Avertissement : Cette histoire contient beaucoup d'exagération, d'hyperbole et d'emphase en tout genre.

Drame contemporain, en treize actes

I.

- Salut. Euh… on ne se serait pas déjà croisé, quelque part?

- C'est le pire cliché qu'on ne m'ait jamais sorti.

- Quoi? Oh… non, je n'essayais pas de… Je veux dire, tu me rappelles vraiment quelqu'un. Tu es sûr qu'on ne s'est jamais rencontré avant?

- Euh… je ne crois pas non.

- Mais oui, voilà, tu es le sale type qui m'a piqué ma place de stationnement hier!

- Euh… lo siento, no hablo francés.

- Hey!

II.

- Hey! Hey, attends!

- Quoi encore? Je me suis déjà excusé pour la place de stationnement.

- Ah non, c'est trop facile. Tu me dois bien un café, pour compenser toute la frustration que j'ai dû évacuer cette journée-là.

- Je ne te dois rien du tout. Maintenant, si tu veux bien m'excuser, j'ai une rue à traverser.

- Hey, juste un café? Histoire de repartir sur une meilleure base?

- Tu ne tenteras pas d'empoisonner mon café pour te venger?

- Promis. Mais un accident est si vite arrivé…

- C'est bon, un seul café, hein.

III.

- Hey, c'est par-là.

- Sohan.

- Pardon?

- Pas « Hey. » J'ai un nom, et c'est Sohan.

- Je vous demande pardon, votre seigneurie. Quant à votre humble serviteur, il répond au doux nom de Haneul.

- Bon, je n'ai pas toute la journée. Choisis une table, qu'on en finisse.

- Bon sang, tu es toujours aussi désagréable?

- Seulement avec les types dans ton genre.

- « Les types dans mon genre»?

- Les gosses de riches qui se croient tout permis et qui refusent d'accepter que la Terre entière ne soit pas dédiée à leur servir de paillasson.

- De… quoi? Mais qu'est-ce qui te permet de me juger ainsi?

- Ton attitude. Pourquoi tu ne laisses pas tomber, hein?

- Je voulais juste être sympa.

- J'ai rien demandé, moi. J'ai piqué ta place de stationnement et je m'en suis excusé, voilà. Qu'est-ce que tu espères de plus?

- Bah je ne sais pas, apprendre à te connaître un peu pour voir si t'es aussi con que t'en as l'air. On dirait bien que oui.

- Maintenant que ton hypothèse s'est avérée concluante, je ne vois plus ce qui me retient. Bon vent!

- Hey! Sohan!

IV.

- Sohan, hey!

- Tu me suis, ma parole! Qu'est-ce que t'es, un genre de tueur en série?

- D'abord, je ne te suis pas. On bosse dans le même coin, c'est normal qu'on se croise des fois. Ensuite, si j'étais un tueur en série, ça aurait été une très mauvaise idée de ta part de me provoquer.

- Alors tu l'avoues, t'es un tueur en série! Attention tout le monde! Maniaque à la hache! Maniaque à la hache!

- T'es fou ou quoi? J'suis pas un maniaque à la hache!

- Maniaque à la tronçonneuse!

- Tu vas te la fermer, oui? Tout le monde nous regarde.

- T'as trois secondes pour décamper hors de ma vue, sinon je hurle au viol.

- Mais t'es complètement malade!

- Un…

- Mais qu'est-ce que t'as contre moi?

- Deux…

- Je ne t'ai rien fait! D'ailleurs, c'est moi qui suis plutôt sensé te détester, c'est quand même toi qui m'as causé du tort en premier!

- Trois… AU VIOumtffff…

- …

- ...

- Ow! Ça va pas? Pourquoi tu m'as giflé?

- Tu n'avais qu'à pas m'embrasser!

- Je voulais te faire taire.

- Dégage.

- Rho allez, t'avais pas l'air de trouver ça désagréable.

- J'étais sous le choc.

- T'as mis plus d'une minute à réagir.

- On se connaît pas.

- On pourrait si tu voulais.

- Je veux pas.

- Pourquoi pas?

- Parce que t'es l'être le plus chiant que j'aie jamais rencontré.

- Et toi, tu te crois vraiment facile à vivre?

- J'en ai marre de me disputer avec un inconnu. Qu'est-ce que tu me veux?

- Je veux que tu fasses amende honorable. Pour toutes les fois où tu m'as insulté sans raison.

- Tu me pourris la vie depuis deux jours et c'est moi qui dois m'excuser?

- Bon, disons une séance d'excuses mutuelles, ça te va? C'est gagnant-gagnant.

- Tu m'énerves. Non, tu m'exaspères!

- Demain soir, au même bistro qu'hier, à 19h30.

- Un autre café?

- À moins que tu aies d'autres suggestions?

