Bon, il est temps de commencer une nouvelle histoire ! En espérant que la publier ici me motivera à aller jusqu'au bout... ^^

A titre indicatif, je prévois approximativement une quinzaine de chapitres. Bonne lecture aux quelques uns qui liront ces lignes ! J'espère que l'histoire vous plaira et n'hésitez pas à me faire part de vos remarques ! :)


CHAPITRE I

Il avait négligé les travaux de construction de l'abri au bord du fleuve. A présent que le crépuscule approchait, Heng se passait en revue les tâches inaccomplies de la journée. Comme d'habitude, il y en avait trop ; comme d'habitude, il soupira et comme d'habitude, il se promit de rattraper le retard demain. La paresse le grignotait de jour en jour en même temps que la lassitude ; mais l'homme n'avait de comptes à rendre qu'à lui-même et puisque la besogne n'était pas urgente, la repousser encore et encore ne le chagrinait pas. Sa conscience eut beau protester contre son laisser-aller, tout remord fut chassé dès qu'il plongea ses yeux sur le panorama tranquille de la ville morte.

Il était seul. Aussi loin qu'il s'en souvenait, c'est-à-dire trente-sept jours, il avait vécu dans la solitude. Heng regarda le soleil se coucher derrière la ligne des immeubles brisés et attendit. Qu'attendait-il ? Nul ne le savait. Pas même lui. Peut-être attendait-il simplement que le temps passât, que sa fin approchât sans personne pour s'en soucier. Dans une morne indifférence.

Certes, la pensée attristait Heng ; mais il s'y était habitué depuis qu'il s'était réveillé, un jour d'été, affalé sur une plaque d'égout. Aucun indice de son existence précédente. Heng s'était réveillé dans la peau d'un homme neuf et c'était tout. Comment en était-il arrivé là ? Il s'était posé la question mais, sans point de départ pour mener l'investigation, autant chercher la lumière au fond d'un puits.

Devant sa rétine éblouie, les rayons jouaient entre les formes noires, vestiges bétonnés d'une époque révolue. Les auréoles de lumière décrivaient une beauté qu'il était seul à voir, comme une offrande au dernier être humain que portait la terre. Ce n'était qu'une supposition de sa part mais elle ne s'était jamais démentie : l'homo sapiens était une espèce en voie d'extinction. Il savoura la tiédeur des rayons, les yeux mi-clos : « Je suis seul… Seul mais vivant… »

En silence, une lointaine volée de corbeaux décolla de son repère citadin pour voleter en sa direction. Heng aimait observer la ville déserte depuis son promontoire dans les hauteurs. Les minutes s'écoulaient, indifférentes à la vie dont elles rythmaient le cours. Le froufrou de la nature reprenant ses droits sur les routes de bitume… Le vent sifflant à travers les vitres brisées des buildings… En écoutant les murmures de la cité morte, comme rasée par un immense séisme, Heng se plaisait à imaginer l'histoire des milliers de vies qui avaient vécu ici autrefois.

Quand les derniers rayons commencèrent à s'éteindre derrière les lointaines collines, Heng se leva, étirant ses muscles restés trop longtemps sous son corps. Il était temps de rentrer, avant que la nuit ne tombât. Après le départ de l'homme, des animaux dangereux avaient investi les rues désertées. Il fallait mieux ne pas s'attarder. Heng attrapa donc son sac à dos vert foncé, le bâton qui l'aidait à marcher depuis sa foulure à la cheville, et prit le chemin de la maison.

Seul le promontoire depuis lequel il observait la ville avait été aménagé. Et encore, « aménagé » était un bien grand mot. L'homme avait consacré suffisamment d'heures à repousser les ronces qui proliféraient dès qu'on s'éloignait du sentier. Partout ailleurs, les herbes folles foisonnaient, s'immisçant dans le moindre interstice. Des nids à insectes. Des nœuds d'épines. Heng préféraient détourner son regard plutôt que de voir les araignées qui s'y cachait. Sur le sentier même, les anciens pavés étaient rendus traîtres par les racines et les glissements de terrain. C'était l'oubli de ce détail qui avait valu sa maudite entorse à Heng. Depuis, il marchait prudemment, tâtant avec son bâton le chemin qu'il connaissait pourtant par cœur et se promettant d'effectuer quelques travaux de maintenance ; dès qu'il rassemblerait assez de motivation…

La transition entre les fourrés des collines et le chaos de la ville se fit en douceur. L'odeur des arbres et des plantes planaient à travers toute la cité, de mêmes que les nuages d'insectes auxquels Heng s'était résigné. Sa peau gardait les cicatrices de récentes piqures mais partout où flaques et broussailles cohabitaient, il savait que les bestioles pullulaient. Or, aussi désagréables qu'elles fussent, il était impossible de réaménager la totalité des rues en déliquescence. Heng prenait donc son mal en patience, attendant l'hiver pour avoir un peu de répit. L'été était bientôt passé, son calvaire ne durerait plus longtemps.

