit infiniment coupable face à la déception des paysans qui attendait une armée. C'était avec l'espoir au cœur qu'ils avaient envoyé Heria au château, et voilà qu'elle revenait avec un homme à peine adulte. Malgré tout, ils offrirent à Benjamin un repas plus qu'honorable. Alors qu'il se restaurait en compagnie d'Heria, il s'informa :

- Est-ce qu'ils ont un plan ?

- Mourir, répliqua la jeune fille avec amertume. Voilà notre plan. Mourir et en emporter le plus possible avec nous.

- Tu penses donc qu'on peut les tuer ?

Héria eut un haussement d'épaules fataliste.

- On ne le saura jamais si on essaye pas.

Ils restèrent silencieux quelques instants, puis elle fit remarquer :

- Maintenant, tu connais mon nom, mais moi, je ne sais toujours pas comment s'appelle mon mystérieux sauveur.

Benjamin eut un infime temps d'hésitation, puis :

- Orian.

Après tout, il ne mentait pas, même si très peu de personnes le connaissaient sous ce nom-là. Pour le peuple, le troisième prince se nommait Benjamin.

- Ça sonne bien, apprécia Héria.

Elle le regarda avec un petit sourire et il eut l'impression qu'elle n'était pas dupe. Un paysan les interrompit dans leur repas pour leur annoncer que le soleil se couchait. Il était temps. Ils se rassemblèrent au pied d'une colline, dans la lumière déclinante, petit groupe d'hommes munie de fourches, de râteaux, de couteaux de cuisine et autres armes de fortune. Seul Benjamin possédait une épée.

Il se tenait sur son cheval, parcourant du regard son armée. Elle était désordonnée, elle était inexpérimentée, elle tremblait de peur. Elle était réduite : ils étaient tout au plus une cinquantaine. Il y avait des femmes. Et même quelques enfants. Mais c'était son armée. Son peuple. Il ne pouvait la renier, pas plus qu'il n'aurait pu renier sa propre vie.

Les paysans lui avaient confié d'un commun accord la direction des opérations ; il soupçonnait Héria d'avoir révélé son identité pour lui obtenir le commandement, mais c'était bien le moindre de ses soucis. Se raclant la gorge, il cherchait ses idées pour la traditionnelle harangue. Pour finir, il se lança, sans même savoir ce qu'il allait dire, ni comment il allait le dire. Les mots jaillirent de sa bouche comme un fleuve en crue :

- Je sais ce que vous voulez m'entendre dire. Vous voulez m'entendre dire que tout ira bien. Que même si le combat sera dur, nous allons triompher. Que les pertes seront lourdes, mais qu'elles ne seront pas inutiles. Mais ce sont des mensonges. Vous voulez m'entendre dire que les poètes se souviendront de notre sacrifice. Qu'ils honoreront notre mémoire. Que les prochaines générations chanteront nos louanges. Mais ça aussi, ce sont des mensonges. La vérité, c'est que… nous avons choisi notre destin. Nous avons choisi de nous battre, en sachant que seule la mort nous attends. Je ne vous bercerai pas d'illusions, et je refuse de vous mentir. Il n'y a aucun espoir. Mais nous nous battrons, parce que nous refusons de subir. Nous mourrons, mais nous mourrons les armes à la main, en braves.

Benjamin s'arrêta aussi brusquement qu'il avait commencé, presque étonné de la justesse de ses propres paroles. Une ovation chassa le silence, clameur montant de la gorge d'hommes, de femmes et d'enfants qui se savaient condamnés. Benjamin échangea un regard avec Héria et sentit un sourire naître sur ses lèvres. Puis il fit volter son cheval et monta à l'assaut de la colline, suivi par les paysans. Au sommet, ils purent contempler la Légion des Immortels. Et si l'un d'entre eux nourrissait encore de l'espoir, cette vision le chassa définitivement. Même les légendes qui les mentionnaient, pourtant nombreuses et détaillées, n'auraient pu les préparer à ça.

La Légion des Immortels portait bien son nom. Innombrable, elle couvrait toute la plaine, aussi loin que portait le regard. Elle avançait lentement, détruisant méthodiquement tout ce qu'elle croisait. Benjamin vit un arbre s'enflammer de lui-même et devenir cendres en quelques instants seulement. Les armures des Immortels étincelaient dans les derniers rayons du couchant qui les teintaient de pourpre et d'or. Ils étaient tous identiques, portant une immense lance dans leur main, chevauchant des dragons argentés. Les monstrueux bestiaux obéissaient docilement à leurs maîtres.

Étrangement, Benjamin les trouva beaux. D'une beauté mortelle, mais incontestablement beaux. Ils étaient parfaits. Comment des créatures aussi belles pouvaient-elles sciemment semer la destruction ?

