22h22

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Yann

Il était 22h22, quand le bipper de Yann se mit à sonner. Il était en pleine pause café et le numéro qu'il y vit le fit grimacer. Il n'aimait pas les carambolages, il y avait toujours trop de monde, trop d'urgence et trop de personnes qu'il n'arrivait pas à sauver. Il jeta sa cigarette et enfonça ses mains dans ses poches pour retourner au service des urgences. En passant devant la réception, il jeta un coup d'oeil au calendrier, on était le neuf janvier et il n'avait toujours pas pensé à prendre de vacances.

En même temps, pour faire quoi ? Yann n'était pas du genre à prendre des vacances, il avait peur du temps libre. Surtout en ce moment. Il essaya d'arrêter d'y penser et se concentra sur les cas qu'il aurait à osculter dans les quinze prochaines minutes. Yann aimait son travail, il avait fini le lycée avec les félicitations du doyen et avait enchaîné des études brillantes à harvard med, on le prédestinait à des tas de choses, mais il avait préféré s'arrêter aux urgences. A un moment, il avait été chirurgien cardiaque, c'était sa spécialité, réparer des coeurs. Mais il s'était arrêté au début de sa carrière, c'était devenu trop dur de s'attacher à des personnes que l'on ne pouvait pas sauver aussi souvent qu'on le voudrait. Aux urgences il n'avait pas le temps pour les familiarités, il gueulait, vérifiait les antécédants, stoppait les hémorragies, enfonçait ses mains dans des ventres, vérifiait la tension, stabilisait puis envoyer tout ça aux "services d'en haut".

Lui, il préférait être froid et rapide, il réfléchissait à l'instinct. Yann était taillé pour ce boulot, il aimait le café, n'aimait pas parler et par dessus-tout, il adorait se plonger dans le travail. C'était ce qu'il se disait quand il vit arriver les premières ambulances et qu'il entendit les sirènes et les pas précipités envahir l'hôpital. Il fit claquer sa paire de gants et suivit le docteur Landrot qui lui faisait un signe de la main.

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Joseph

Joseph regarda sa montre, il était 22h22 et il avait envie d'une cigarette. Il avait entouré la date du neuf janvier sur le calendrier de la cuisine il y a un peu moins de deux mois. C'était Gabou, qui après une enquête approfondie du sujet lui avait expliqué, que les quarante premiers jours étaient les plus difficiles pour un fumeur qui arrêtait la cigarette.

Il enfonça ses mains tremblantes dans ses poches et regarda le téléphone qu'il venait de raccrocher. Il espérait qu'il aurait son message et que peut être, il rappellerait pour une fois. Pour une fois... Joseph avait arrêté de compter les années depuis la dernière fois où il avait entendu la voix de Rinne, pourtant chaque fois, il espérait tomber sur lui. Il étendit les bras, il aurait aimé être un peu plus comme Yann, un peu plus distant, un peu plus froid. La preuve, ça faisait dix ans au moins que son frère avait lâché l'affaire. Chaque année il lui répétait d'oublier, et pourtant Joseph continuait de s'accrocher. Il n'avait pas envie d'oublier Rinne.

- Joseph... Ca va ?

Il regarda Mika accoudé au chambranle de la porte. Il avait l'air fatigué et Joseph s'en voulut de l'avoir réveillé.

- Ouais t'en fais pas... Je réfléchissais, c'est tout.

En se relevant, Joseph jeta un coup d'oeil au calendrier de la cuisine. Gabou avait dessiné un coeur autour du huit janvier. Il respira un bon coup et quand il vit le regard de Mika posé sur lui, il décida qu'il était temps qu'il arrête d'y penser.

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Rinne

Rinne était assis dans son fauteuil. Il venait de finir une visio-conférence qui lui avait rapporté plusieurs millions à lui et son entreprise. A une époque, il avait voulu devenir archéologue, voyager et enseigner à l'université. Il avait suivi des études, puis il était parti de la maison, avait coupé les ponts avec sa famille et il s'était marié. Et un matin, il était là, l'un des plus grands banquiers de Wall Street. Il se servit un verre de scotch en même temps qu'il sortait une cigarette.

Il aimait rester au bureau la nuit, boire un bon verre de scotch et se plonger dans la paperasse et les dossiers. Il était au dernier étage d'un immeuble vitré du financial district, et souvent il se retrouvait seul, quand sa secrétaire ne décidait pas de faire des heures sup. Parfois il lui arrivait de marcher longtemps dans la couloir, on entendait pas ses pas sur la moquette et ça lui permettait de réfléchir. Mais il n'aimait pas ça, et c'était un peu comme ça que sa meilleure amie était devenue la bouteille de scotch, cachée dans le tirroir de son bureau. Il avait un dicton, on n'a jamais de regrets si on est toujours saoul.

Il s'étira longuement, ce soir, ce ne serait pas une nuit comme celle-là. Il entendait Irène pianoter sur l'ordinateur dans le hall de son étage, et il n'avait pas envie de se donner en spectacle. Il jeta un coup d'oeil à l'horloge et vit qu'il était 22h22, il entendit Irène parler au téléphone puis ses pas précipités jusqu'à son bureau.

Lorsqu'elle rentra, elle était livide et sa jupe était froissée d'avoir marché si vite.

- Mo... Monsieur Crowles.

- Oui Irène ?

- Je... Je viens de recevoir un coup de fil de votre frère et...

Rinne la coupa d'un geste de la main et tourna son siège vers la vitre.

- Ca fait vingt fois que je vous le dis Irène, je ne veux plus entendre parler de ma famille.

- Mais monsieur...

- Quoi Irène ?!

- Votre père est mort.

Rinne ne scilla, et continua de fixer la vitre, il regardait les voitures dans les embouteillages et les hauts des buildings.

- Monsieur Crowles ? Je peux faire quelque chose.

- Oui. Foutez-moi le camps d'ici, Irène.

- B... Bien monsieur.

Rinne entendit Irène sortir comme s'ils étaient à des kilomètres l'un de l'autre. Il prit son verre en but une gorgée, puis s'alluma une cigarette. Il avait travaillé dur pour en arriver là, pour construire tout ce qu'il avait construit. Mais tout ça, à côté de tout ce qu'il avait raté ça valait rien alors il fondit en larmes. Un building à Wall Street c'était de la pacotille à côté d'une vraie vie.