Quelques murs délabrés firent leur apparition au milieu des buissons. Encore une petite trentaine de minutes. C'était dix de plus que s'il ne s'était pas foulé cette foutue cheville… Il grommela son impatience en espérant rentrer avant le crépuscule.

L'ordre qui avait prévalu pendant l'occupation humaine transparaissait dans l'alignement des murets et l'agencement des ruines. En regardant la cloche de la cathédrale vers laquelle Heng se dirigeait, un pincement au cœur se saisit du brave homme. Que la pointe se dressât encore fièrement vers les nuages après des siècles de bravoure le laissait admiratif. Elle s'élançait, indifférente aux bouleversements du monde autour d'elle. Ses bâtisseurs auraient-ils imaginé que leur ouvrage abriterait le dernier être humain ? Heng se sentit fier d'appartenir à cette grande civilisation.

Petit à petit, les morceaux de briques et de béton se multipliaient autour de l'ancienne départementale 42. Il enjamba le poteau électrique qui coupait la voie depuis la tempête du mois dernier. L'été avait été particulièrement destructeur pour la ville : toits arrachés, arbres déracinés, égouts inondés… Les séquelles laissées par les aléas climatiques étaient visibles dans n'importe quel quartier. Heureusement, la période des violents orages était terminée pour l'année.

Combien d'étés avait-il fallu de ce travail de destruction pour rendre la cité aussi sauvage ? L'amnésie d'Heng était totale. Il ne se souvenait pas même depuis combien de temps l'humanité avait disparu. Au début, il avait souvent cherché à retrouver des bribes de souvenirs, comme s'il s'agissait des mots sur une page gommée. En vain. Pas le moindre relief sur la feuille blanche. Les événements de sa vie s'étaient-ils imprimés si superficiellement dans son cerveau qu'il n'en restât aucune trace ? La frustration de ne rien se rappeler était si grande qu'avec les jours, il s'était efforcé à ne plus y songer pour pouvoir vivre en paix.

Quand il vit qu'il était en train de se plaindre de son amnésie pour la énième fois, Heng se morigéna et essaya de se distraire en regardant la pointe de la cathédrale s'approcher. La maison du seigneur était l'un des rares bâtiments entièrement intact. Certains y auraient peut-être vu un signe, mais notre homme n'était pas croyant. Dieu ou pas, il se bornait aux faits, et il avait simplement choisi l'endroit le plus solide pour s'abriter. Ce choix avait ses inconvénients dont le premier était peut-être le sentiment de solitude. L'immensité du vide était pesante, rappelant chaque instant à Heng qu'il était seul. Le fardeau s'alourdissait au fil des jours et parfois, il lui arrivait de tromper la monotonie en parlant aux bustes des saints.

Soudain, le trentenaire décida de bifurquer de l'itinéraire qu'il empruntait habituellement. Alors qu'il aurait pu rapidement se retrouver à l'abri, il choisit un détour par une petite ruelle inexplorée. Pourquoi ? Ou plutôt, pourquoi pas ? Aucune famille ne l'attendait dans ce qu'on appelait autrefois « foyer ». D'ordinaire, Heng se laissait rarement aller aux coups de tête bien qu'il n'eut de comptes à rendre à personne. Seulement, quand la solitude finissait par être trop pénible, quand il réalisait que personne ne verserait de larmes s'il mourrait, alors il tentait de noyer sa tristesse dans cet océan de liberté qu'il n'avait jamais demandé.

A quelques minutes de l'église - église ou cathédrale, Heng n'avait jamais saisi la différence - il entraperçut une plaque métallique renversée au niveau du sol et dissimulé derrière un écran végétal. Malgré les herbes, les larges taches de rouille qui grignotaient l'acier étaient flagrantes. Il écarta les tiges avec son bâton pour retourner ce qu'il pensait être un ancien panneau publicitaire. Le reflet d'un visage émacié tenait lieu d'affiche. L'expression sévère se transforma bientôt en un rictus tandis qu'Heng réalisait qu'il avait découvert un miroir. Bel hasard, alors qu'il avait gaspillé les deux derniers jours à fureter dans les ruines à la recherche d'une telle trouvaille.

