Reine Mère

par Béatrice Aubeterre

* * *

Le soir.

Après une journée entière dans un laboratoire d'une blanche et implacable clarté, elle entre dans un appartement plongé dans l'obscurité, sans allumer une seule lumière. Elle marche en aveugle jusqu'au fauteuil où elle s'assoit lentement.

Presque d'instinct, ses mains se tendent, ses doigts activent la station. Elle traverse méthodiquement les processus de sécurité et se fraye un passage jusqu'à sa messagerie.

Les images sont arrivées : de minuscules icônes qu'elle craint d'agrandir. Sur une brève commande vocale, elles s'épanouissent enfin, envahissant l'espace de son écran.

Elle les contemple : l'écran n'est pas assez grand. Ses yeux non plus.

Ils sont là. Ils sont tous là. A présent qu'ils ont été jugés viables, elle peut se permettre de faire leur connaissance.

Elle les a créés. Assemblés. Forgés. Sans savoir quel serait le résultat, comme un sculpteur qui commence à modeler la glaise humide. Elle connait les forces et les faiblesses, les traits physiques et psychologiques, les talents particuliers de chacun de leurs donneurs génétiques. Elle a elle-même opéré le dosage subtil qui fait de chacun d'eux un être à part, un individu entier.

La première série avait été conçue comme une race de serviteurs idéalisés. Dociles. Prévisibles.

Mais ceux de la seconde série sont différents. Elle les a voulus versatiles, adaptables, résilients.

Les individus de la première série possèdent tous un physique de statue gréco-romaine, une peau d'albâtre, des yeux de glace et des cheveux de métal brillant. Ordinaires jusque dans leur perfection.

Ceux de la seconde série reflètent la diversité ethnique de leurs donneurs, avec des combinaisons parfois inattendues qui leur prete un exotisme fascinant. Elle peut, rien qu'en les observant, déterminer qui furent leurs donneurs principaux, leurs donneurs secondaires.

La première série a été conçue pour être "plus qu'humaine".

Eux ne sont pas plus que des humains : ils sont le meilleur de l'homme.

Le bout de ses doigts effleure la surface de verre synthétique. Elle imagine la chaleur de leur peau, la douceur soyeuse de leurs cheveux, la mélodie de leur voix. Malgré leur héritage mêlé, c'est elle qui les a créés.

Elle ferme brièvement les yeux. Tôt ou tard, on les enverra servir les intérêts d'humains ordinaires qui ne verront en eux que des outils, les exposeront aux dangers auxquels ils n'auront pas le courage, ni le talent, ni l'audace de faire face. Quand ses paupières s'écartent de nouveau, son regard est devenu froid, opaque.

Elle sait ce que l'on dit d'elle. Qu'elle ne possède aucune faiblesse. Qu'elle ne montre aucun sentiment humain. Qu'elle est férocement ambitieuse. Comme les gens sont faibles, ils la craignent et confondent cette crainte avec du respect. Mais cela lui est égal. Bientôt, elle les aura tous dans sa main. Nul ne soupçonne son véritable but.

Ils n'auront d'autres choix que se plier à sa volonté.

Ils devront les lui rendre...

Ses enfants...