CHAPITRE XIII

Le soleil était en train de se coucher et l'horizon avalait les derniers rayons quand ils émergèrent à la surface. L'air mouvant de l'extérieur fit le plus grand bien à Heng qui, en inspirant le parfum de la vie, se délectait du piaillement de quelques fauvettes perchées en haut de pylônes. Les oiseaux gazouillaient leurs louanges tout autant qu'ils chantaient la fin du jour.

- Enfin !

Et il étira ses bras au-dessus de sa tête. Mais la réaction de Zéphyr était attendue : elle ne partageait pas sa joie pas même ne s'arrêta-t-elle pour fêter la fin de leur confinement. La jeune femme s'était murée dans un silence boudeur qu'il interprétait comme une punition pour l'avoir filée. Le vide auquel se heurtaient ses questions l'agaçait, mais il prenait son mal en patience, reconnaissant son tort et faisant profil bas. Elle était parvenue par son mutisme à le faire se sentir fautif, bien qu'il ne regrettât pas ses actes car ainsi avait-il décidé de sa vie : pas de regrets, pas de faiblesses. Heng s'était rapproché de Zéphyr et cette récompense suffisait. Elle lui pardonnerait tôt ou tard.

L'homme n'avait pas oublié l'objectif qui l'avait amené à Lensan, mais il ne savait comment présenter sa lubie à un vent changeant dont il ne savait comment gérer la colère. Se moquerait-elle de ses peurs et de ses cauchemars ? Heng n'avait nulle envie de la laisser seule, dissimulant ses propres craintes dans la noble excuse qu'il défendait, à savoir protéger la seule femme à même de perpétuer l'espèce. Que ferait-il si elle refusait de descendre avec lui dans les tunnels des métros ? S'y risquerait-il, seul ?

Le crépuscule les força à camper dans le quartier grignoté par les ombres puis une cohorte de nuages plongeât le bel alignement de maisons dans le noir. Heng se perdait dans la contemplation d'un réverbère avant que la silhouette filiforme ne disparut dans la masse ténébreuse. A quoi ressemblait le monde quand les villes brillaient encore de mille feux à la nuit tombée ? Des néons multicolores, des effluves s'échappant des cuisines, des rires entre amis. Peut-être Zéphyr se souvenait-elle… Heng l'enviait. Il ne pouvait s'empêcher d'examiner les moindres gestes de son amie à la lumière des révélations qu'elle lui avait faites. Etait-ce grâce aux paroles qu'on lui avait murmuré jadis qu'elle semblait aujourd'hui si forte ? Tirait-elle son courage du réconfort que lui envoyaient ses parents d'outre-tombe, de la même manière qu'Heng s'imaginait des âmes bienveillantes veillant sur lui ? Quelle injustice… Là où il n'avait qu'un ancêtre flou à honorer, sans doute avait-elle la chance d'y associer un visage aimé.

L'amertume le hantait encore quand il se coucha il ne s'endormit pas tout de suite. Que penser de Zéphyr ? Heng ne comprenait pas sa manière de penser. Comment pouvait-elle n'éprouver aucun attachement envers sa propre espèce, sa propre famille ? Les braises allumées pour le dîner s'éteignaient mais le survivant distinguait encore le dos de la jeune femme, emmitouflée dans un double duvet.

L'envie lui prit de se lever, de la plaquer au sol, de raisonner cette enfant bornée. L'excitation frustrée chauffait son esprit impatient. Ils n'étaient plus que trois êtres sur Terre : qui lui reprocherait un viol ? Plus encore, n'était-ce pas agir pour le bien commun que de la forcer à porter son enfant ? Zéphyr était belle, Zéphyr était désirable, Zéphyr était femme. Les pupilles déterminées d'Heng se durcirent dans le noir sans qu'il n'osât approcher l'objet de sa convoitise. Jusqu'où pousserait-elle son égoïsme ? Jusqu'à quand attendrait-il son bon-vouloir ? Heng était réticent à l'usage de la violence mais l'idée commençait à se frayer un chemin dans les sillons de son cerveau. Un mal pour un bien. A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. La bataille entre ses principes et la cruauté de la réalité tint le survivant éveillé une partie de la nuit puis se poursuivit dans ses rêves.