Après l'avoir redressé, il approcha son visage de la surface réfléchissante. Voilà donc ce à quoi il ressemblait vraiment… Trentenaire, un peu maigre sans être rachitique, un corps sain. Avec des contours plus nets et des couleurs plus vives, son reflet différait sensiblement de celui qu'il observait chaque matin dans une bassine d'eau au moment de la toilette. Il ne s'imaginait pas le teint aussi basané ni les sourcils aussi touffus. La tignasse noire descendant en désordre vers sa nuque et sa barbe hirsute lui conférait un air d'homme préhistorique. Demain, il prendrait une paire de ciseau pour se rendre présentable. Ce n'était pas parce que plus personne ne pouvait le juger qu'il se laisserait aller. Il était le dernier représentant de l'humanité et devait se comporter comme tel. D'ailleurs, se raser le rajeunirait. Heng était persuadé qu'avec les bretelles de son sac à dos, il aurait pu passer pour un étudiant.

La luminosité déclinante rendait l'inspection de son visage ardue. Le survivant esquissa une grimace, sans raison, pour le simple plaisir de dévoiler sa dentition parfaite, et dans un soupir, il rentra en s'appuyant lourdement sur son large bâton. Quand sa cheville serait guérie, il reviendrait chercher le miroir.

L'écho de la grande porte résonna longtemps dans l'air frais de l'église. Une lourde odeur de pétrole planait, malgré les courants d'air qui s'infiltraient par les vitraux brisés. Après avoir posé son sac contre le mur, Heng se figea quelques secondes pour humer l'air puis claudiqua vers un morceau de pénombre où il stockait ses réserves de bois et d'essence. Le bidon était déjà à moitié vide et c'était donc avec parcimonie qu'il aspergea quelques buchettes pour lancer le feu. Les hautes flammes s'élevèrent dès qu'il craqua l'allumette, avant de retomber rapidement à une taille plus rassurante. A la vue des déesses orangées qui dansaient gaiement dans l'âtre improvisé, son cœur se réchauffa un peu. Pour occuper ses soirées, Heng adorait regarder leur folle chorégraphie, hypnotique comme le balancier d'une horloge. A ces moments là, quand il ne pensait plus à rien, il se sentait bien. Pourquoi était-il seul ? Allait-il le rester ? Qu'était-il advenu des autres ? Les questions n'étaient rien d'autre qu'un irritant bourdonnement de moustique. Sans importance.

Après un long moment de rêverie, un grondement menaçant exprima le mécontentement de son ventre. Bien qu'il n'eût pas de montre, son estomac n'oubliait jamais l'heure des repas. Les exigences de son corps étaient d'ailleurs les seules contraintes auxquelles Heng devait encore se plier. Dormir. Manger. Et en dehors, rien.

Le mouvement trop brusque qu'il fit pour se lever lui tourna la tête et il s'appuya contre un pilier, le temps que sa vision s'éclaircît. Ses yeux étaient restés posés trop longtemps sur le feu et le reste de l'église était une unique masse, obscure et informe.

Le dîner était tristement identique à celui de la veille : une conserve de pomme de terre réchauffée. Heng avait déjà dévalisé plusieurs supermarchés pour recueillir les denrées qui pouvaient l'être. Ces dernières se résumaient à beaucoup de conserves et des pates car les aliments frais n'avaient pas survécu au cataclysme qui avait frappé l'humanité. La plupart pourrissaient encore dans les étalages.

L'église disposait autrefois de son propre verger à l'arrière du bâtiment. Malheureusement par manque d'entretien, les arbres dépensaient toute leur énergie à croître follement, n'enfantant plus que quelques pommes rachitiques. Pour pallier au manque, Heng avait aménagé un petit potager jouxtant le verger mais il en était plutôt déçu : à cause des tempêtes estivales, les récoltes d'haricot ne tenaient pas leurs promesses. Le vent violent avait saccagé une grande partie des plants qui se remettaient à peine des dégâts. Après avoir versé dans une casserole la conserve, Heng y ajouta les quelques gousses qui étaient parvenues à croître sur les tiges à moitié brisées. C'était toujours ça de pris.

