Vous vous réveillez dans un endroit inconnu. Le sol est blanc, les murs aussi. Une lumière dont vous ne parvenez pas à déterminer l'origine baigne la pièce. Vous êtes allongé sur un lit constitué d'une matière curieusement élastique, blanche également. Vous clignez des yeux, essayant de vous rappeler ce que vous faites là. Peine perdue.

Vous vous levez. Le sol est constitué de la même matière que le lit, sans aucune température particulière sous vos pieds. Oui, vous êtes pieds nus, et vêtu d'une sorte de bure (ou une toge, si vous voulez). Blanche elle aussi, mais cela ne vous étonne pas (plus). Vous faites un pas en avant, puis un autre. La tête vous tourne, mais vous ne vous arrêtez pas. Votre esprit demande des réponses aux questions qui l'assaillent.

La porte de la pièce s'ouvre en chuintant. Vous sortez. Vous êtes à présent dans un long couloir - blanc, blanc - qui semble s'étendre à l'infini, à droite comme à gauche. Vous choisissez une direction et commencez à marcher.

Vous vous rappelez de la nuit dernière, lorsque vous vous êtes endormi dans votre chambre. Vous vous rappelez du jour, du mois, de l'année. Mais pas de comment vous êtes arrivé ici.

Le couloir est interminable.

Vous vous rappelez de votre famille. Vous cherchent-ils déjà ? Votre gorge se serre et vous manquez trébucher.

Le couloir s'arrête brusquement. Un mur de lumière blanche vous barre le passage. Vous n'hésitez qu'une poignée de secondes avant de le franchir.

Du blanc, du blanc.

Et puis une autre pièce, et votre vision du monde bascule à jamais.

Six paires d'yeux se tournent vers vous, appartenant à seulement trois personnes. Les petits hommes verts ne sont pas verts, mais gris. Leur tête a une drôle de forme triangulaire, et vous ne distinguez aucune bouche. Ils possèdent deux bras et deux jambes, tout comme vous, et leur silhouette est relativement humaine, ce qui vous rassure un peu.

Ça, c'est le premier choc. Le deuxième vient de ce que vous pouvez apercevoir au-delà du mur du fond, qui est transparent et semble servir de hublot.

L'astronomie, ça n'a jamais été votre truc, mais vous savez que la planète aux anneaux, c'est Saturne. Et Saturne, c'est loin, très loin de la Terre. Un gros mot vous échappe. Le son fait réagir les extra-terrestres, et l'un d'entre eux s'avance vers vous. Quelque chose - chaleur ? pression ? - s'insinue dans votre tête.

DésolépasvouluffrayerTerrien.

Tous les mots sont parachutés d'un seul bloc dans votre esprit, et il vous faut un moment avant de parvenir à démêler l'écheveau de la phrase de l'extra-terrestre. En retour, il semble percevoir votre indignation, votre perplexité, et votre besoin de savoir. Il se lance dans une longue explication, vous assurant qu'il ne vous veut aucun mal, qu'il est - qu'ils ne sont - simplement que des Préserveurs. Le mot n'existe pas en français, mais c'est ainsi que vous comprenez la notion qu'essaie d'exprimer l'extra-terrestre. Conservateurs, rectifie votre cerveau instinctivement, avant de se rétracter. Le mot est trop associé à la politique pour avoir le même impact sur vous.

Que préservent-ils ? demandez-vous.

La vie, la vie, la vie.

Trois fois le même concept injecté d'esprit à esprit, et vous comprenez vaguement que c'est une façon pour l'extra-terrestre d'appuyer son propos.

D'accord, c'est très bien, vous n'avez rien contre. Maintenant, s'ils pouvaient vous ramener sur Terre, vous leur en seriez très reconnaissants.

Ils ferment leurs quatre yeux respectifs en même temps.

Impossible.

La colère monte en vous. Vous ne vous considérez pas comme une personne violente, mais vous les prévenez, vous n'accepterez pas de servir de rat de laboratoire.