- Oui, je t'assomme et je balance ton corps dans le fleuve.

- Tu ne vas pas salir tes jolies mains pour si peu.

- Tu as raison. J'engage quelqu'un qui t'assomme et qui balance ton corps dans le fleuve.

- Juste un café, pour rattraper l'autre que t'as foiré.

- 20h17.

- C'est quoi cette heure?

- C'est 20h17 ou rien.

- Bon très bien. Ne sois pas en retard!

V.

- Bonsoir Sohan.

- 'soir. Haneul.

- Tu te souviens de mon nom?

- Pff.

- Sérieusement, tu me détestes tant que ça?

- Pourquoi tu ne veux pas lâcher le morceau?

- Peut-être parce que le morceau me plaît?

- Tu ne me connais même pas!

- Justement, je veux te connaître davantage.

- Et ce que tu as vu juste qu'à maintenant ne t'as toujours pas dissuadé de creuser plus loin?

- Je me dis que c'est seulement une carapace.

- T'es du genre têtu, hein? Têtu et masochiste.

- Je dirais déterminé et… audacieux.

- … Comment t'as su que j'étais gai?

- Euh… je n'en avais aucune idée, à vrai dire.

- Et t'as osé m'embrasser quand même, sans savoir si t'allais tomber sur un hétéro homophobe?

- J'ai toujours aimé prendre des risques. Mais on dirait que je ne m'étais pas trompé.

- Alors toute cette mascarade, c'était pour me draguer?

- Haha, même pas. Du moins, ce n'était pas mon intention au départ. Et puis…

- Et puis?

- Je ne sais pas. Tu as quelque chose…

- Une verrue?

- Quoi? Non! J'allais dire « quelque chose de spécial ».

- J'aurais préféré une verrue, au moins, ça aurait été original.

- T'as une verrue?

- Ciel non!

- Alors pourquoi tu m'en parles?

- Je… rha, laisse tomber. Tu disais que j'avais quelque chose de spécial?

- Mouais. En fait, t'as peut-être raison, je dois sûrement être maso.

- Heureux qu'on se mette enfin d'accord sur une chose.

- Et toi, comment t'as su que j'étais riche?

- Ton look. Vêtements griffés, bagnole de luxe, c'est dur de louper.

- Ah oui, c'est vrai. Mais ça ne fait pas de moi un sale gosse de riche pour autant. Tout ce que je possède, je l'ai durement mérité.

- Tu ne vas pas me faire croire qu'à ton âge, t'as accumulé assez pour te payer une Porsche?

- Elle était en spécial et puis, je suis bien plus âgé que j'en ai l'air.

- Sérieusement, avec ton gras de bébé? Tu ne dois pas faire plus que 25 ans.

- J'ai plus que 25 ans.

- Rho allez, moins que 30 quand même!

- Eeeh…

- T'as quand même pas 35?

- 31 ans et trois mois, pour être précis.

- Oh non! Je ne vais pas sortir avec un vieux qui a déjà un pied dans la tombe!

- Quoi? Mais t'as dit que j'avais l'air beaucoup plus jeune!

- Ça, c'était avant de connaître ton véritable âge. Maintenant, ça y est, je ne vois plus que tes rides.

- Tu…

- …

- Je vois… tu te paies ma poire.

- Désolé, pas pu m'en empêcher.

- Bon, tu sembles avoir un certain sens de l'humour, même si ce n'est pas évident au premier abord…

- Hey!

- On va peut-être pouvoir s'entendre, après tout.

- Pas si sûr.

- Mais si. On a tous les deux un sens de l'humour pourri.

- Hey!

- Haneul, tu te souviens?

- Pff!

VI.

- Ça ne peut pas marcher, entre nous.

- Et pourquoi pas?

- Parce que toi, t'es comme ça et moi, comme ça.

- Je suis un carré et toi un triangle?

- On est différent! J'essaie d'illustrer un peu mes propos, pour que tu comprennes bien le message.

- Ça va, tu n'es pas obligé de me faire un dessin, je ne suis pas attardé.

- Peut-être, mais des fois, on se pose des questions. Écoute, Haneul, t'es sympa, c'est vrai et en plus, t'es pas trop désagréable à regarder…

- Je rêve ou tu viens de me faire deux compliments en une phrase?

- … mais moi, je suis…

- …borné, grincheux et antipathique…

- Merci, je cherchais mes mots. Tu vois, je suis pas du tout ton genre.

- T'as déjà entendu dire que « les contraires s'attirent »?

- Et toi que « ceux qui se ressemblent s'assemblent »?

- Pourquoi faut-il toujours que tu me contredises sur tout?

- Pourquoi faut-il toujours que tu t'obstines sur tout?

- …

- …

- Ça nous fait un autre point en commun.

- Eh merde.

VII.

- Je suis crevé.

