Avez-vous déjà rencontré un vampire? Un de ces êtres faits de chair et de sang qui ont le pouvoir hypnotique de glacer le vôtre?

Naaaahh…le dire comme ça sonne comme le slogan d'une pub à deux balles.

Moi, j'ai rencontré des vampires, personnellement. Edward Cullen, Dracula, Nosferatu, Brad Pitt à la belle époque…Je les connais tous. Par cœur. Chacune de leurs répliques est gravée dans le marbre (pas si) éternel de ma mémoire. C'est d'ailleurs en allant faire la connaissance d'un nouvel ami suceur de sang que je suis tombée sur lui. Gwen, c'est ce garçon charismatique, parfois charmant, qui vit prés de chez vous. Il est toujours prêt à vous rendre service (ou à vous mettre dans une sacrée rage). C'est le voisin parfait, silencieux, discret et…mortel!

Il était presque 21 h et je me pressais le long du large passage clouté qui vomissait sa foule sur le quartier latin, ce minuscule îlot de lumière et de modernité dans l'autrement pastorale petite ville du sud des Etats-Unis qu'est la mienne. Les façades des murs environnants étaient placardées d'immenses posters promotionnels qui vendaient au monde le Bloc-Buster du moment. Le dernier film de Quentin Polac, le maestro de l'horreur, se voulait l'apologie cinématographique du vampire absolu ; le portrait d'une bête amorale aux traits d'ange, incarnée par Brad Deep, un de ces acteurs qui vous dégoutent à force d'être beaux. Le visage parfait de la star, magnifiée par une affiche géante destinée à vous couper le souffle, surgissait du mur d'en face avec une clarté surréelle même dans la demi-pénombre de la nuit active et citadine de ce quartier branché.

C'est sur ce bout d'asphalte que je l'ai rencontré. Ses pieds étaient légèrement écartés et fermement planté, dans des Doc Marteens montantes, sur le trottoir, devant moi. Il était moulé dans un fût fluide à rayures bicolores qui descendait dangereusement bas sur ses hanches, retenu de justesse par une ceinture en cuir clouté d'où pendaient de nombreuses chaines et autres breloques super tendance. Tendu comme un arc, il faisait face au poster de Brad Deep, les mains dans ses poches, le menton en l'air et dégageant cette aura du type en proie à des émotions controversée. C'était l'image même du mannequin boudeur, rebelle, amusé mais septique…Le genre de dandy absolu qu'on ne voit que dans les pubs pour parfum à la téloche, et j'ai déduis tout ça sans même voir son visage…

Parfois je me fais peur à moi-même. Je lis vraiment trop de romans…

Je ne voyais encore que le dos de son blouson huilé frappé d'un large logotype criard, et le bout du sweet-shirt tendance qui s'en échappait, qu'il me plaisait déjà. Ce mec, je le voyais tout de suite, sans même le connaître que c'était un leader, un passionné, du genre qui vit à cent à l'heure, la cigarette vissée au bec au volant d'un cabriolet Carmen. Je fantasmais totalement, rêvant de mon beau prince du XXI e siècle et jetant aux orties Brad Deep, ce salaud insaisissable qui n'avait déjà trompé avec Angelina Anniston de toute façon. Sans même m'en rendre compte, je me suis approchée, sûre de mon intellect décapant :

-« Ça pue le commercial, c'te affiche, pas vrai? » j'ai dis, d'une voix que je pensais être super cool

-« Et toi, tu adores la face retouchée de ce type, pas vrai? » qu'il m'a répondu d'un ton ironique, sans même se retourner

Douche froide. Finite Incantatem. J'ai vraiment eu honte. Il me tournait encore le dos qu'il me cassait déjà, qu'il m'ignorait même. Marche arrière toute!

-« Tu t'arrêtes tout de suite! Stop! »

Je m'immobilisais alors, en pleine tentative maladroite de moonwalk apeuré. Il se retourna. Et je le vis alors (ouais, carrément, au passé simple comme dans les films des années 20). Il était roux. Il était grand aussi, mais pas du genre squelettique et déglingué d'un ado boutonneux en pleine croissance, non. Son corps était mince, dur, bien proportionné. Il avait un nez droit, charnu et imposant, comme taillé au couteau. Ses lèvres étaient ourlées, volontaires et roses comme une pomme d'amour en sucre. Mon Dieu…il y avait même des tâches de rousseur discrètes dispersées sur sa peau zéro défaut! Et, langoureusement allongé sur tout cela, ses yeux, d'une couleur que je ne distinguais pas, profonds comme un verre de vin d'âge.

Et carrément moqueurs.