Le terrien a mal compris, clarifie l'extra-terrestre. Ce n'est pas que nous ne voulons pas. C'est que nous ne pouvons pas.

Quoi, il n'y a pas de marche arrière, sur leur vaisseau ? ironisez-vous.

Il n'y a plus de Terre sur laquelle ramener le terrien.

Et l'extra-terrestre explique, en détail, comment l'astéroïde gigantesque venu des confins de l'espace a frappé la planète, sans que les terriens ne le voient venir, comment la force de l'impact a fendu la planète en deux, comment les morceaux ont été expulsés de leur orbite habituelle, partant à la dérive loin de la chaleur de l'astre solaire.

Vous n'y croyez pas.

Les extra-terrestres avaient prédit l'événement, et ils vous montrent l'enregistrement qu'ils en ont effectué - car, disent-ils, cela fait aussi partie de leur mission, s'assurer que la mémoire des mondes morts ne meure pas à son tour. Saturne s'efface, et vous voilà en train de contempler la Terre, avec ses nuages blancs et ses océans d'un bleu sombre. Pour avoir vu des images de la Terre prises depuis la Station Spatiale Internationale, vous en déduisez que les extra-terrestres se trouvaient sur une orbite plus haute que ça. Ils n'ont bien sûr aucune notion du Nord et du Sud, et la planète n'est ni à l'envers ni à l'endroit, mais penchée à un angle d'environ 45 degrés par rapport à ce à quoi vous êtes habitué. Vous vous tordez le cou pour la retrouver dans le bon sens. C'est idiot, mais si ce doit être votre dernière vision de la Terre, vous avez envie qu'elle soit correcte. Le soleil se lève sur l'Europe, constatez-vous.

L'astéroïde entre dans votre champ de vision, et vous avez à peine le temps de battre des cils qu'il a déjà frappé. La Terre ploie. Il n'y a pas de son dans l'espace, mais vous avez l'impression d'entendre hurler la planète. L'océan part en fumée là où l'immense masse rocheuse s'est abattue. Un large morceau de croûte terrestre est arraché sous la violence du choc, et part en tournoyant dans les ténèbres de l'espace, tandis que le reste suit une trajectoire différente, mais tout aussi fatale.

Vous imaginez les cris, les pleurs, la pagaille, l'incompréhension. La mort violente, rapide, qui a fauché la moitié de la population de la planète. Et puis, pour les autres, la lente résignation. Le soleil qui s'éloigne.

Sur l'écran, ce qui reste de l'ancienne planète surnommée Terre par ses habitants dérive lentement, tandis que le panorama s'élargit pour prendre en compte la lune. Le satellite a également subi les conséquences de l'impact, bien qu'indirectement, et semble désormais prendre une trajectoire différente, s'éloignant des débris de la planète.

Assez.

L'image se fige. Votre vue est brouillée par les larmes.

Sympathie condoléances désolé, émet l'extra-terrestre.

Pourquoi moi ? voulez-vous savoir.

Pur hasard.

Le destin est cruel, vous l'avez toujours su.


Le temps passe. Combien de jours, vous ne saurez pas le dire exactement. Cela vous importe peu. Le deuil pèse lourd sur vos épaules. Vous mangez peu, dormez beaucoup.

Dans vos rêves, la Terre est intacte. Dans vos rêves, vous êtes entouré d'amis, de frères, de soeurs, de parents. Dans vos rêves, vous êtes heureux.

Dans vos rêves.


Les extra-terrestres vous exposent leur plan. Ils ont sélectionné une planète semblable à la Terre à quelques centaines d'années-lumière de là, et comptent vous y déposer, vous, les animaux et les plantes. Car, oui, vous n'êtes pas le seul rescapé de la catastrophe.

Vous parcourez de long en large le grand hangar dans lequel dorment singes, tigres, loups, et bien d'autres encore. Figés dans leur sommeil, eux au moins sont en paix. Et en couples. Deux spécimens de chaque espèce, reposant côte à côte dans leur enveloppe de lumière blanche. Vous n'avez pas cette chance. Vous êtes seul, et conscient.

