XVII - Crépuscule

J'étais seule dans l'obscurité. Allongée sur le dos. Au milieu d'un grand lit. L'immensité de la pièce vibrait autour de moi comme les boyaux invisibles d'un énorme animal sauvage. Le silence m'assourdissait, épais comme une lourde couette de néant au-dessus de mon crâne. Mes yeux, grand ouverts, ne distinguaient rien…ne cillaient même pas. Epuisement et désespoir empêchaient le moindre de mes mouvements. Même respirer était un supplice. Immobile, je me sentais anéantie…vidée de toute substance et envie de vivre, mis à part cette picotante sensation qui torsadait et repliait ses anneaux au creux de ma poitrine, comme une vipère noire et brillante. Elle creusait, creusait un peu plus, creusait encore plus…jusqu'au fond, jusque l'âme. Démunie contre l'assaut, je me laissais lentement et complètement consumer. Elle était là. Elle m'emplissait. C'est tout. Je ne comprenais -ni ne cherchais à comprendre- la nature de cette émotion dévorante. Depuis combien de temps étais-je affalée ici, amorphe et transie? Aucune idée. Les neurones à exactement deux doigts d'un 404 error fatal, j'étais empêtrée dans une masse de souvenirs brumeux, comme emmêlés. Ils avaient ce genre de texture à la fois collante et sirupeuse qui vous glisse entre les doigts et laisse nauséeux. Le cœur au bord des lèvres, c'est à peine si je me rappelais de mon propre nom.

Le bruit discret d'une porte qui s'ouvre infinitésimalement se glissa jusque dans mon oreille. Trop fatiguée pour daigner bouger, j'enregistrais indifféremment le changement de luminosité sur le haut plafond au-dessus, le « clic! » étouffé du loquet qui se replace, puis le doux crissement du matelas qui s'incline. Une deuxième odeur se mêla à celle -humide- de plaies désinfectées, de cheveux propres et de larmes fraîches qu'était la mienne. C'était plus qu'une simple odeur, à vrai dire. Au-delà des fragrances boisées, musquées et orientales -sa signature exclusive- il y avait un je-ne-sais-quoi de pesant, de lourd. Si l'instinct maternel, ou l'attention obsessive avaient des odeurs reconnaissables, me rendais-je mollement compte, j'aurais eu le nez en plein dedans.

Le matelas ploya encore et je tournais la tête, faisant enfin l'effort de convenablement fusiller du regard la source de cet emmerdement. Il s'était couché tout près, les bras en oreiller derrière sa tête et son visage orienté vers moi…il m'observait. Rien de neuf sous le soleil.

Même là, même maintenant, même sans lunettes je ne pouvais m'empêcher d'être stupéfaite : son visage était si beau, si tranquille…adorable à un point tel que le serpent à l'intérieur remua de nouveau, brusquement, provocant une sorte de démangeaison brûlante dans mon estomac. C'est moi la fille dans l'histoire. Moi. Et lui, le mec. Pourtant, avec envie, je réalisais bien que jamais je ne serais comme ça, belle comme ça…alors que lui, sans même essayer, il-

à l'offense, il ajoutait l'injure. Oh vanité.

J'ai bien conscience de ne pas être rationnelle sur ce coup. Bien entendu, comment le serais-je?

Gwen est là, tranquille…propre…frais…tiré à quatre épingles…pas un cheveu de travers. Sa peau est lisse, lumineuse, miraculeusement débarrassée de toute trace de pilosité surabondante. Tout simplement…et détestablement…parfait. Comme toujours. Difficile de croire que pas plus loin que tout à l'heure, monsieur se battait coude-à-coude avec un monstrueux homme-rottweiler. Seuls ses yeux, luisant comme deux rubis incandescents dans la pénombre, étaient témoins de la violence de ce qui s'était passé. Et même ça, c'était plutôt cool en y pensant…presque flatteur. Comme si le type avait un quelconque besoin qu'on ajoute à son allure. Y a pas de justice. Pourquoi est-ce qu'il s'en sort toujours aussi bien alors que moi, je…je…