Heng pesait de tout son poids sur Zéphyr, sa virilité durcie appuyée contre la chaleur de son bassin. Un bras empêchait la lame de se planter dans son torse tandis que l'autre maintenait Zéphyr contre le lit à baldaquin. Elle gémit quand il força la main assassine à lâcher le poignard qui se fracassa au sol en centaines de paillettes argentées. Le corps de la jeune femme était à sa merci et son aspect était rendu d'autant plus vulnérable par le doux éclat sélène. L'homme voulait effacer la jalousie qui l'habitait en la pénétrant, en la forçant à procréer contre son gré, la dominer pour lui montrer que ce n'était pas tout de se souvenir, mais qu'un devoir l'attendait.

La scène ne procurait nul plaisir. Heng était un robot dont le programme exigeait qu'il passât à l'acte. Alors il arracha la fierté de Zéphyr en même temps que son haut et resta quelques instants au-dessus d'elle, le sang en feu, comme avant l'accomplissement d'un geste défendu. Tabou. La jeune femme ne bougeait plus après qu'il l'eut désarmée. Elle le toisait du regard. Il détourna le sien, conscient qu'en rompant cet interdit implicite, une nouvelle étape serait franchie. Le monde en serait changé. Mais son rêve ne lui en dévoila pas la nouvelle face et s'acheva avec les rayons du jour.

Comme tout ce qui lui déplaisait, Heng tenta de mettre son rêve de côté. Brutal, bestial : l'homme de son rêve ne pouvait être lui il refusait que ce fut lui, comme si une présence aliène avait manipulé son inconscient en y injectant ses idées honteuses. Heng chercha au contraire à se faire pardonner par une voie diplomatique, gêné mais heureux des facettes de Zéphyr qu'il avait entraperçues dans les souterrains.

- Je suis désolé de t'avoir suivi…, murmura-t-il au matin, autour du feu qu'ils allumaient par habitude.

Zéphyr feignit de ne pas l'entendre et versa une poignée de froment sec dans l'eau frémissante. Le petit déjeuner promettait d'être frugal.

- Mais au final, j'ai juste fait ce que tu as fait avec mon journal.

- Tu ne m'as jamais dit de ne pas le lire je t'ai dit de ne pas me suivre, balaya-t-elle impitoyablement.

Le ciel était nébuleux, la luminosité faiblarde. C'était un temps brumeux de novembre qui aspirait toute énergie et Heng n'avait qu'une envie : s'asseoir sur le balcon du plus haut immeuble qu'il trouverait, contempler les nappes blanches vaporeuses et attendre. Attendre que le temps passât, sans rien faire, sans penser, et surtout sans se soucier de l'humeur capricieuse de Zéphyr. La jeune femme n'était pas plus motivée et mélangeait sans conviction les grains dans la casserole.

- C'est de l'histoire ancienne, lança-t-elle machinalement sans lever les yeux de l'eau.

Oui… Que pouvait-elle donc reprocher à Heng ? Zéphyr savait à quoi s'attendre de la nature des hommes elle n'avait pas à être surprise par sa curiosité, pas plus ne devait-elle lui en vouloir. Heng n'était qu'un homme après tout. Qu'il fût l'un des derniers ne changeait rien. Peut-être l'avait-elle surestimé. Heng interpréta sans doute trop vite son air pensif.

- Donne-nous une deuxième chance. Faisons un enfant.

Le rire léger de Zéphyr fusa soudain dans l'air frais du matin.

- Tu t'acharnes Heng. J'aime ton obstination mais non, c'est non. C'est collusé à notre nature et rien ne changera. Tu crois vraiment que tout repose sur moi ? Que je claironne un « oui » et que youpla, les hommes deviendraient heureux ?