- Attends, je sais ce qui va te requinquer.

- Ah?

- Étends-toi là-dessus.

- Qu'est-ce que…

- Tu parles trop, Haneul. Tais-toi et savoure.

- Oh, aaah!

- Qu'est-ce qu'il y a?

- Tu as les mains froides.

- Oh, désolé. Attends. Comme ça, ça va?

- Hmm.

- Tu es trop tendu. Relaxe, ça sera plus agréable.

- J'essaie, crois-moi, j'essaie.

- Respire, voilà. Tu le sens là?

- Oh oui. Aaaaaah, oumff…

- Ça va?

- Oh oui, oui, là. Plus fort. Aaaah…

- Le stress, il n'y a rien de plus mauvais.

- Uh, hu…

- Ça gruge toute ton énergie, ça réduit ton cerveau en bouillie…

- Ooaaah…

- Ça va?

- T'es vraiment doué.

- Tu trouves?

- Hmmmm…

- C'est vrai qu'on me le fait souvent remarquer…

- C'est comme ça que tu te fais des amis?

- Hehe.

- Je savais bien que ce n'était pas pour ta personnalité pleine de charme.

- J'ai une personnalité pleine de charme. Mais c'est vrai que savoir user de mes mains ne nuit pas…

- C'est curieux, dans ta bouche, ça ne sonne presque pas vulgaire.

- Obsédé.

- Je ne vois pas de quoi tu parles. C'est toi l'obsédé si tu y vois quelque chose de graveleux dans le fait de donner un massage.

- Bien sûr, ça ne t'aurait jamais traversé l'esprit.

- Qu'est-ce qui m'aurait traversé l'esprit, hmm?

- Je ne sais pas…

- Woah… ça… haha, peut-être…

- Et ça?

- Hmmm… je ne suis pas sûr d'avoir bien compris, tu peux recommencer?

- …

- Oh, aaaaaah…

- Et là?

- Hum… peut-être, oui, j'y ai songé un bref instant…

- C'est bien ce que je pensais…

- Hmmm…

- Et maintenant…

- …

- Haneul?

- …

- Eh merde. Il s'est endormi, l'imbécile…

VIII.

- Allez Sohan, viens.

- Je maintiens que c'est une très, très mauvaise idée.

- Tu te débrouilles pas si mal.

- Essaie de te souvenir de ça quand je t'aurais planté par accident ma lame dans le front.

- Aah, merci pour l'image mentale. Tu es de nature plutôt violente, hein? Holà, doucement.

- Je fais comme je peux, je n'ai jamais patiné de ma vie, moi. Et non, je ne suis pas violent, où vas-tu pêcher une idée pareille?

- Tu passes ton temps à me hurler dessus, à tenter de me frapper et à m'implanter des images gores dans la tête et tu te demandes pourquoi je te trouve un chouia violent?

- Et après tout ça, tu veux encore être avec moi?

- Je suis maso, je sais, tu l'as déjà dit.

- Et bizarre. Vraiment bizarre.

- Mais ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas être ensemble, pas vrai?

- …

- Sohan?

- Je… il faut que… j'aille nourrir mon poisson rouge.

- Quoi? Maintenant?

- Euh, oui, oui. J'avais oublié. Désolé. Il faut… à plus.

- Sohan! Tu as encore tes patins!

IX.

Sohan, est-ce que tout va bien? Rappelle-moi, s'il te plaît.

C'est encore moi. Je m'inquiète. Rappelle-moi, d'accord?

C'est Haneul. Où es-tu?

Tu vas répondre à ton foutu téléphone, oui?

S'il te plaît, rappelle-moi.

Est-ce que j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas?

Tu m'énerves.

T'es vraiment chiant!

Qu'est-ce que je peux te dire pour que tu décroches enfin ton fichu portable?

Je me noie! Viens me sauver. Ok, c'était pas vrai, mais ça aurait pu. Rappelle-moi si tu veux savoir si j'ai survécu.

T'as peut-être paumé ton portable?

Si t'es mort sans me l'avoir dit, je te tue!

Sohan. Tu me manques.

X.

- Je suis désolé.

- Comment ça, t'es désolé? Je ne te suis plus. Tu m'ignores pendant une semaine, puis tu débarques chez moi comme si de rien n'était et tu te contentes de me dire « Je suis désolé »? Il te manque plus d'une case, mon pauvre.

- J'ai réfléchi et j'en suis arrivé à la conclusion que cette relation ne nous menait nulle part.

- « J'ai réfléchi », « j'en suis venu à la conclusion que », avec toi, c'est tout le temps « je, moi, je ». T'as songé une seule seconde à ce que moi, je pouvais penser?

- Je ne…

- Encore « je »! Pose tes fesses sur ce fauteuil et ouvre bien grand tes oreilles.