Je suis bouleversée et mon corps, tapissé d'une myriade de meurtrissures et de plaies…certaines sont apparentes et d'autres -beaucoup d'autres- de forme et de tailles différentes, impossibles à panser. J'ai pleuré. Tellement, tellement pleuré au cours de ces dernières heures. Trois des pansements qu'Eva m'avait plâtré sur la figures gisaient, mouillés, sur le drap humide…victimes du flot amazonien qui se déversaient inéluctablement de sous mes paupières gonflées. A me penser amoureuse, désirable et convoitée...conneries! Le résultat parle de lui-même, ya qu'à regarder comment ça a fini. Franchement, quelle idiote je fais! Ça m'apprendra à vouloir être ce que je ne suis pas, à me croire taillée de ce bois là. Une boulette…je suis une boulette…triste…ordinaire…fade, grosse et moche. C'est tout moi ça, y a rien à voir…et dans un millier d'année, ce sera toujours pareil, seulement, croyez-moi, j'ai bien l'intention de ne jamais plus oublier de me réciter ce mantra. On m'y reprendra plus. Quand je pense que la seule (et unique) raison pour laquelle Connor a voulu sortir avec moi est qu'inconsciemment il avait un faible pour l'entrecôte saignante sauce Alice,ça me fout en l'air. Et, ne vous faîtes pas d'illusions, ce salopard en face de moi est pareil, bien qu'il s'en défende. Je l'ai vu dans ses yeux. Pour eux, je ne suis qu'un steak sur pattes. Même là, je suis sûre qu'il lui faut toute la volonté du monde pour s'empêcher de me mordre le cuissot. Et après, ça ose te prendre l'air innocent! Rageusement, je balayais d'un revers de main les nouvelles fuites de tuyauterie qui émergeaient du coin de mes yeux. A quoi ça sert de pleurer maintenant?

Steak-girl. Difficile de faire plus pathétique.

Merde. Merde. MER-DEUH!

Je déteste être une victime. Fais chier…

Une lancinante chaleur se propagea du coin de ma paupière droite jusqu'à la tempe. Confuse, je clignais des yeux. Le pouce de Gwen était délicatement posé sur ma peau, ayant tout juste fini de chasser la larme bien grasse que j'avais (tout sauf conscience d'avoir) versé. Mes joues se hâlèrent d'une huée flamboyante exactement une nanoseconde avant que je ne balaie le doigt incriminé d'une claque impérieuse. Il ricana doucement. Ah, le culot de certaines personnes!

-« Eurk » sifflais-je, ma langue résonnant comme un fouet de cuir dans le silence épais de la pièce « …espèce de blaireau »

-« Je vais faire une exception et prétendre n'avoir rien étendu » murmura Gwen en penchant son visage sur le coté, ses yeux s'emplissant d'étoiles pourpres et hilares

Ma bouche se tordit en une grimace excédée et je levais la main pour le frapper à nouveau, mais il évita mon poing avec une facilité écœurante :

-« Comment te sens-tu? » demanda-t-il au bout d'un moment, ses yeux redevenant soudain graves

Je restais muette, prenant vraiment le temps de contempler la question…

comment me sentais-je?

-« Morte » répondis-je, mettant finalement le doigt dessus « …enfin, presque » me hâtais-je de nuancer en voyant la tête qu'il fit « …creuse à l'intérieur » bafouillais-je lamentablement en guise de conclusion, n'arrivant pas à trouver de meilleur image en fin de compte

-« Je pense comprendre » dit-il sur un ton neutre, deux iris pourpres probant prudemment les miens

Je souris faiblement. Pour une créature mythique et cannibale, l'énergumène avait l'air incroyablement inquiet. Awww...Est-ce là -oh, miracle!- un brin compassion que je vois? Ne suis-je pas un tantinet injuste, à vouloir le cataloguer si vite? Bah!Il y a tant de fautes…tant de pêchés capitaux et de défauts gros comme une maison que j'ai encore à lui reprocher. C'est pas non plus comme s-

Oh. Putain. De. Sa. Race.

-« CATHIE! » hurlais-je, en me redressant si vite que je réussis à le faire sursauter, reflexes surhumains ou pas

Avec tout ce qui m'est tombé dessus j'avais momentanément zappé l'affaire mais ça vient de me revenir…tu parles d'un claque! Pivotant lentement, je me tournais vers Gwen -mes yeux criant au meurtre- et enfonçais un genou dans le moelleux du matelas, descendant sur lui avec la superbe d'un cavalier de l'apocalypse. Il était resté là, sans remuer un cil, littéralement tétanisé sous les phares de mes yeux fous. Une vrai biche sur la nationale. Malgré les envies terminales d'homicide qui trottait dans mon cerveau de Range-rover, je dû quand même lui concéder la décence d'avoir l'air contrit. Et y avait intérêt! Il méritait un aller simple et sans escale pour l'enfer après ce qu'il avait fait à ma best. Mes mains dodues se refermèrent sur son coup blanc de leur propre volonté, enserrant sa gorge :

-« Parle » ordonnais-je dans un souffle « …t'as foutrement intérêt à prier pour que…tu…je…en tout cas…PARLE! »