- Et pourquoi ne le seraient-ils pas ?

Elle soupira tandis qu'Heng se levait du parpaing, comme pour l'empêcher de s'arrêter là.

- Nos points de vue sont feu et eau, Heng. Rien ne changera rien. Je comprends le tien, mais je maintiens mon choix. Tu as tes arguments mais c'est parce qu'il y a des points de vue incompatibles, quoi que t'en dises, que tout ne se résoudra pas par des arguments comme tu aimerais le croire. Les hommes du passé étaient ainsi Heng. Il y a eu des guerres, des conflits, des oppositions et il y en aura encore si les hommes reviennent.

- Ça ne coûte rien d'essayer. Je ne comprends pas que tu ne veilles même pas es-say-er ! Au pire, tout redeviendra comme avant, et alors ? Je ne crois pas que tous soient avides, cupides, jaloux, et tout ce que tu voudras. Qu'est-ce qui te fait rire ? ajouta-t-il comme elle riait de plus belle.

- Tu t'envoles toujours quand on parle de ce sujet. C'est marrant.

Heng se rebiffa, mais continua sur un ton moins véhément.

- Ça ne change pas ce que je disais. Bientôt, tu vas me dire que dans le passé, tout le monde était plus mauvais que le diable lui-même ?

- Non. Mais ta recette est faussée. Il n'est pas nécessaire que les gens soient pires que le diable pour créer une soupe amère, tu sais ? Les ingrédients sont bien plus simples. Il suffit d'idéaux opposés, de quelques trouble-fêtes. Tu peux rassembler un millier de moutons, tant qu'il y aura un seul loup, les moutons ne vivront pas heureux.

- Tu essayes de m'embrouiller avec tes images.

La jeune femme haussa les épaules à l'accusation et continua à touiller le froment.

- Si tu veux, les différences entre les gens sont les grumeaux auxquels s'agrègeront tout le reste. Et il y aura toujours des grumeaux, parce que nous ne sommes pas égaux.

- Et c'est sur un postulat comme ça que tu condamnes le monde ?

Heng semblait médusé, insensible à ses arguments. Elle s'y attendait. Elle versa une louchée de bouillie dans son bol, y ajouta une pincée de sel et le tendit au survivant.

- Je devrais te priver de nourriture pour ce que tu viens de dire…

Le trentenaire regarda le filet de fumée s'élever du bol puis se dissiper dans l'air. Le brouillard était tenace.

- Non, mais pourquoi vis-tu alors ? Si tu crois qu'on a plus une chance de se racheter, autant en finir tout de suite… Je pense que tu as peut-être vécu des expériences traumatisantes, libre à toi d'en parler ou non, mais ne crois pas que la grandeur des hommes se résumera à ça… C'est faux.

Expérience traumatisante… Zéphyr ne savait pas Heng si perspicace. Mais il avait tort de croire que ce fut là la source du problème. Qu'il était naïf.

- Tu as deux personnes qui veulent devenir président. Il y en aura forcément un de malheureux. Tu as deux femmes amoureuses du même homme. Il y en aura forcément une de malheureuses. Tu as deux malades mais une dose du remède. Il y en aura forcément un de malheureux. Des sacrifiés, des perdants.

- Certes mais, il suffirait de se contenter d'autre chose… On apprendra à nos enfants à se satisfaire de ce qu'ils auront. Rien ne nous oblige à construire une société similaire à celle qui existait ! Dans la nôtre, les hommes cesseraient d'envier leur prochain.

- Et combien de temps cela durerait avant que les rêves des hommes ne reprennent le dessus ? Je t'ai lancé quelques exemples matériels mais ce ne sont pas les seuls... Qu'en est-il de ce qui est irréalisable ? Qu'en est-il de ces rêves éternels : voler librement, marcher sur la Lune, remonter le temps pour réparer les erreurs du passé ? L'homme a trop d'imagination et trop de rêves pour ne jamais être heureux.

