« Qui se sait profond tend vers la clarté; qui veut le paraitre vers l'obscurité; car la foule tient pour profond tout ce dont elle ne peut voir le fond. » F. Nietzsche


St-Pétersbourg, 11h56.

Tu vois, j'ai cette image qui me hante. Elle va et vient dans la tempête de mon esprit, aussi fluide que l'océan.

Il suffit d'un mot pour la faire échouer sur les bancs de ma conscience, un soupir, un battement de cil, un rire ou un pleur. Tout ce que tu veux.

Dans cette image, les nuages recouvrent le ciel et tout est plongé dans une semi-obscurité.

Il pleut, et mon cœur fait mal.

Derrière les nuages gris je sais que je trouverais la lumière du jour, comme je la vois percer au travers de la masse grise et cotonneuse du ciel. Pourtant je sais que je ne peux l'atteindre.

Elle est toujours un pas plus loin, toujours hors de portée, insaisissable.

Et puis tu vois, il y a aussi ces rails de train.

Elles sont à peine visible dans l'ombre environnante mais le peu de lumière présente se reflète sur l'acier mouillé du chemin de fer. On dirait des diamants coulés dans des fonds marins mystérieux et obscurs, captant les brèves étincelles d'un rayon de soleil timide.

Je ne sais pas pourquoi ces rails sont ici. Je ne sais pas où elles mènent.

Sont elles un échappatoire ? Une issue ?

Je ne sais pas, je te l'avoue.

Le tout m'inspire une stabilité inquiétante. Une immobilité lourde et pesante qui appuie sur mon cœur.

Et puis je vois ce garçon, debout. Un adolescent au blouson de cuir luisant de pluie.

Je ne vois pas clairement son visage mais il me semble qu'il cri ou qu'il pleure.

En tous cas je ressens sa détresse et j'ai envi de l'aider, pourtant je ne bouge pas. Je reste sur place car je sais que je ne fais pas parti de ce cadre. Je ne peux pas intervenir dans cette scène. Je suis le spectateur silencieux qui observe un tableau inquiétant dans un musée, en sécurité dans son espace lumineux, prés à enchainer sur la peinture suivante. Je suis impuissant face à l'angoisse qui règne sur ce que je vois.

Le garçon est entrain de courir vers moi, dans ma direction, mais il me semble qui ne m'atteindra jamais. Est-ce vraiment à moi qu'il s'adresse ou est-ce à quelqu'un d'autre ? Suis-je bien présent pour lui ? Me voit-il ?

Je ne sais pas non plus.

Sur son dos il porte une guitare.

Ses cheveux noirs coiffés en piques sont plaqués sur son visage par l'eau de pluie et soudain je vois son visage.

Je vois ses lèvres entrouvertes qui crient du silence. Ses yeux noirs qui implorent le vide, et tout à coup j'ai peur. Peur de ce qui le fait fuir, de ce qui le fait pleurer et crier, de ce qui le rends muet et j'ai envi que cette image s'efface, retourne dans les eaux inexplorées de mon inconscience, mais ensuite, je ressent qu'il ne peut rien m'arriver, à moi. Je suis au sec, à la lumière des néons fébriles de la pièce.

Tout est dans ma tête.

Ce garçon.

Que fait-il ici ? Il n'y a personne d'autre que lui. Il semble perdu.

Soudain, il étend son bras vers moi. Il a une bague autour du doigt et son poignet est entouré de bracelets de perles, on dirait qu'ils ont été faits par des enfants.

L'image s'efface. Elle sombre dans mon inconscient.

Je pense à toi.

Je ne sais pas pourquoi tu me viens à l'esprit toujours après que je vois cela.

Peut être parce que tu es insaisissable, tu es la lumière du soleil derrière les nuages noirs.
Peut être parce que tu es incompris, tu es le chemin de fer qui mène nulle part, qui s'éloigne, que je ne comprends pas.
Peut être parce que tu es en colère, tu es ce garçon qui m'implore de le secourir de quelque chose que je ne perçois pas, que je ne capte pas, que je refuse de voir.

Si je le pouvais, je serais le vent qui chasserais l'obscurité.
Si je le pouvais, je serais le train qui t'emmènerais loin.
Si je le pouvais, je serais la personne qu'il appelle à l'aide.

Je ne peux pas.

Je ne suis que spectateur de ta détresse.

Je suis l'envers du miroir. Le reflet de moi-même et de mon impuissance.

Et je te regarde être noyé sous les nuages obscurs.
Et je te regarde attendre un échappatoire qui ne viens pas.
Et je te regarde appeler cette personne,- moi,- qui détourne la tête.

Et je te regardes sombrer, du haut de mon piédestal, à l'abri de ta détresse.

Et soudain, je me surprends à sourire.
Et tu poses sur moi tes tristes grands yeux noirs, et tu me demandes pourquoi je souris.
Je détourne la tête et mon regard passe au travers des carreaux sales de la fenêtre, je regardes la pluie fine qui vient couvrir d'une pellicule étincelante les pavés gris des rues de Saint-Pétersbourg et j'apporte ma tasse de café à mes lèvres, me redressant contre mon oreiller alors que tu pose ta tête dans mes genoux, fermant tes yeux d'un air paisible qui sonne faux.

"Pour rien...", et mon sourire s'élargit.