Je sentis le mouvement frénétique de sa paume d'Adam qui dansait sous mes doigts : il déglutit, cherchant les mots pour se sortir de là vivant. C'aurait pu être drôle…c'est-à-dire si mon esprit était, en ce moment, disposé à autre chose qu'au massacre. Gwen avait les yeux étaient grand ouverts, écarquillés de peur alors qu'un des coins de sa bouche était agité de tics spasmodiques. On aurait même pu s'avancer à dire que sa pâleur naturelle s'était rehaussée de plusieurs tons mais avec le teint de lavabo qu'il a déjà et l'obscurité ambiante, ce n'était pas évident d'être sûr. Pff! Quelle gonzesse…rester là à trembler de peur en oubliant bêtement qu'il avait assez de force pour me zigouiller avec deux doigts. Cela dit, je faisais du bon boulot, le dominant de toute la (médiocre) envergure que m'octroyait mon un mètre cinquante-trois. C'était bon de voir que toutes ces années de terrorisme domestique exercées sur Beau ne m'ont pas servi à rien…

Mwa. Ha. Ha.

-« Je -koff!- peux tout expliquer » couina-t-il, décidément pas parmi les braves « …je vais…il faut qu'on se parle et je -koff!- sais bien qu-…voudrais-tu bien, s'il-te-plais, avoir la gentillesse de te refréner de m'étrangler un -koff!- court instant? »

J'acceptais à contrecœur…mais seulement parce que le tuer maintenant serait une punition bien trop douce qui, par ailleurs, ne satisferait pas ma curiosité. Je le lâchais, mes doigts se desserrant un à un puis, finalement, me laissais retomber sur une fesse. Ma carcasse s'enfonçant dans le matelas, je levais les pieds et, dans un grognement vénéneux, croisais les talons d'un mouvement dominateur sur le haut de sa poitrine. Qu'il la sente, ma colère! Qu'elle lui pèse comme le chagrin de Cathie me pèse, à moi, Na!

-« Craches le morceau »

-« Il faut à tout prix que tu réalises que, même si je suis en faute, je ne pensais pas que Cathie aurait un jour à vivre une situation comme celle d'aujourd'hui » s'empressa-t-il de dire, défendant son honneur « J'éprouve énormément d'affection pour elle, vois-tu, et l'idée de lui faire du mal ne m'a jamais effleuré. C'est plutôt le contraire, m'en serais-je douté une seule seconde que j'aurais fait mon possible pour lui épargner cette épreuve. Tu me crois, n'est-ce pas? »

Gwen brava mon regard, essuyant ressentiment et colère pour chercher, au fond de mes yeux, une trace de soutien ou un quelconque lambeau de foi en lui. Sans aval…je n'ai rien lâché, chaque seconde un peu plus emmurée dans le froid de mon silence. Il était bel et bien seul sur ce coup :

-« Je regrette ce qui est arrivé, je te l'assure. Il faut, cependant, que je t'avoue que la grossièreté dont Connor a fait preuve m'a forcé à réaliser…et comprendre…que le mensonge n'était pas une option viable. Nous…je…Alice, d-donne-moi une chance de te confesser à quel point mes sentim- »

-« Oh, abrège » l'interrompais-je d'une voix forte, clairement agacée par le flot ininterrompu de ses pompeuses conneries « …la seule chose qui m'intéresse, c'est de savoir si Cathie va bien. J'ai pas pu la voir…et rien ne dit qu'elle décroche, si je l'appelais maintenant donc d'ici demain ma seule source d'infos, c'est toi. T'as réussi à la rattraper n'est-ce pas? Tu lui as parlé? Elle prend ça comment? »

A mon grand étonnement, ces inquiétudes légitimes furent accueillies par une minute chrono de silence de mort. Pire que l'année dernière quand on a perdu le Superball…là, au moins, on entendait le faible écho des sanglots de mâles humiliés dans la nuit…

Quoi? Qu'est-ce que j'ai encore dit?!

Je haussais les épaules, incapable de comprendre pourquoi il me dévisageait muettement comme ça. En ce qui me concerne, je suis bien la seule à parler de choses sensée ici…demander des nouvelles de sa best, y a quoi de gore là-dedans? C'est pas comme si je venais d'insulter sa grand-mère quand même! Après une mini-infinité passée à avoir l'air d'un con, Gwen détourna enfin les yeux, laissant échapper un truc entre la plainte torturée et le soupir dégouté :

-« Sais-tu seulement combien c'est dur pour moi de…de prononcer ces mots? » gémit-il à travers des dents serrées avant de plaquer une main sur son front « La quantité de courage que ça demande? »

-« Evidement, qu'est-ce que tu crois? Faudrait être totalement dépourvu de conscience pour pas l'avoir mauvaise après le sal coup qu- »

-« Ce n'est pas de ça » me coupa sèchement Gwen « …dont je te parle »

Je restais un moment interdite, tournant ce qu'il m'avait lâché dans tous les sens à l'intérieur de ma tête…

Mouais…peux le dire sans honte : rien capté.