Zéphyr s'arrêta, consciente qu'elle en avait dévoilé plus sur elle-même qu'elle n'en avait l'intention. Mais au moins avait-elle stoppé les relances incessantes de son ami. Du moins le pensait-elle, car il ne lui fallut pas deux cuillères de bouillie avant d'ouvrir la bouche pour une énième phrase. Elle le coupa aussitôt, lassée de son insistance.

- Si tu sais que tes enfants, ou peut-être leurs descendants, ou peut-être ceux d'après - peu importe - finiront par être malheureux, serais-tu prêt à engendrer une génération de souffrance et de malheur ?

Elle savait que la question ne suffirait pas à le faire taire et elle ne lui laissa donc pas le temps de répliquer. Lâchant la louche dans la casserole, Zéphyr leva les yeux au ciel. Les nuages blancs étaient déprimants au possible :

- Je vais me dégourdir un tour. Mange d'abord.

Heng mangea lentement. Il ne savait pas comment proposer naturellement à Zéphyr de l'accompagner dans les tunnels du métro, sans avoir l'air de redouter les craintes puériles enfantées par un stupide cauchemar. Le survivant était conscient qu'il n'agissait qu'en fonction de l'image qu'il renvoyait et que son appréhension naissait simplement du rôle qu'il souhait incarner en ces heures difficiles. Pourtant…

- Les hommes ne pleurent pas, hein…

L'idée que Zéphyr se moquât de lui l'horripilait. Et plus ils s'éloigneraient, plus il serait difficile de faire marche-arrière. Il ne s'était pas encore décidé quand elle revint, bruyamment, jouant avec un bilboquet dont la peinture écaillée laissait deviner les couleurs éclatantes qui avaient été siennes. Le survivant soupira en se demandant si Zéphyr allait un jour arrêter de s'encombrer de bricoles inutiles. Il s'abstint de lui en faire la remarque, soucieux de la ménager pour qu'elle fut bien disposée à son égard. Il ne posa pas non plus la question qui lui brûlait les lèvres : était-elle partie prendre du Nostal ? Un petit silence s'installa comme s'ils venaient de se lever, la tête dans le brouillard.

- Tu comptes faire quoi maintenant ? rompit-il pendant qu'elle se servait une louche de bouillon froid.

- Rien. Rentrer à la grotte pour l'hiver.

Elle retroussa ses narines, tâtant la température des jours à venir et secoua tristement la tête.

- … même si j'aurais préféré le passer ailleurs.

Heng se leva de son parpaing, et s'approcha d'elle mais les mots préparés ne voulurent pas franchir le portail de ses lèvres, bulles bloquées, incapables d'éclater. Heng était un peu plus grand mais il avait l'impression que c'était elle qui baissait la tête pour descendre à son niveau. Comment pourrait-il lui confier ses craintes stupides dans ses conditions ? Elle, qui possédait la sagesse des souvenirs, comment pouvait-il lui exposer ainsi ses craintes idiotes ? Le survivant eut soudain honte de sa propre bêtise, d'avoir perdu la rationalité dont il était si fier.

Ils se toisèrent une demi-douzaine de secondes puis, sans un mot, se quittèrent. Zéphyr le regarda se rasseoir sur son morceau de ciment sans montrer le moindre étonnement avant d'aller se poser à l'opposé.

L'après-midi était bien avancé malgré l'absence d'amélioration dans le ciel brumeux. Au moins, ne pleuvait-il pas… La proposition soudaine de Zéphyr de bifurquer sur un chemin inconnu prit Heng de court. Son besoin de retourner explorer les métros de Lensan l'empêchait de se concentrer sur le chemin qu'il avait déjà parcouru plusieurs fois, et donc de s'en lasser ce n'était visiblement pas le cas de son amie pour qui varier les paysages et la monotonie présentait une nécessité vitale.