- C'est terrible à dire, mais c'est magnifique.

Benjamin n'avait même pas entendu Héria s'approcher. Il se tourna vers elle et répondit avec un sourire entendu :

- En effet, c'est magnifique.

Héria comprit qu'il ne parlait pas des Immortels et rosit. Benjamin se pencha, posa la main sur la joue de la jeune fille et murmura :

- Comme j'aurais aimé que les circonstances soient différentes…

- Moi aussi… mon prince…

Héria leva la tête, Benjamin baissa la sienne, et leurs lèvres se touchèrent. Ils s'abandonnèrent un instant à la douceur du baiser. Le silence était total. Enfin ils rompirent leur étreinte.

- A défaut d'avoir vécu ensemble, nous mourrons ensemble, ironisa Héria.

Le cœur serré, Benjamin fit alors la chose la plus égoïste de toute sa jeune existence. Il se servit de l'affection que la jeune fille lui portait pour la maintenir à l'écart.

- Héria… j'ai une idée… une sorte de plan si l'on peut dire… Mais pour que je puisse le mener à bien, il faut que vous restiez à l'écart.

- Quoi ? Tu ne peux pas nous demander ça ! Me demander ça !

- Laisse moi essayer, s'il te plaît, lui demanda-t-il. Si je meurs, vous serez libres de combattre - ou de vous enfuir.

- Mais enfin tu sais très bien…

- S'il te plaît, répéta-t-il.

La jeune fille baissa la tête, vaincue.

- Très bien.

Benjamin fit avancer son cheval de quelques pas vers l'immense armée, puis se retourna pour ajouter :

- Promets-moi de ne pas intervenir, quoi qu'il arrive.

- Je…

- Promets-moi, insista le prince.

- Je te promets de ne pas intervenir… quoi qu'il arrive, articula la jeune fille, les yeux brillants.

- Bien.

Elle le regarda descendre la colline, droit vers les Immortels. Benjamin allait sans hâte, conscient qu'ils pouvaient le tuer à chaque instant. On les disait doués de pouvoirs psychiques hors du commun, et il savait que l'esprit pouvait ôter la vie aussi sûrement que le métal. Mais il était toujours en vie et n'était plus qu'à quelques centaines de mètres de ses ennemis. Peut-être qu'ils étaient curieux de savoir qui était ce fou qui osait les défier… ou peut-être qu'ils n'avaient même pas remarqué sa présence, et qu'ils allaient le piétiner, ou le réduire en cendres aussi négligemment qu'ils l'avaient fait pour l'arbre. Il décida qu'il préférait ne pas savoir.

Le temps s'écoulait lentement alors que la distance qui le séparait des Immortels se réduisait petit à petit. Il n'osait pas regarder en ailleurs, de peur de s'apercevoir qu'Héria l'avait suivi. Alors il continua à avancer, pressant sa monture de temps à autre, fixant un point indéfini au-delà de la masse de la Légion. Il abandonna son cheval à mi-chemin, la pauvre bête était bien trop effrayée pour continuer. Et enfin il fut devant eux.

Les Immortels s'arrêtèrent à quatre mètres, cinq tout au plus, du prince Benjamin. Ils s'observèrent mutuellement durant un moment indéterminé, et Benjamin put constater jusqu'où allait leur perfection. Leurs corps étaient l'exemple même de la proportion et de la mesure, allié à une finesse et une pureté qui outrepassaient, aux yeux de Benjamin, le concept même de beauté. Un dieu n'avait rien à leur envier. Et c'était peut-être bien ce qu'ils étaient. Des dieux. Pouvait-on tuer un dieu ?

Mais Benjamin refusa de s'engager dans cette voie-là. Il était de toute façon trop tard pour reculer. Il prit son souffle et se jeta à l'eau :

- Je réclame un duel avec l'un d'entre vous !

Il y eut du mouvement dans les rangs. Les dragons et leurs cavaliers s'écartèrent pour laisser passer l'un des leurs. Encore plus imposant que les autres Immortels, il chevauchait un immense dragon aux écailles dorées. Il n'avait pas de lance, mais une épée pendait à ses flancs. Il arrêta son dragon alors que sa gueule n'était qu'à quelques centimètres du visage du prince, qui s'efforçait de rester impassible. Il sentait le souffle chaud de l'haleine de la bête.

L'Immortel mit pied à terre et toisa Benjamin du regard. Le contact mental faillit le faire vaciller.

- NOUS ACCEPTONS. JE SERAI TON ADVERSAIRE.

La voix s'éteignit et il cligna des yeux pour chasser l'impression dévorante de vide. Il hocha la tête, dégaina son épée et se prépara à mourir. Le second choc mental fut totalement inattendu et cette fois il tomba à genoux.