-« De quoi diable est-ce que tu causes alors? » demandais-je, totalement mystifiée

Il ne répondit pas. Au contraire, ses lèvres pleines se pincèrent et il me lança un regard mauvais de sous ses longs cils, m'en voulant d'être aussi…euh…en tout cas, il m'en voulait, c'est clair, rien la manière ostensible dont il a tourné la figure de l'autre coté, après ça. Honnêtement, j'ai pas compris du tout. Son trip me filait la migraine. Où il est-ce qu'il voulait en venir? Je ne lui avais rien fait, moi :

-« Oh, Ca vaaaa » soupirais-je finalement, me résignant à l'amadouer « …dis-le moi, c'que t'as à dire, qu'on en finisse »

-« Oublie » maugréa Gwen, fixant toujours le mur d'en face d'un œil obstiné

Je refermais la bouche, écœurée, avant de me laisser retomber sur le dos. Comme si j'étais pas déjà assez crevée...mais non, faut encore se taper le caprice de monsieur. Oh, et puis zut! Qu'ils aillent tous se faire voir! Les bras en croix, je laissais le silence m'engloutir à nouveau…

tellement fatiguée, moi.

J'allais fermer les yeux pour enfin sombrer dans un sommeil providentiel quand quelque chose ayant grosso modo la température d'un volcan en éruption entra en contact avec mes pieds, manquant d'un cheveu de me faire sauter hors du lit de surprise. Me disloquant presque deux vertèbres dans l'opération, je relevais brusquement la tête, une expression affolée tenant exactement deux secondes sur mon visage avant laisser sa place à une autre, de méfiance…ou plutôt, de perplexité.

Poil-de-carotte-mutagène s'était, à ce qu'il semblait, décidé à revenir à de meilleurs sentiments : un pli incertain froissait légèrement les sourcils droits au-dessus de ses yeux immenses et, en l'occurrence, baissés alors que sa lèvre inférieure subissait une torture méticuleuse, prisonnière entre ses dents qui la mordillaient doucement. Curieuse, je suivais son regard pour découvrir -à mon étonnement le plus total- ce qui m'avait donné, à l'instant, cette sensation de combustion spontanée : ses mains…sur ma peau! Deux larges enchevêtrements de tendons et de muscles…dix doigts lisses et déliés occupés à parcourir la surface de mes petons dodus, dénouant les points douloureux et infusant leur chaleur jusque dans la moelle de mes os fendus.

Bien que l'intimité du geste ne me mette mal à l'aise, je vais pas être malhonnête au point de vous dire que c'était désagréable. Tellement le contraire, en fait, que je ne pu retenir le lourd soupir qui s'échappa de ma bouche et laissait se renfoncer mon crâne vide de toute objection dans l'épaisseur du matelas. C'était presque incroyable de ressentir tout ce que les mouvements précis de ses doigts bouillants sur la plante meurtrie de mes pieds pouvaient achever…muette de ravissement, je doutais soudain que le nirvana ne soit si loin en fin de compte. Au ton satisfait que le bougre prit en ouvrant la bouche, un moment plus tard, je me rendis compte que me rendre aphone avait été, dès le départ, le but recherché:

-« Sais-tu, mon Alice, quelle est cette minuscule imperfection qui marre l'éclat de la si précieuse petite chose que tu es? » me sorti-t-il de nulle part, inclinant légèrement son visage sur le coté pour jauger ma réaction

Je clignais stupidement des yeux, trop embrumé par l'orgie de massages à laquelle j'étais soumise pour processer de si longues phrases :

-« Tu ne devines pas? Non? C'est très simple, pourtant. Evident, même. Voilà…ton problème, très chère, est que tu ne m'écoutes jamais » dit-il d'une voix riante « …et ça me vexe. Affreusement. Horriblement. Tu ne pourrais deviner à quel point. Non, non…inutile de le nier, nous savons tous deux que c'est la vérité »

petit cré-

Attentif aux fluctuations de mon humeur, Gwen choisi cet instant précis pour faire quelque chose d'absolument délicieux à ma cheville gauche, m'arrachant un nouveau frisson. La suite, vous vous en doutez…en pleine extase, je ne pu que le foudroyer tièdement du regard pour son impudence, chose à laquelle -je n'en doute pas- il était parfaitement disposé à s'accommoder :