- Il y a une commune pas loin, fit Heng après avoir consulté la carte de la région. On pourra peut-être y trouver quelque chose d'intéressant.

- Une autre colonne de métal peut-être, espéra Zéphyr.

- Tiens, je ne te l'ai pas dit, mais j'en ai vu aussi, près du batarbre. Je sais l'impression dont tu me parlais maintenant... C'est assez étrange, effectivement...

- N'est-ce pas ?

Il crut qu'elle ajouterait quelque chose, des questions, sur l'endroit où il les avait vues, sur son ressenti, sur des détails qu'il réservait parcimonieusement pour répondre à sa curiosité. Mais elle se contenta de lui sourire espièglement puis de lâcher, de son air adolescent mais si irritant :

- Randonnons, randonnons... C'est un temps parfait pour une ballade.

D'une certaine manière, l'insouciance ou l'assurance de Zéphyr forçait l'admiration. La jeune femme ne se préoccupait pas de la direction qu'ils suivaient, faisant entièrement confiance à son compagnon. A moins qu'elle ne s'en moquait éperdument.

La région était vallonnée et Heng n'avait pas prêté attention aux lignes de niveau du plan. Handicapés par leurs lourds sacs de camping au cours des montées, ils progressaient poussivement, suant malgré la fraicheur et n'arrivant en vue de la bourgade qu'en fin d'après-midi.

Au lieu des supérettes à dévaliser, une mauvaise surprise les y attendait. La bourgade avait été dévastée par un immense incendie dont les sévices devenaient de plus en plus flagrants, à mesure qu'ils s'enfonçaient dans les ruines et les cendres. Des troncs carbonisés s'amoncelaient sur l'avenue principale tandis qu'une matière fondue non identifiable noyait les masses de bétons morcelés. Un petit cratère ornait le côté droit du trottoir, rempli aux deux tiers par l'eau de pluie. Sans doute une explosion de gaz.

- Quittons la trace. Je n'avais pas reconnu le coin parce que j'avais atterri depuis une autre direction, mais c'est pas la première fois que je tappiote jusqu'ici. Il y a un passage qui permet de nous porter jusqu'à l'autre côté sans traverser cette bouillasse.

- J'aimerais bien savoir ce qui s'est passé ici. C'est la première fois que je vois de tels dégâts… Regarde, même le métal a été déformé par la chaleur…

Zéphyr ne fit que survoler du regard la citerne qu'il lui montrait et indiqua un point au-delà des cendres.

- C'est par là.

Sans l'attendre, elle posa le premier pas sur la terre brûlée qui craquait sous leurs pieds. Malgré la réapparition de quelques buissons qui avaient commencé à repousser dans le sol fertilisé par les cendres, il était beaucoup plus agréable d'avancer en terrain dégagé plutôt qu'au milieu des broussailles omniprésentes en temps normal. L'humidité empêchait la poussière noire de voler et ils atteignirent rapidement la périphérie de l'incendie. Le spectre asséché d'une rivière mourante était le seul indice qui expliquait la circonscription soudaine du feu. Avec les précipitations automnales, un mince filet ruisselait de nouveau sur les galets mais la traversée à gué était aisée.

Les canalisations tordues et fondues dépassant inopinément du sol ne furent bientôt plus qu'un souvenir tandis qu'ils pénétraient une forêt clairsemée. La tête plongée dans la carte, Heng avait du mal à tenir le rythme de Zéphyr tout en cherchant fébrilement à se localiser. Comment faisait-elle pour se repérer au milieu des milliers d'arbres bruns et rouges qui peuplaient désormais les bois, les champs et les villes ? Plus sûre d'elle que jamais, comme si la voix de la forêt lui susurrait la direction à suivre, le vent filait à pas légers sur le tapis de mousse.

- Nous allons arriver à un ancien centre de loisir, indiqua-t-elle.

