Quelques minutes avant minuit

Elle se posa là, les jambes serrées contre elle, clope au bec. Son jean balaya les pavés couverts de gravillons aigus et elle s'y reprit à plusieurs fois pour s'asseoir confortablement. Aussi confortablement qu'un bout de trottoir le permettait, à vrai dire. Elle zippa son haut de survêtement jusque sous le menton, là où ça lui était désagréable de sentir du tissu ; elle baisserait la fermeture éclair dans deux minutes, elle le savait. Pour l'instant, elle voulait se sentir couverte de la tête aux pieds. Elle noua son écharpe autour de son cou, la laissant pendre par terre, les franges promenant des gravillons, des morceaux de verre polis et des pendules de poussière. Elle réalisa enfin qu'elle n'avait toujours pas allumé sa cigarette. Ça lui arrivait souvent…

Deux doigts fins vinrent s'enrouler autour du cylindre blanc et l'ôtèrent de ses lèvres closes. Il l'aurait avalée rien qu'en la regardant. Il l'aurait enveloppée de sa douceur juste en lui enlevant cette cigarette féline.

Il se mit à pleuvoir doucement ; des traits de pluie, comme elle disait étant gosse, qui s'éclataient en volutes d'H2O, bientôt suivis par d'autres, des nombreux, des interminables, des désespérés traits de pluie. Il plut dru pendant plusieurs minutes. Les gouttes perlaient à ses cils, dévalaient le plein de ses joues, le délié de son menton, chutaient sur ses genoux et mourraient dans le tissu rêche de son jean. Sa cigarette ne ressemblait plus à rien, elle la jeta d'un geste désinvolte.

Le tabac se déversait de la Marlboro éventrée.

Ça lui rappelait un peu elle-même. Eventrée. Ouverte de haute en bas. Et la pluie acide qui brûlait ses entrailles mises à nu.