La saison était dorénavant trop avancée pour de nouveaux semis et, pour égayer ses repas, Heng comptait sur la ligne de fond qu'il avait posée sur le fleuve pour attraper du poisson. La vingtaine d'hameçons en fil de fer ne lui avaient jusqu'alors procuré qu'une seule prise d'importance en une semaine et c'était pour surveiller plus attentivement la ligne qu'il s'était lancé dans la construction d'un abri près sur la berge. Son idée n'en était qu'à l'état de projet mais le brave homme avait commencé à amasser plusieurs planches et plaques de tôles, jusqu'à ce que son entorse le convainque de s'octroyer quelques jours de pause… L'ennui de ses journées vides, tout autant que l'utilité du refuge pour se protéger des intempéries, l'encourageait à poursuivre son dessein.

Il mangea lentement, mastiquant longuement chaque bouchée tout en laissant ses pensées se perdre sur le plan du futur abri. Elles ne s'y perdirent pas longtemps. Comme à chaque fois que ses yeux parcouraient mécaniquement le décor de l'église, la mélancolie subtilement enfouie ressurgit. En face, une statue de Marie berçant le petit Jésus. A droite, les vestiges des dizaines de bougies allumées autrefois par les fidèles. A gauche, les braises du feu mourant. Et à côté du feu, se trouvaient les graduations tracées à la craie qui égrenaient le nombre de jours depuis son réveil. Seul au monde.

- Trente-sept… Je crois que je vais déprimer si je continue à les marquer.

Le nombre n'était pas juste car Heng n'avait pas pris soin de compter les jours avec exactitude avant son installation à l'église. Mais trente-sept jours, c'était suffisamment long pour que la monotonie quotidienne le laissât démotivé.

Accessible à l'aide d'un escalier en colimaçon, le sous-sol du bâtiment était frais. Aussi était-ce dans la crypte que l'homme avait décidé d'installer sa chambre à coucher. Le silence y était plus imposant que dans la ville morte. En dehors de quelques échos, on entendait seulement le gargouillis souterrain de l'eau de pluie dans les tuyaux mais cela faisait longtemps qu'il n'avait pas plu. L'air y demeurait simplement humide, et sa fraicheur convenait parfaitement à Heng.

Autant la grande salle de l'église était-elle remplie d'objets hétéroclites qu'il avait ramenés de ses expéditions dans la ville, autant sa chambre était-elle dénuée de fioritures. Il avait récupéré une multitude de choses pouvant être utiles mais jamais le genre de babioles qui servaient d'ornements dans une chambre ordinaire. S'adonnait-il autrefois à collectionner ces futilités ? Peut-être. Mais depuis que sa mémoire avait été formatée, aucune décoration ne semblait pouvoir combler le vide du monde. Et comme il savait qu'elles étaient inutiles, il n'en mettait pas.

Il aurait aimé se souvenir de sa famille, ses amis. Sa femme qui sait ? Peut-être aurait-il alors pu chérir une photo pour se rappeler la nostalgie du passé. Mais même ce luxe lui était refusé. Ce qu'Heng voulait, c'était quelqu'un à qui parler. Avant de commencer la journée, avant de s'endormir. Avant de mourir. Allongé sur le matelas de récupération, Heng retint ses larmes. Reflexe idiot d'une époque passée : « Les hommes ne pleuraient pas ». Personne n'aurait pu voir ses larmes.

Le lendemain, Heng commença sa journée par se raser. L'église était fort bien située à côté d'un fleuve et c'était aussi en grande partie grâce à la proximité de l'eau claire et potable qu'il s'était établi à cet endroit. Sa toilette matinale se déroulait toujours à l'extérieur quand il ne pleuvait pas. L'homme prenait son temps, comme en toute chose ; une quinzaine de minutes plus tard, il contempla son visage devant la glace qu'il avait trouvée la veille. Se sentir présentable, comme s'il était sur le point de partir au bureau, le satisfaisait au plus au point, lui donnant l'illusion que le monde n'avait pas changé.