Et elle avait raison. Même si le lierre s'était profondément enraciné dans le bois des plateformes pourries, les parcours d'accrobranche étaient clairement discernables entre les grosses poutres moussues et gorgées d'eau. Certains des câbles d'acier n'avaient pas résisté à l'usure et avaient dévissé de l'un ou l'autre côté. Ils pendaient alors dans le vide, lianes métalliques n'attendant que la poussée d'un singe pour osciller dans le vent. Derrière la statue brisée d'un cerf, une clairière laissait deviner l'emplacement des tables de pique-nique et des toilettes. Heng se frotta le nez, importuné par l'odeur du bois en décomposition, plus forte ici que dans le reste de la forêt.

- J'aurais aimé voir à quoi ressemblait cet endroit avant… Les enfants devaient bien s'amuser ici.

- Tu es nostalgique, Heng… C'est loin d'être la première fois que tu fais ce genre de réflexion…

- Et toi, ce n'est pas la première fois que tu vas me montrer le contraire…

Zéphyr ne répondit qu'après quelques secondes, en regardant pensivement le reste d'une échelle en bois clouée le long d'un tronc.

- Tu commences à me connaître, dis donc ! Pourtant, je suis d'accord avec toi, tu sais ? Ce parc devait être agréable. Venir batifoler en famille, oublier un peu le quotidien, se croire à l'abri de mère Nature. C'est comme ça que l'homme se cuirassait de tous ses vices, comme une autruche.

La jeune femme s'était arrêtée de marcher pour montrer à grands renforts de gestes circulaires les reliquats des infrastructures du centre de loisirs. Le bruissement clair du vent qui soufflait dans ce lieu autrefois si animé attristait Heng comme cela lui était déjà arrivé si souvent, il se sentait une nouvelle fois mal à l'aise dans un tel endroit, désert et maudit alors qu'il l'aurait du rayonner de vacances et de bonheur. Au milieu du flou et des mensonges, Zéphyr était le vrai auquel il croyait. Zéphyr se souvenait. Zéphyr le rassurait. Le survivant se rapprocha doucement de la chevelure qui claquait au vent.

- On dirait que les arbres grondent de la colère du passé, ricana-t-il. Et toi, tu serais la déesse du chaos.

- Tu peux rire, mais regarde où nous en sommes au final… Avant notre venue, rien de manquait au monde après notre départ, rien ne lui manquera. Je trouve ce proverbe persan magnifique.

Sa simplicité était touchante. Dans les paroles de Zéphyr, il y avait parfois un il ne savait quoi qui le rendait admiratif et Heng espérait secrètement pouvoir lui faire ressentir le même sentiment un jour. A travers les grandes pupilles bleues, c'était l'humanité qui approuvait ou non ses actes, c'était la mère des nouveaux hommes qui le jugeait.

L'homme la fixait depuis une bonne minute sans s'en rendre compte Zéphyr n'était pas assez pudique pour s'en déranger. Elle ramassa un des nombreux marrons dans les fourrés, le lança de toutes ses forces vers le ciel nuageux et attendit le bruit sourd de l'impact.

- Tu veux jouer, Heng ? Il faut le lancer le plus haut possible !

Zéphyr était retombée en enfance. Heng la regarda s'amuser, comme si le monde n'avait pas changé. Les villes n'étaient plus détruites, ils n'étaient plus seuls au monde. En fin de journée, un pot-au-feu les attendrait au dîner… Zéphyr semblait ne pas pouvoir se lasser et propulsait gaiement les marrons vers le ciel blanc, trébuchant sur les cailloux invisibles, écrasant les brindilles d'automne. Elle était celle sur laquelle le temps n'avait prise, décidant de l'époque à laquelle elle voulait appartenir, choisissant les souvenirs qu'elle voulait revivre.