Vous ne demandez pas aux extra-terrestres pourquoi il en est ainsi.

Peut-être craignez-vous la réponse.


Vous vous forcez à rester actif, afin de ne pas devenir fou. Lors de l'une de vos marches quotidiennes dans le vaisseau, vous tombez sur une salle qui vous laisse perplexe. Vide, avec en son centre un seul rayon de lumière blanche tombant du plafond. Vous passez la main au travers. Aussitôt, vous sentez un contact contre votre esprit, du même genre que celui qu'utilisent les extra-terrestres pour communiquer, et auquel vous êtes habitué à présent.

Nom du projet ?

Vous retirez votre main, troublé.

La machine à souvenirs, explique l'un des trois extra-terrestres lorsque vous lui posez la question. Elle permet de se créer n'importe quel environnement mental. Une personne pourrait théoriquement y vivre des vies entières en moins d'une seconde de temps réel. Dangereux, terrien, ajoute-t-il. Restez-en éloigné.

Vous obéissez.

Mais vous n'oubliez pas.


Vous avez quitté le système solaire, laissant derrière vous tout ce que vous connaissiez. Les extra-terrestres vous annoncent que vous arriverez à destination dans un mois environ. Ils vous traitent bien, vous fournissent tout ce dont vous avez besoin, répondent à toutes vos questions.

Vous n'êtes pas le premier qu'ils aident à préserver : d'après ce que vous comprenez, ils ont commencé leur tâche bien avant que l'espèce humaine ne voit le jour. Ils voyagent de système en système, de galaxie en galaxie, protégeant les mondes voués à disparaître de l'annihilation totale en en sauvant une fraction, et en la transplantant ailleurs.

Ils ont été créés pour cela, affirment-ils.

Créés ? Par qui ? demandez-vous.

Cela vous intrigue. Auraient-ils un dieu ?

Mais ils ferment leurs quatre yeux et rejettent votre notion de divinité.

Ils sont les Semeurs de vie, et cela leur suffit.


Vous passez vos journées dans le hangar. Déambulant parmi l'héritage de la Terre, musée incomplet mais ô combien fascinant. La rose vous attire en particulier. La rose et ses épines. Vous restez assis à la contempler durant des heures.

Possède-t-elle des épines parce qu'elle est une rose ? Ou bien est-elle une rose parce qu'elle possède des épines ?

Vous posez la question à l'un des extra-terrestres.

La rose n'est une rose que parce que tu la nommes telle, est sa réponse.

Ce qui ne résout rien à la question.


Le vaisseau tremble, et vous vous réveillez en sursaut. Vous avez du mal à respirer, l'impression que votre tête va exploser. Vous sortez en titubant de votre chambre. Le pont du vaisseau, le premier endroit où vous vous rendez, est désert. Vous faites demi-tour. L'impression de manquer d'oxygène se fait de plus en plus forte. Des points noirs dansent devant vos yeux.

Dans un couloir, vous découvrez l'un des extra-terrestres. Il est couché à terre, et vous le croyez mort jusqu'à ce qu'il ouvre ses yeux et vous regarde. Un tâtonnement mental contre votre esprit, l'équivalent d'un murmure rauque :

Les Destructeurs... Impossible de les éviter, nous ont interceptés entre deux Sauts. Gaz neuro-toxique, plus longtemps à vivre.

Il ferme ses grands yeux, et une dernière bribe de pensée vous parvient avant que le contact ne soit rompu.

Désolé.

Désolé ? Pour tout le bien que ça vous fait...

Peu importe. Vous savez où aller. Votre coeur pompant dans vos veines plus d'adrénaline que jamais, vous vous mettez à courir. A courir dans ce dédale de couloirs que vous avez fini par connaître par coeur. Votre vue se trouble. Vos poumons vous brûlent. Vous continuez malgré tout.

Et vous y êtes. Vous entrez tout entier dans le rayon de lumière.

Nom du projet ?

La Terre.

Enregistré. Début du projet. Données ?

Quelle est la phrase, déjà ? Ah oui :

Au commencement, Dieu créa la terre et le ciel...