Entamer la journée avec bonne humeur était chose rare. Il avait même l'impression que sa cheville se rétablissait, bien qu'il n'osât pas encore se séparer du bâton qui l'aidait à marcher. Il décida de profiter du beau temps pour déambuler un peu plus loin dans l'arrière-ville. Au diable la construction de l'abri qu'il s'était planifiée… Elle attendrait un jour de plus ! L'homme aurait voulu partir sur le champ mais hésita en apercevant les deux tubes de PVC, émergeant de l'eau là où il les avait plantés pour tirer sa ligne de fond. A coup sûr, le soir même, son estomac lui ferait regretter de ne pas avoir vérifié ses prises… Soupirant, il fit demi-tour et, à défaut de poissons, dut appâter la plupart des hameçons car le fort courant avait emporté les vers.

La besogne ne ternit pas sa belle humeur. Quand il était fatigué, las, ou triste, il préférait remonter sur son promontoire à guetter un signe quelconque de vie à travers la cité mais l'optimisme aidant, il s'était fixé aujourd'hui un nouveau but : ramener quelques livres qui auraient échappé aux intempéries. Une fois seulement, Heng avait débusqué un tel trésor ; malheureusement, devoir se contenter du premier tome d'une trilogie était plus frustrant qu'autre chose, et Heng avait déjà relu le livre quatre fois. Il savait qu'il n'avait que peu de chance de trouver la suite, mais peut-être pourrait-il ramener une histoire complète. La solitude était telle que le survivant était prêt à échanger beaucoup pour un peu de distraction.

Heng glissa les pâtes de son déjeuner dans son sac à dos et partit donc. Les moustiques se faisaient de plus en plus insistants au fur et à mesure que le soleil montait dans le ciel. Aussi sa bonne humeur s'envola-t-elle très vite. Il était cependant décidé à mener son expédition jusqu'au bout et continua à avancer sous le soleil tapant.

Quand l'astre fut au zénith, l'homme quittait la zone qu'il connaissait : la véritable exploration commençait. Ses déambulations n'étaient pas très ordonnées car la route était traversée par de nombreuses bifurcations qu'Heng prenaient soin de toutes visiter, quand les bâtiments écroulés le permettaient. Longtemps avant d'apercevoir l'ancien marché, une puanteur qui flotta jusqu'à son nez lui fit retrousser les narines. La matière organique en décomposition possédait une empreinte caractéristique qu'il avait appris à déceler. Quelques instants plus tard, il était en vue de l'origine. Le soleil de fin d'été était encore brulant. Avec un bourdonnement inquiétant, une nuée de mouches voletaient près de ce qui devait être un ancien étal de boucher. Heng eut un haut le cœur et s'éloigna bien vite. Il valait mieux ne pas entrer dans la place. Dieu seul savait quel genre de maladie y proliférait. S'il tombait malade, personne ne le soignerait.

Plus que le vrombissement entêtant des insectes ou la vue des immondices, ce fut l'odeur omniprésente qui coupa son appétit. Il espéra que ses pates n'en seraient pas imprégnées. Il réprima un haut-le-cœur et essaya d'oublier ce qu'il avait vu. Sa bonne humeur était définitivement partie.

Comme à chaque fois qu'il visitait la ville, Heng se demanda ce qu'il était advenu des habitants. Nulle part il n'y avait trace d'eux, comme s'ils avaient tous déménagé du jour au lendemain, comme si une main invisible les avait raflés dans leur sommeil. Pas même de cadavres… Les premiers jours Heng avait émis l'hypothèse d'une bombe atomique. Il se souvenait qu'on lui avait dit, sans qu'il sache qui était ce « on », que lorsque les bombes avaient été lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, il n'était resté des Japonais que leur empreinte sur les murs. Pourtant, pourquoi, lui en particulier, aurait-il survécu ? Il s'était d'ailleurs établi dans la cathédrale depuis plus d'un mois sans ressentir le moindre mal lié à l'irradiation. Enfin, ce qui avait achevé de le convaincre : les plantes, les insectes et autres êtres vivants semblaient prospérer comme jamais.

Somme toute, cette énigme n'en était qu'une de plus parmi toutes celles qu'Heng se posait. Il n'avait malheureusement aucune piste pour commencer l'enquête et à défaut, poursuivait sa vie en tant qu'unique être humain de la Terre. Il se devait de rester fier face à l'adversité. Pour les hommes. Pour lui-même. Ce genre d'existence méritait-il d'être vécu ? Le grand espoir d'Heng était de rencontrer quelqu'un avec qui partager ce fardeau et il en vint à penser que c'était ce rêve improbable qui le tenait debout.

