Genre: Slash – Hurt & Comfort – Tout public

Résumé: Alain parcourt les trottoirs de Paris, à la recherche de son amour perdu. (résumé nominé pour les Awards 2011, catégorie "résumé pourri de l'année")

Notes: Petite histoire écrite l'année dernière, et inspirée par la série Pigalle. Côté slash, of course.


Pigalle - Les Champs, 14 Juillet

La pluie battait le pavé, il était à peine sept heures. Paris s'était éveillée depuis longtemps. Depuis deux bonnes heures, comme disait la chanson de Dutronc.

Lui, il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit. En marchant sur les vieux trottoirs trempés de la capitale, il songeait à sa vie de merde. À lui-même, et à ce qu'il était devenu. Il portait la honte sur ses épaules, et ça se voyait. Il marchait comme un automate, les épaules voûtées. Rue Blanche, Saint-Lazare, La Boétie, Avenue Matignon... Deux, trois kilomètres, facile.

Il n'avait pas marché autant depuis des lustres. Toujours à se faire trimballer à l'arrière des taxis, en bus, en métro, ou par des inconnus. Il ne quittait que rarement son quartier. Encore plus rarement à pieds. Sauf que tout était différent, aujourd'hui. Parce qu'aujourd'hui était un autre jour. Le premier jour du reste de sa vie, comme disait la chanson. Daho, une chanson d'Étienne Daho, c'était.

Les mains dans les poches, il craignait de se mettre à parler tout seul. Il était fatigué et complètement déboussolé. Alors il prit une profonde inspiration et ne pensa plus qu'au but qu'il s'était fixé. Celui qui lui était soudain apparu, quand le type en avait eu fini avec lui, et quand il l'avait laissé seul, après une vague caresse sur le torse, après avoir tiré son coup.

Ces coups d'un soir, ou plutôt d'un quart d'heure, entre deux portes, à se faire mâter par des clients qui s'attardaient là, entre deux peep room, la main dans le pantalon, ne lui faisaient plus rien. Rien de bon, pour être précis. Il n'éprouvait plus que du dégoût. Et l'impression de s'enfoncer encore un peu plus, chaque nuit, dans un gouffre sans fond.

Alain au Pays des Cauchemars.

Un jour tu te réveilleras et tu regretteras la vie qu'on aurait pu avoir tous les deux. J'espère seulement que ce jour arrivera à temps pour toi.

Comme aimait à lui chanter la petite voix dans sa tête. La petite voix de Jérèm. Il avait une belle voix. Il n'était pas chanteur, mais il avait une belle voix. Il lui manquait. Le jour était arrivé, et sa seconde chance était au bout de son périple.

Il débarqua au bord des Champs Elysées à huit heures. Il y avait au mieux quatre épaisseurs de spectateurs se pressant contre les barrières. Au pire, il ne pouvait même pas les compter. Et ils continuaient à s'entasser.

Sans lui. Il lui fallait un point d'observation en hauteur.

Il vivait à trois kilomètres d'ici, et n'y avait jamais assisté. Sauf à la télé, et encore. Il ne s'y été jamais intéressé. Même pas deux ans plus tôt, pour la première fois de Jérèm. Pour sa défense, ils venaient de se rencontrer, et ils en avaient juste parler comme ça. Pour discuter. Préliminaires, quoi.

Oh, ça lui avait fait de l'effet, c'était certain. Se faire draguer par un aviateur de l'armée de l'air, c'était super excitant. Ce qui s'était passé ensuite ne l'avait pas moins été.

Tomber amoureux, par contre...

L'année d'après, Jérèm avait été détaché en Afghanistan avec son escadron. Une longue absence, pas une lettre, pas un coup de fil, rien. Des nuits blanches, pour lui. D'abord seul à se morfondre, et à angoisser. Et puis à sortir, ensuite, à boire, pour passer le temps plus vite, oublier sa dépendance à ce mec.

Pas de défilé, ni pour l'un, ni pour l'autre.

Quand Jérèm était revenu, un jour de septembre, les choses avaient changé. Il y avait eu de l'espoir, des illusions, et une quantité pas croyable de morceaux à recoller. Jérèm qui ne pensait qu'à sa carrière, Alain qui s'était fait des amis à Pigalle. Des amants, surtout. Tu parles d'une vengeance. Vengeance de quoi ? Comment on peut en vouloir à un homme qui a les couilles de se battre pour son pays ? Pour la paix, quitte à y laisser sa vie ?