-« Je suis convaincu, vois-tu, que l'unique chose ce qui nous empêche de communiquer, toi et moi, est cette maudite propension qui est la tienne à être un âne » poursuivit-il sereinement, à mon irritation la plus complète « M'aurais-tu, une seule fois, prêté un quelconque crédit que nous aurions pu nous éviter un bon nombre de disputes et désagréments. Tu aurais, par exemple, ignoré mon imbécile de parent et épargné ta famille d'un grand danger…que dis-je? Aurais-je eut la moindre chance avec toi que l'idée de provoquer ce fiasco, en sortant avec ta meilleure amie, ne m'aurait jamais effleuré. Comprends-moi bien, je n'affirme pas être sans reproches, loin de là, mais qu'étais-je supposé comprendre à ton agressivité? A ton rejet viscéral de ma personne? Alice, je suis supposé être une créature des ténèbres! Tu ne pouvais décemment pas t'attendre à…à ce que j'abandonne! Je n'ai pas assez de noblesse d'âme en moi pour ne pas essayer de te blesser en retour, ne serait-ce que pour que tu sentes à ton tour ce mal que tu me faisais! Je me sens coupable envers Cathie pour l'avoir entrainé là-dedans, pour avoir tiré avantage de ses sentiments, mais je ne regrette pas le moindre de mes gestes à ton égard. Absolument pas. En aurais-je l'occasion, que je recommencerais. Tout. Sans exceptions »

Ça va sans dire qu'à peu prés au milieu de tout ce qu'il venait de me déblatérer comme inepties, les vertus apaisantes du massage de pieds étaient devenues le proverbial bébé jeté avec l'eau du bain…la si précieuse petite chose que j'étais, dixit Gwen, tremblait de fureur :

-« C-…comment est-ce qu-…parce que tu crois vraiment » m'escrimais-je, estomaquée, me battant autant avec ma langue récalcitrante qu'avec les membres endormis qui m'empêchaient de redresser correctement « …que me VOLER ma meilleure amie est une sorte de vengeance?! »

Si j'avais pu, je l'aurais giflé…ne serait-ce que pour effacer l'étroit petit sourire qui se dessinait sur son visage :

-« Ah, nous-y voilà » remarqua-t-il tranquillement « …mon erreur fût de croire que te voler Cathie, comme tu l'exprimes si bien, me permettrait de voler ton cœur. C'était, bien sûr, sans compter ta faculté miraculeuse à te méprendre sur les intentions des gens »

Quoi?!

-« ESPECE D- »

-« Calme-toi » se hâta-t-il, avant que je ne puisse mobiliser les décibels nécessaires, de m'interrompre « …ça ne te servirait à rien d'hurler maintenant, j'ai déjà été exposé comme un minable devant tous ceux dont l'opinion pouvait avoir la moindre valeur à mes yeux, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué. Peter, Hannah, Stephen, Cathie…ils me méprisent tous à présent. Particulièrement Cathie, elle…elle… »

Mon ire se dégonfla comme un ballon de baudruche au soleil quand je vis la lueur hantée qui s'était allumée au fond de ses yeux pourpres lorsqu'il avait prononcé ces dernières syllabes. Grave. Ca m'avait l'air très, très grave :

-« Quoi, quoi? » le pressais-je, avide de détails « Pleuré? T'as frappé? A pété un câble? Elle a fait QUOI?! »

-« Ce… » balbutia-t-il en secouant lentement la tête, ses yeux perdus dans le vide « …ce n'est pas tant qu'elle ait fait tout ça…en même temps…c'est plutôt. Je ne sais pas com- »

-« ...mais parle, bon Dieu » couinais-je, réalisant, avec une sorte de fascination détachée et morbide, que je pouvais à présent entendre les battements de mon cœur affolé résonner clairement dans mes oreilles

-« Elle avait l'air perdu » dit-il enfin, ses yeux rencontrant les miens avec une expression anxieuse « …ses lèvres disaient une chose et…et son esprit, que je pouvais aussi entendre en agrippant ses bras pour tenter de la maîtriser, en disait une autre. Je n'avais jamais vécu quelque chose de semblable, on aurait dit…ce qu'elle ressentait était trop fort, comme si elle s'écroulait de l'intérieur, c'était insoutenable. Je n'ai…avec quelqu'un de proche, je n'ai jamais…à y penser, le fait que j'ai dû me sauver en plein milieu n'a pas été pour arranger la situation non plus »

Je le dévisageais, atterrée. C'était l'euphémisme du siècle! J'ose à peine imaginer dans quel état j'aurais été si le garçon que j'aimais, non content de m'avoir manipulée et menti depuis le début, m'avait planté en pleine dispute pour…pour…