Quand au coin d'une rue, il entendit pourtant un craquement sourd, ce ne fut pas la réjouissance d'une rencontre avec une âme humaine qui le saisit mais plutôt la crainte des bêtes féroces. Son cœur pompa avec énergie tandis que ses doigts se serrèrent autour du bâton devenu arme. Une minute passa sans autre son suspect. Heng osa avancer de quelques pas et jeta un œil prudent à la rue perpendiculaire. Rien. Comme d'habitude. Une fois seulement, Heng avait été confronté à un ours brun. Il avait décampé dans l'autre direction sans se poser des questions. Cette seule fois avait suffi à le mettre en garde contre les rencontres inattendues.

Il était à présent suffisamment éloigné du marché pour que l'odeur nauséabonde ne fût plus qu'un souvenir. Son organisme réclamait son déjeuner, et alors qu'il s'apprêtait à déballer son sac sur le bord de la route, le trentenaire remarqua un bosquet d'arbres derrière un pâté de maison en ruine. C'était sans doute un parc. Après quelques hésitations, il se décida à retarder son repas pour aller y jeter un coup d'œil.

L'espace vert n'était plus entretenu et comme Heng s'y attendait, les herbes sauvages avaient envahi les allées. En l'absence de taille, les buissons occupaient plus d'espace qu'ils n'auraient dû et il ne faisait nul doute que dans un an ou deux, le parc serait devenu forêt. Toutefois et pour le temps présent, l'intuition d'Heng était fondé : les bancs avaient résisté à l'usure.

Il s'installa lentement pour ne pas rompre le charme, et le temps d'un repas, se sentit détendu. Les pâtes à la sauce bolognaise qu'il dégustait appartenaient à un pique-nique d'une autre ère. L'ombre des platanes procuraient une agréable fraicheur qui contrastait avec la chaleur réverbérée par le bitume. Les oiseaux piaillaient gaiement dans les arbres comme dans ses souvenirs. Ses souvenirs… Heng ouvrit les yeux qu'il avait clos pour mieux rêvasser. De quels souvenirs s'agissaient-ils ? C'était la première fois qu'il se sentait aussi proche de son passé.

Il passa le quart d'heure suivant à faire les cent pas pour retrouver cette sensation éphémère. En vain. Frustré, il hurla un énorme juron qui fit taire tous les oiseaux. C'était parfois un avantage d'être seul…

- Mais qu'est-ce que je raconte ? grogna-t-il en réalisant ce qu'il pensait.

C'était faux. Faux et archifaux. Il détestait être seul. La solitude lui laissait trop de temps à réfléchir sur son malheur et à imaginer des scénarios surréalistes destinés à expliquer la fin du monde. Dans une autre vie, peut-être avait-il été scénariste de cinéma…

L'objectif était de trouver des livres pour occuper ses soirées. En se raccrochant à ce but pour chasser les pensées parasites, Heng sortit du parc et continua son errance. Il déambula tout le début d'après-midi sans sortir de la ville. Ou peut-être était-il en banlieue ? Il n'y avait pas de démarcation nette entre les différents blocs de bâtiments. La seule chose qui importait de toute façon à Heng était de pouvoir retrouver le chemin du retour. La boussole qu'il consultait régulièrement en était la garantie. L'homme prenait également garde au temps qui passait pour ne pas se retrouver piéger dans le noir car les rares lampadaires étaient hors-service et ne servaient plus qu'à orner le bord des trottoirs. Heng aimait leur forme, tête tournée vers le sol, qui faisait écho à son propre abattement. Il les salua d'un geste de la main, comme s'il s'adressait à une rangée de camarades dépressifs, avant de poursuivre son chemin.

Deux fois, l'homme trouva les vestiges d'une librairie mais deux fois, les intempéries avaient délavé les ouvrages, à tel point que l'encre ne formait plus que des lignes informes sur le papier. La faute sans doute aux orages qui avaient balancé leurs trombes d'eau tout l'été par le toit démoli. Sa seule trouvaille utile fut – va savoir pourquoi – une montre au milieu de la seconde librairie. Le cadran était fissuré mais elle semblait fonctionner. L'heure était néanmoins faussée car il était proche de deux heures du matin selon les aiguilles. Heng tripota donc la petite molette sur la droite : dorénavant, pour lui, il serait quinze heures. Et s'il était quinze heures pour lui, alors il était quinze heures pour l'ensemble de l'humanité.

- L'heure, c'est moi.