- Je…

- Et ferme ta bouche. À chacun son tour de s'exprimer, d'accord? Tu sais ce que je pense de ton attitude de la semaine dernière? De la lâcheté! Tu t'es conduit comme le dernier des lâches et tu le sais. Les mecs dans ton genre, je connais. Vous aimez vous prendre pour des durs à cuire, des écorchés de la vie qui ont adopté le cynisme comme philosophie. Vous vous plaisez à rabaisser les autres pour tenter de remonter la piètre estime que vous avez de vous-mêmes; vous insultez et vous frappez, mais au fond, vous ne souhaitez que rencontrer une personne capable de vous aimer. Et quand vous croyez l'avoir enfin trouvée, tous vos stupides réflexes d'auto-défense vous remontent au cerveau et vous vous barricadez derrière une façade d'indifférence de peur de vous faire écraser votre pauvre petit cœur trop sensible. Et ben, tu sais quoi? J'en ai marre! T'as raison, si t'es incapable de faire face à tes sentiments comme l'être mature et responsable que tu prétends être, alors autant mettre fin à cette « relation qui ne nous mène nulle part ».

- T'as fini?

- Oui.

- Je peux m'en aller, maintenant?

- Casse-toi.

XI.

Salut. J'ai foiré, je sais. Encore. Est-ce qu'on pourrait en reparler autour d'un café?

Haneul, tu ne vas pas me faire le coup du téléphone fantôme? Espèce de copieur.

Rappelle-moi s'il te plaît. Tu sais que je ne dis jamais « s'il te plaît ».

J'aimerais faire amende honorable. Sincèrement, cette fois.

Haneul… si tu te noyais, je viendrais te secourir, même si je ne sais pas nager.

Je ne perds jamais mon portable. Bon d'accord, une fois, je l'avais oublié dans mon frigo, mais ça ne s'est jamais reproduit!

Qu'est-ce que je peux te dire pour que tu me répondes enfin?

Tu me manques.

XII.

- Je ne suis pas rancunier, tu sais. Moi, il m'arrive vraiment souvent de paumer mon téléphone.

- Ça m'étonne à peine. Écoute, je…

- Attends. Je voudrais m'excuser pour tout ce que je t'ai dit, l'autre jour. J'étais sous le coup de la colère, j'ai vraiment débité n'importe quoi pour me défouler. Chaque personne est unique, je n'avais pas le droit de faire des généralisations sur ton dos. En plus, ce n'était qu'une lamentable régurgitation de ce que j'ai vaguement appris en cours de psycho. Voilà.

- Excuses acceptées. À mon tour, maintenant… Je m'excuse pour avoir été un pauvre con, t'avoir ignoré pendant une semaine et n'avoir su rien dire d'intelligent lors de notre dernière rencontre.

- Wow. Euh… ça n'a pas dû être facile à admettre, pour toi.

- T'as même pas idée à quel point. Profites-en bien, ça n'arrivera pas souvent.

- Quel dommage que je n'aie pas de caméra sous la main pour enregistrer ce phénomène rarissime.

- Tu sais, à la patinoire, j'ai vraiment flippé.

- Ah bon? J'ai presque pas remarqué.

- Je… quand tu as dit que malgré tous nos défauts rédhibitoires, on pouvait être ensemble quand même, j'ai réalisé l'ampleur… de la relation qu'on pouvait avoir. Je veux dire, j'ai compris que tu voulais du sérieux et j'ai paniqué parce que… parce que je ne savais pas si j'étais prêt pour ça, si je voulais la même chose.

- Et maintenant, tu le sais?

- Je n'en ai toujours aucune idée.

- …

- Mais je sais que je veux être avec toi. Merde, tu me fais dire vraiment des trucs cul-cul.

- Je vais faire comme si je n'avais pas entendu ta seconde phrase. Alors comme ça, je t'ai manqué?

- Possible.

- Tu m'as manqué aussi.

- …

- …

XIII.

- Je n'ai eu qu'une seule relation sérieuse jusqu'à maintenant, et elle s'est terminée en véritable fiasco, avec échanges de lampes et d'assiettes à la figure. Tu comprends que mon pauvre petit cœur trop sensible en soit encore traumatisé.

- Je suis désolé.

- Faut pas. J'ai commis des erreurs vraiment stupides et j'ai peur de recommencer.

- On apprend de ses erreurs, pas vrai?

- Je crains que ça ne soit pas mon cas. J'ai une mémoire de poisson rouge, parfois.

- Je serai là pour te rafraîchir la mémoire.

- Je sais.

- Dis, tu crois qu'on pourra vivre une histoire drama-free?

- Faut voir la réalité en face, t'es Coréen et je suis moitié Indien, moitié Italien. Le drama sera inévitable.

- Rho zut. On fera avec.

Finis.