Mais qu'est-ce que j'ai faaais…

Nauséeuse, je baissais les yeux sur les mains noires et potelées qui gisaient, inutiles, sur mes cuisses. Qu'est-ce que j'avais encore fait?! Quelle horreur avais-je encore causée?! Depuis toujours, depuis qu'on était petites, à chaque fois c'était moi qui…

-« Tiens… »

Interloquée par le son éraillé mais mélodieux de cette voix qui venait de murmurer dans mon oreille, je levais les yeux. Etonnée, je ne vis au début qu'un mélange aqueux de tâches rouges, pourpres et blanches, clignant des yeux avant de comprendre que c'était mes propres larmes qui m'aveuglaient. Revenue à moi, je posais alors le bout glacé de mes doigts tremblants sur l'étoffe cotonneuse que Gwen me tendais, acceptant avec gratitude ce mouchoir providentiel. J'y enfouis mon visage, autant pour cacher mon visage à la face du monde que me le cacher à moi-même. J'ai recommencé. Après m'être jurée de ne plus jamais le faire, je l'avais encore poussée, la jetant à terre à nouveau. Dieu seul sait quelle cicatrice elle aurait, cette fois…quelle horrible trace blafarde s'étalerait, longue et mince dans son esprit, me tuant à petit feu chaque fois que j'y poserais les yeux, incapable d'oubli-

-« Hic! »

C'EST CA!!!!

-« T-tu… » demandais-je soudain, un lambeau d'espoir se rallumant dans les ruines de mon cœur délabré « …tu p-p-pourrais…p-pourrais…Gwen…G-Gwen! Tu pourrais lui e-e-effacer la mémoire! Fais lui oublier tout ça! Fait qu'elle n'ait plus mal, qu'elle ne souffre plus, je t'en supplie! Vous allez le faire p-pour Beau a-alors, tu peux le faire pour elle, non? »

-« Alice… »

-« Non » m'écriais-je alors, refusant de comprendre pourquoi il faisait cette tête là au lieu de voir que mon idée était la seule alternative, la seule possibilité de tout réparer « N-non! Non, non, non! Réponds-moi! Parle! Tu…fais-le. Fais-le, s'il-te-plait ! Je jure que je ferais tout ce que tu veux! »

Pourquoi? Pourquoi est-ce qu'il restait là à…à me regarder comme ça alors que…ne v-voyait-il pas? Ne voyait-il pas que ça allait me tuer? Que c'était en train de me t-tuer?! Je ne pouvais pas…je ne pouvais plus, je-

-« Il faudrait alors aussi effacer la mémoire de tous ceux présents dans la pièce à ce moment là, sans compter tous ceux à qui ils ont, ensuite, raconté l'histoire. A la vitesse où les rumeurs se répandent, cela ferait presque une centaine de personnes, Alice. Ce sont des opérations délicates qui peuvent…ne serait-ce que si on omet une seule personne » expliqua Gwen d'une voix pincée, passant la main dans ses cheveux longs « …je n'ai pas ce genre de puissance, sans parler du fait que je ne vois pas comment…rien que de penser à la quantité d'énergie nécessaire à faire cela, c'est… »

-« Et…et ta sœur? » réattaquais-je, refusant de lâcher le morceau « Elle…elle…je sais qu'elle est forte. Je sais qu'elle peut le faire! Connor et…et même ce type tout blanc qui lui ressemble, ils avaient incroyablement peur d'elle! Je l'ai vu, j'étais là! Elle peut le faire! Brunilda peut le faire! »

Gwen laissa échapper un juron. Ses traits de exprimèrent une sorte de perplexité incrédule et je du me retenir pour ne pas hurler…« aide-moi » répétais-je inlassablement à l'intérieur de ma tête, « aide-moi, aide moi, je t'en supplie » :

-« Ce n'est pas possible, Alice » répéta-t-il d'une voix blanche, ses yeux notant avec inquiétude l'effet de ses mots sur moi « …je comprends la gravité de la situation à tes yeux mais ce n'est pas pour autant qu'elle se laisserait convaincre. Elle refusera. Brunilda ne fait pas ce genre de choses »

-« Mais…m-mais c'est ta petite sœur!! C'est qu'une gosse, elle- »

-« Ce n'est pas ma sœur, Alice. C'est ma nourrisse…et celle de ma mère avant moi…c'est Brunilda qui m'a élevé et, malgré son apparence, crois-moi si je te dis que ce n'est pas demain la veille que je pourrais la convaincre de faire une chose pareille »

il déconne?!