Il m'a toisé de haut en bas, m'a disséqué aux rayons X, moi, la petite boulotte aux lunettes de myope qui avait eu l'audace de s'oublier. Comme dans un film au ralenti, j'ai vu ses yeux superbes descendre sur moi, puis remonter. Jai vu le léger ''non'' que sa tête à esquissé dans la faible lumière du soir alors qu'un sourire en coin animait légèrement son visage extraordinaire. Si j'avais pu, j'aurais disparu dans les égouts, comme une sourie, d'ailleurs, mes pieds commençaient à m'entraîner au loin quand il a soudainement (et assez fortement) agrippé mon bras :

-« Alors?! » a-t-il malicieusement chantonné « On ne dit plus rien? Plus de rengaine politiquement incorrecte préfabriquée? »

- « P-pa-p-pardon! J'ai cru reconnaître quelqu'un d'autre d-désolé » ais-je menti

Très mal, sans doute, parce qu'il a ensuite dit :

-« Ne racontes pas de bêtises… »

Eclat de rire - puis, plus sérieusement- :

-« Allons le voir, ce film »

Il désigna le visage sur papier glacé de Brad d'un léger mouvement de tête :

-« Je n'aime pas être seul quand je m'amuse, tu viens avec moi »

Ce n'était pas une proposition, mais un ordre. Il a prit ma main dans la sienne, et m'a fait littéralement décoller du trottoir.

J'étais amoureuse.

-« Tu payeras les pop-corn »

Plus tant que ça, finalement…

Il ne s'est même pas proposé de payer mon ticket de ciné en contrepartie. D'ailleurs, il a payé le sien en petite monnaie, qu'il a presque lancé à la figure de la dame du guichet. Elle était médusée, j'étais morte de honte, il a remis tranquillement les mains dans ses poches. Comme je l'ai détesté ce type ! A chaque seconde un peu plus, alors que son sourire s'élargissait de plus belle, façon pub de dentifrice.

[En y repensant, j'ai plus tard appris à reconnaître, et me méfier de ce sourire de Judas. Mais sur le moment, au milieu de cette queue de gens qui s'impatientaient de plus en plus (compter de la monnaie, eh ! Ca prend du temps), je bouillais de rage. Option des plus dangereuses en face de ce grand mec super branché qui allait, je le sais maintenant, me dévorer toute crue.]

Je n'aurais pu passer de pire soirée. Ce mec -Gwen qu'il m'a dit qu'il s'appelait- était affalé sur son siège, à ma droite, s'empiffrant bruyamment et sans gène aucune, tout le long de la séance, des pop-corn que je lui avais grassement payé (n'est-ce pas une forme de racket?!). Non content de me torturer ainsi, il bousillait toutes les interventions de mon beau Brad (et dire que j'allais lui être infidèle…) avec des « pff », des « tché », des « ce n'est pas vrai… » et autres horreurs. Vous savez…le genre de bruits sournois et désabusés qu'un mec vous sort quand vous lui faîte mater American Idol alors qu'il y a le Super Bowl sur une autre chaîne.

Putain… j'ai rien capté du film et ce mec, je l'ai en horreur.

Un peu plus tard, en sortant de la salle, j'étais positivement furax et bien décidé à lui faire tâter de mon ire légitime de fan spoliée. Muette comme une carpe, j'attendais qu'il OSE faire un commentaire de plus. A vrai dire, je n'attendais que ça pour exploser. J'aurais pu le tuer de douze manières différentes, chacune assez spéciale…

héhéhé.

On pourtant marché en silence un bout de temps, jusqu'à ce trottoir fatidique où j'avais eu le malheur de l'aborder. Là, il s'est tourné vers moi, qui laissais toujours échapper des vagues subliminales d'instinct meurtrier. Il m'a sourit. Judas…va. J'ai immédiatement répliqué en le fusillant de regard. Il a continué à sourire, imperturbable. Merde, mon regard de la mort ne lui fait vraiment aucun effet. C'est un alien ce type ou quoi?! Il s'est penché. Eh? Pourquoi est ce qu'il se penche d'abord?!

-« C'est ici qu'on se sépare, ma toute petite »

Ah…je vois…Vas y torches t'en bien, du fait que tu as trois têtes de plus que moi. Ca renforce notre relation dominant/dominé, alors te gènes pas surtout. Après tout ce n'est pas comme si ça me posait un problème, que de ne mesurer qu'1 mètre 55…je dois bien avoir d'autres complexes sur le feu n'est-ce-pas?

Je devais encore être en train de me vautrer dans ma douleur de femme naine quand il m'a embrassé dans la nuque. J'ai sursauté en sentant le bout de sa langue me lécher la peau. La seconde d'après, ses cheveux luisants me sont tombés sur le visage, m'obscurcissant la vue. Et j'ai presque pu sentir son odeur, en fermant les yeux, qu'il était déjà parti.