Heng rit jaune. Après quelques minutes supplémentaires passées à se convaincre que rien n'était récupérable sur les étagères effondrées, il décida de rentrer bredouille. Mieux valait rentrer en avance plutôt que trop tard : l'idée d'une nuit à la belle étoile lui fit même hâter le pas.

Son excellent sens de l'orientation et sa boussole ne faillirent pas et, lorsqu'il reconnaissait des éléments rencontrés à l'aller, le léger soupçon d'inquiétude qui habitait son cœur se dissipait. Il parvint à la place du marché vers six heures moins dix. Heng avait perdu l'habitude de regarder l'heure mais quand il y pensait, le pouvoir de mesurer le temps qui s'écoulait lui donnait l'agréable impression de maîtriser sa journée. A défaut d'être fructueuse en livres, son expédition avait-elle au moins servie à quelque chose et ce simple fait suffisait à le rendre heureux. L'humeur d'Heng dépendait des imprévus et découvertes de ses journées, comme si la survie aiguisait ses sens en contrepartie d'une plus grande instabilité émotionnelle. Paradoxalement, Heng en était conscient et il lui arrivait fréquemment de redouter la folie.

La belle humeur du survivant disparut vers vingt-heure vingt : une colonne de fumée s'élevait du quartier de l'église. Son mauvais pressentiment s'accompagna d'un frisson le long de l'échine. Quelque chose avait rompu son quotidien monotone. L'adrénaline accéléra les battements de son cœur anxieux et il courut sur une dizaine de mètres en boitillant.

Un incendie… Quand il arriva, le feu était déjà presque éteint, consumant les derniers restes de combustible disponible dans l'imposant monument. Des volutes de fumée tourbillonnaient vers le ciel, dessinant dans les cieux l'image des possessions que le sort lui avait volées, le narguant sur son retard : « Si tu étais arrivé une heure plus tôt, tu aurais pu éteindre le feu », disait l'une. « Et le fleuve n'était pourtant pas loin », susurrait l'autre.

Heng ne sut comment réagir. Immobile et les bras ballants, il attendit. C'était fou à quel point le tic tac de sa montre pouvait être bruyant.

L'église tenait encore debout, bien que la suie noircissait les murs sur plusieurs mètres. Partout ailleurs, la pierre avait conservé la couleur rougeâtre des flammes, à moins que ce ne fussent les rayons du soleil couchant. L'odeur inconnue qui flottait dans l'air ne permettait pas d'identifier la nature du combustible. De toute façon, à voir l'état de l'église, tout ce qui pouvait bruler l'avait été. Une bourrasque de vent dispersa la lourde odeur de combustion mais lui projeta une poignée de cendres au visage. Il ferma les yeux un peu tard. La morsure âcre lui soutira un début de larmes. Tous les outils qu'il s'était échiné à rapporter depuis un mois, tout avait disparu dans le brasier. Au milieu de la poussière grise, ne restait que les résidus métalliques.

Le désastre le laissa abattu de longues minutes, stoïque dans le silence de la nuit tombante. Le feu, en même temps que ses possessions, avait dérobé sa volonté de vivre et Heng eut envie d'abandonner la lutte. Pourtant, l'étincelle de survie qui le maintenant debout depuis trente-huit jours n'était pas encore éteinte. Quelqu'un avait enfoui en lui le désir profond d'exister et, quand Heng eut repris un peu ses esprits, il éteignit machinalement les dernières flammèches en faisant voler des bouffées de cendres. Les braises étaient encore chaudes. L'inspection de la catastrophe révéla que le feu avait été le plus ardent près de la réserve de bois.

- Heng, t'as été stupide…

L'image du bidon d'essence qu'il avait entreposé à côté du combustible vint le hanter. La cause de l'incendie était évidente… Un mélange de frustration et de rage contre lui-même l'envahit mais rapidement, ce mélange de sentiments violents s'estompa, comme si son corps n'avait plus la force de les entretenir. Ou peut-être était-ce son instinct qui le protégeait de l'autodestruction ?

Au lieu de se lamenter, il fallait mieux penser à un endroit où loger pour la nuit… N'étaient-ce pas dans les coups durs que les amis devaient s'entraider et se soutenir ? Lui, n'avait personne pour le dépanner. Bien évidemment… Heng leva ses yeux tristes vers les nuages sanglants. Même après un tel incident, tout ce qui le préoccupait, c'était sa solitude.