Je sentis ma mâchoire se décrocher. Ouvrant des yeux ronds, j'essayais stupidement de comprendre ce que ses mots voulaient dire, ma gorge subitement sèche :

-« T-tu veux dire…quoi?! »

-« Elle a soixante-dix ans, Alice » continua Gwen, plus sérieux que jamais « …peut-être même soixante-et-onze ou soixante-douze, personne ne sait. La déclarer à l'état-civil n'était pas vraiment une priorité pour ses parents, à l'époque. Tout cela pour te dire que les rapports d'autorité, entre nous, ne vont pas dans le sens qu'initialement tu imaginais. Elle donne les ordres, pas le contraire…je suis désolé »

Hein?!

-« J'aurais mis ma main au feu qu'elle a neuf ans! »

-« Je sais » renchérit-il « …c'est précisément pour cela qu'il est plus commode de la présenter comme ma sœur. C'est une longue histoire mais, pour te la résumer, Brunilda n'est pas né un vampire. Cette apparence est le dernier vestige qui reste de l'époque où ma Nanny l'a changée. Elle gardera à jamais ce corps, comme figée dans le temps, sans grandir ni vieillir…ce qui ne l'empêche absolument pas d'agir en adulte. Tout cela pour te dire que je peux, sur l'instant, penser à au moins cent raisons qui lui feront refuser de te rendre ce service »

-« Oh… »

-« Je comprends parfaitement ce que tu peux ressentir » soupira finalement Gwen, prenant une de mes mains dans les siennes « …et je suis désolé »

J'avoue, j'ai laissé échapper un grognement évasif devant ce soudain accès de compassion…après avoir tiré dans le pied de mon plan génial et tout ce qu'il trouve à me dire est un stupide « je suis désolé ». Ce n'était pas ça qui m'aiderait à me sentir moins minable, ni à changer quoi que ce soit de ce qui s'est passé…

-« Ecoute, te torturer de cette manière ne vas rien arranger et tu le sais très bien »

-« Ouais, ouais mai- »

-« Ce qui me fait penser » me coupa Gwen, changeant soudain de sujet « …que je suis monté ici pour venir te chercher pour t'escorter au sous-sol. Le laboratoire d'Edmond est enfin prêt à accueillir la petite expérience dont je t'ai parlé tout à l'heure, tout le protocole nécessaire à nous permettre de creuser au fond de cette affaire étant en place »

-« Il a fini par arriver, ton père? » demandais-je d'une voix pâteuse, faisant un effort surhumain pour me rappeler du contenu de la conversation éclair que nous avions eût quelques instant avant qu'Eva et un domestique ne me traînent violement vers la salle de bain la plus proche

sur deux étages, quand même. Je tiens à le signaler.

Gwen acquiesça d'un mouvement de tête avant de gracieusement se lever et aller ouvrir la porte. Il s'immobilisa sur le seuil puis se retourna, sa longiligne silhouette de mannequin se découpant nettement dans la lumière qui se déversait du couloir :

-« Tu viens? »

Je soupirais, me résignant -pour la millionième fois, aujourd'hui- à le suivre.

*

Un pas tremblant mais résolu me fit passer le seuil de la porte que Gwen tenait ouverte. Instantanément, je plongeais dans le cocon de lumière dont elle marquait l'entrée et, comme des milliers de petits soleils, les surfaces lisses et blanches des carreaux de céramique tout autour dardèrent leurs rayons aveuglants sur moi. Marquant une pause, j'esquissais un geste pour me protéger les yeux, inspirais profondément puis, baissant la main, invoquais un quelconque vestige de courage qui me resterait. C'était donc ça, le fameux labo…l'endroit me fit plus penser une planque d'agent secret qu'à un quelconque repose-incubateur : fines parois de verre…tables minimalistes, rutilantes…matériel scientifique et informatique hi-Tech…on aurait dit qu'Iron Man lui-même s'était chargé de la déco. Mes yeux médusés suivirent les kilomètres de câble optique qui serpentaient à travers la salle jusqu'à tomber sur celui qui -tout en charme décontracté- nous souriait, sereinement assit sur un tabouret à trois pieds au fond de la salle :

-« Mais c'est James Bo-…erm! C'est euh…le…euh…vous êtes le c-collège du père d- » je m'écriais, surprise, pointant stupidement mon interlocuteur du bout de l'index.

Comme d'habitude, je n'ai réalisé la grossièreté de mon geste qu'un seconde trop tard, d'où cette incapacité foudroyante à finir ma phrase et ma soudaine compulsion à regarder mes pieds

mouais, le fait que j'ai impérialement rougi de honte doit aussi être une indication, je suppose.