Heng serra les poings devant l'injustice du sort qui avait offert à la benjamine le bonbon sucré de la mémoire. Et pendant qu'elle s'amusait, Heng la jalousait, d'une jalousie qui grandissait de minute en minute. Quel gâchis d'avoir confier ces souvenirs à la seule qui s'en moquait éperdument. Même ce fou d'Ephémère avec ces maniaqueries en aurait fait meilleur usage.

- Dis, Zéphyr… T'as une idée de la raison pour laquelle on serait les seuls survivants ?

La gaieté et l'innocence de la jeune femme se dissipèrent comme brume au vent. Elle le regarda sans détours, plongea ses yeux bleus dans les siens, et il eut l'impression très nette qu'elle y déchiffrait son âme. Heng détestait ce regard, qui ne pipait mot et se contentait de lire à travers lui.

- Je ne sais pas, mon bon ami. Personne ne le sait. Mais est-il bon de chercher à savoir ?

- C'est facile pour toi de dire ça… J'ai bien compris que l'extinction de l'humanité t'indiffère…

- Ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit. Je ne suis pas heureuse de ce désastre mais je n'ai pas envie de m'investir dans ton rêve. Tout simplement. Parce que j'ai bien compris que tu rêves de reconstruire l'humanité et de rassembler des survivants. Louable intention. On devrait t'élever une statue pour ça. Tiens j'ai une idée ! Pourquoi tu ne demanderais pas au vieux de t'en sculpter une ?

- Très drôle…, grommela Heng piqué par son ton narquois.

- Bah quoi ? Je suis sûre qu'il partage ton point de vue héroïque sur la situation de l'humanité. Reforgez donc le monde, brave messieurs.

- Ephémère a déjà un pied dans la tombe, Zéphyr ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse de lui ? Si ça se trouve, en ce moment même, il a déjà passé l'arme à gauche ! En plus, c'est un fou… Tu sais pourquoi tu m'as trouvé seul dans sa grotte, ce jour où tu es revenu ? Il s'est mis en tête d'aller trouver Dieu : il est parti, sous la pluie, en écoutant une voix…

La nouvelle était suffisante pour laisser Zéphyr interdite.

- Et tu n'es pas normale non plus, accusa Heng. Quand on s'est séparé et que je suis resté avec Ephémère, j'avais l'impression que tu allais finir par le devenir mais en fait, tu continues à condamner l'humanité, sans aucun remord.

Contre toute attente, Zéphyr se pinça tristement les lèvres et le ton calme de sa réponse était en harmonie avec la forêt alentour.

- Si nous ne sommes plus que trois, Heng, qu'est-ce donc que la normalité ? Et quand bien même tu en serais le représentant, qu'y a-t-il de mal à ne pas y adhérer ?

La jeune femme s'assit en tailleur sur les feuilles mouillées et commença à jongler avec trois marrons. S'il ne s'était pas rappelé ses rapides sautes d'humeur, Heng l'aurait soupçonnée de se moquer de lui.

- Tu es lunatique… soupira-t-il mi-agacé, mi-résigné.

- Non. Je montre juste ce que je suis. Si je suis heureuse, pourquoi devrai-je le cacher ? Et si je suis en colère, pourquoi ne pas l'extérioriser ?

Heng n'avait rien à opposer à la logique implacable de Zéphyr. Comme il ne disait rien, la jeune femme continua à jongler avec les marrons elle était douée. Au rythme hypnotique de leur ronde, le survivant entrait petit à petit dans la sphère de douceur que recréait sa compagne. En dépit du bois vermoulu, de la grisaille humide et de la faim croissante, Heng se sentait rasséréné par la chaleur d'une âme amie. Peut-être avait-elle deviné qu'une crainte lui tourmentait le cœur et s'était-elle arrêtée dans ce parc à dessein. Quand l'homme livra sa volonté de retourner à Lensan, le vent l'écouta sagement narrer son cauchemar.

- On va finir par connaître cette ville par cœur.

Et Zéphyr propulsa en même temps ses trois marrons vers le ciel.