- TU N'AS AUCUNE CHANCE, PETIT HOMME, AUSSI VAIS-JE RETIRER MON ARMURE.

La phrase était accompagnée d'images de son corps gisant à terre, horriblement mutilé, et de l'absolue certitude qu'avait l'Immortel de sa victoire. Benjamin savait que ce n'était pas une tentative pour l'effrayer : c'était leur mode normal de communication. L'Immortel restreignait volontairement sa puissance afin d'éviter de lui brûler l'esprit. Le jeune prince parvint à se relever, et observa son adversaire se défaire de son armure. Il garda la sienne, mais ce n'était pas pour conserver une protection - bien dérisoire, d'ailleurs - : il était simplement trop fatigué pour l'enlever.

Il réagit au son métallique de l'épée sortant du fourreau en se mettant en garde. L'Immortel le salua, levant son arme au ciel d'un geste solennel. Benjamin avait envie d'éclater de rire. Que pourrait-il faire contre un tel adversaire ? L'Immortel le dépassait d'un bon mètre, et sa lame était elle-même de la taille du prince.

Il croisa le regard de son ennemi et fut submergé par ses émotions. Le contact n'était sans doute pas intentionnel, mais l'esprit de Benjamin ne put résister. Une rage incroyable l'envahit, sa vue se brouilla, il voulait voir le sang couler, sentir son odeur, plonger son épée dans la chair, déchiqueter, il voulait… il voulait tuer, tuer, tuer.

Sa lame jaillit, décrivant un arc de cercle parfait, dirigé vers le cou de l'Immortel. Elle fut bloquée à mi-chemin, et si vite qu'il ne vit rien venir, l'autre riposta. Sa joue la brûla là où la lame avait entamé la peau. Il se déplaça, cherchant un angle d'attaque. Sans le trouver. La garde de l'Immortel était parfaite, comme il fallait s'y attendre.

Il grimaça et, baissant les yeux, il s'aperçut qu'il avait reçu une blessure à la jambe. Une seconde plus tard, une bourrade dans le dos le jeta à terre. Il se releva, avec l'impression d'affronter l'armée des Immortels toute entière. Mais il ne faisait face qu'à un seul d'entre eux.

L'Immortel jouait avec lui, tel un chat avec une souris. Ses gestes étaient si vifs que Benjamin ne les voyaient même pas. Il ne pouvait rien faire et fut bientôt couvert d'entailles, son armure inutile lacérée de toute part, alors que son adversaire ne souffrait d'aucune blessure.

Vint le moment où il cessa d'essayer de riposter et se contenta de subir les assauts du géant. Il était au-delà de la douleur, au-delà de la révolte, au-delà de toute pensée cohérente. Seule l'image flamboyante d'une rune persistait dans son esprit.

L'Immortel le saisit soudain à la gorge et le souleva de terre. Il s'abîma dans les prunelles vertes piquetées d'or de son ennemi, sans se rendre compte qu'il suffoquait. Il sentit une lame froide se ficher dans sa poitrine, la douleur le transperça de part en part, puis l'Immortel le rejeta négligemment au sol. Durant sa chute, Benjamin crut entendre un cri perçant. Peut-être était-ce le sien.

Il roula sur lui-même, s'aperçut que ses ennemis le regardaient, impassibles. Ils voulaient le voir mourir. Tremblant, il leva une main pour toucher sa blessure. Lorsqu'il la ramena devant ses yeux, elle était toute ensanglantée. Un faible sourire se dessina sur ses lèvres, et avant que quiconque ne puisse l'arrêter, il posa sa main à terre, y traça la rune de Plume avec son propre sang et prononça le mot de pouvoir qui l'accompagnait.

Puis il mourut. Et à la seconde même de sa mort, la rune, conçue pour tuer le responsable de sa mort, ainsi que tout ceux de sa race, s'activa. La magie royale opéra, implacable. Dans un immense râle de souffrance, les Immortels et leurs dragons, liés à eux par l'esprit, s'écroulèrent, foudroyés. Les corps firent trembler la terre en s'effondrant tous au même instant. L'incroyable s'était produit. Les Immortels étaient morts.

Les paysans approchaient en courant, Héria à leur tête, n'osant en croire leurs yeux. La jeune fille s'agenouilla au-dessus du corps du prince et pleura sans retenue celui qu'elle aimait.

Benjamin reposait dos contre terre, fixant le ciel serein sans le voir. Désormais, nul dragon ne le souillerait de ses ailes. Nul ennemi ne foulerait la terre de son royaume. Nul paysan n'aurait à mourir. Un sourire flottait sur les lèvres du jeune prince. Il avait tenu sa promesse.