Il laissa tomber les barrières. Plus haut sur les Champs, il devait y avoir un écran géant. Il y en avait peut-être même plusieurs, il allait bien en trouver un pour le voir.


"Qu'est-ce que tu fais là ?"

Alain leva les yeux et se redressa. À somnoler contre ce mur, en bas de l'immeuble de son ancien adresse, il avait failli louper le passage de son ex. Il l'aurait loupé si ce dernier ne l'avait pas repéré à l'ombre d'un passage étroit, malgré la nuit tombante.

"Salut, Jérèm... On peut parler ?

_De quoi ?

_Je t'ai vu sur l'écran géant. T'es beau, dans ton uniforme..." ne put s'empêcher de lui faire remarquer Alain, avec un petit sourire.

Jérèm poussa un soupir. Cela dit, il ne semblait pas particulièrement en colère. Impatient, plutôt. Et surpris.

"Pardon, Jérèm. Je te demande pardon. Je suis trop con. Tu sais quoi ? Je me suis réveillé ce matin, et t'avais raison. Enfin, je me suis pas réveillé, j'ai pas dormi. Mais t'avais raison, je regrette. Est-ce que tu veux bien accepter mes excuses ? S'il te plait, je t'en prie... C'est important, c'est tout ce que je te demande.

_T'as bu ? T'es défoncé ?

_Non ! Pas du tout ! J'suis crevé, c'est tout. J'ai pas dormi, c'est la vérité. Et j'ai marché toute la journée, Je suis parti de chez moi, j'avais plus un rond... Enfin pas tout à fait de chez moi..."

Il se tut avant de lâcher une connerie. À la fin du défilé, il avait réalisé que le type qui l'avait pris entre deux portes au club lui avait piqué son fric, au passage. Baisé deux fois. Vraiment trop con. Détails superflus. C'était du passé.

"Tu m'as trahi.

_Oui, je sais", répondit Alain dans un murmure.

Il baissa la tête. Il avait gambergé toute la sainte journée, avait marché à s'en cramer les pieds, sans boire ni manger, mais son calvaire ne comptait pas. Jérèm n'en avait rien à secouer, et il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça. C'était lui, encore, qui s'était fait des illusions. Comme s'il suffisait de réfléchir à ses erreurs pour les effacer.

Il attrapa ses mains et se laissa tomber à genoux.

"Al, qu'est-ce que tu fous ? Ça va ?"

Alain leva les yeux vers lui. Son inquiétude lui mit du baume au coeur.

"Je me mets à genoux pour te demander pardon. Je donnerais n'importe quoi pour que tu me laisses une seconde chance. Tu veux quoi ?

_Relève-toi, s'il te plaît.

_Je vais être celui que tu veux que je sois. Je veux plus être moi. C'est fini, je m'efface, je disparais. Reprends moi, je t'en prie. On pourrait seulement essayer, qu'est-ce que t'en dis ? Je regrette vraiment, tu sais ?

_Et toi, tu sais que quand je dis à quelqu'un que je l'aime, c'est pas du vent ?"

Alain se hissa à nouveau sur ses pieds en feu, avec l'aide de Jérèm. Il le sentait en colère, maintenant. Blessé. Il lui avait demandé pardon trois ou quatre fois au moins, et rien n'y faisait. S'il se retrouvait seul sur ce trottoir, largué, loin de chez lui, il n'aurait pas la force de rentrer. Rentrer pour quoi ? Retrouver sa vie d'hier ? Et d'avant-hier ? Non, non, non, Pigalle c'était pas une vie, c'était derrière lui.

"Tu me l'as dit, je m'en souviens. Je sais que c'était pas du vent. Je le sais bien... Je t'aime aussi, Jérèm. Qu'est-ce que je peux faire ?

_Manger ? Te reposer ?

_J'en rêve... Mais j'ai pas un kopek sur moi...

_Et alors ? J'suis pas une pute. On va pas à l'hôtel. Monte."

Alain eut un léger mouvement de recul, saisi par l'incertitude. Les mains de Jérèm s'arrachèrent aux siennes, juste avant qu'un bras lui entoure les épaules pour l'accompagner vers l'entrée de l'immeuble. Vers son ancienne adresse. Le deuxième jour du reste de sa vie. Sa seconde chance. Son homme.

Au troisième jour, il lui promettrait que tout ce qu'il venait de lui dire sur ce trottoir, c'était pas du vent. Mais là tout de suite, il n'en avait pas la force. Il voulait seulement s'endormir dans ses bras. Et se réveiller près de lui, avec la certitude qu'il ne rêvait pas.

La fin :p