A mon soulagement le plus complet, cet involontaire élan de familiarité ne fit pas se départir mon hôte de son sourire…au contraire, quelque chose dans le tressaillement du timbre grave de sa voix me fit soupçonner le fou rire qu'il retenait à grand peine en répondant à ma maladroite recognition :

-« C'est Doyle, Edmond Doyle. Pour vous servir mademoiselle » roucoula-t-il, se levant de son siège pour nous accueillir

Gwen me poussa dans le dos, aidant la limace muette de stupeur que j'étais devenue à naviguer à travers ces eaux troubles le temps que mon cerveau subjugué ne redémarre. Je le reconnaissais ce type! Dans le parking, il…celui qui…et exactement les mêmes pompes, en plu- Edmond Doyle! J'me rappelle, il avait bien dit que c'était son nom, il-…C'était lui! LE « vieux beau » qui nous avait serrés la main dans la voiture garée devant l'I2R le jour où Phoebe était arrivée en ville! Pas possible que je confonde : cette dégaine, ces chaussures de frimeur et…

et…le père de Gwen?

Mais c'est quoi ce genre de coïncidences foireuses, BORDEL?!!

Remarque j'aurais dû m'y attendre…qu'est-ce qu'il y a de surprenant là-dedans?! De pareils frimeurs…cet égo éhonté, ça pouvait qu'être de famille. Maintenant que j'y pense, c'est du genre évideeeeent que, dans tout Lakeville, il n'y ait que ce type pour avoir l'envergure nécessaire à être le père du fantastique, de l'éblouissant, du mirifique Gwenllian Breen : même allure proprette, même air de pas y toucher, même tendance à se mettre à scintiller de coolitude à des moments inattendus. Pouvaient qu'être parents…

tche!

Cependant, malgré ce soudain blasée de la vie genre j'en-vois-des-comme-ça-tous-les-matins que j'éprouvais sur le moment, aujourd'hui n'était pas encore le jour où je serais prête à faire mauvaise impression devant un adulte. Ouais, ouais…ramenez-la autant que vous voudrez, je ne suis simplement pas conditionnée pour, c'est tout…mes cocos, l'éducation façon Eliane Deveau -sous le verni- est quasi-militaire. Même là, je peux sentir la taloche que me donnerait ma mère du fond de mon subconscient si je me comportais mal :

-« Bonsoir, monsieur » articulais-je d'une voix faible « …enchantée de vous revoir »

-« Le plaisir est partagé, princesse »

Ooooh…eh bien, eh bien…si vous le dites, monsieur Bo-Doyle…qui suis-je pour protester?!

-« Il suffit » dit alors Gwen, ses intonations rocailleuses rebondissant par écho sur les parois brillantes de la pièce « …de…euh…ces salutations prolongées »

-« Prolongées? » s'étonna le père (qui avait décidément plus l'air d'être son grand frère qu'autre chose, à mon humble avis) en levant un sourcil épais « Comment ça, prolongées? »

Je tournais la tête, intéressée :

-« C'est juste que…enfin » se démena le fils, toutes joues roses et narines palpitantes « …ce n'est…euh…pas le moment de faire de...hem…de l'humour »

Ce fût plus fort que moi : je pouffais de rire, aussitôt imitée par Edmond qui adressa un clin d'œil à l'autre avant de se retrancher derrière son bureau. Quel abruti, ce mec…se faire avoir comme ça alors qu-

-« Est-ce que ça va? »

Le ton affolé que prit cet idiot eût, malheureusement, le désagréable effet de me faire descendre de mon nuage…juste à temps pour me rendre compte que ces éclats de rire s'étaient -sans même ma permission- transformés en sanglots…vexée par ma propre vulnérabilité, je m'emmurais dans un mutisme maussade, laissant une large main enroulée autour de mon coude trainer jusqu'à la chaise la plus proche. Avec toutes ces larmes à essuyer, j'étais de toute façon trop occupée pour avoir l'énergie de lutter contre ce contact étonnement intime :

-« Laisse, c'est cool » lui assurais-je à la première occasion, priant pour plus d'espace « …ça va, je te dis »

Détournant vivement la tête, je m'appliquais à faire revenir à la normale cette traitresse de respiration laborieuse qui me mettait dans l'embarras. Pour une fois, je fus reconnaissante de ces mèches perpétuellement emmêlées et de cette frange qui poussait trop vite…d'épaisses boucles encore humides ombraient mon visage, dissimulant toute cette faiblesse aux yeux du monde.

J'ai juste besoin d'un peu de temps. Ca va aller. Je jure que ça va aller…

-« Tu voudrais peut-être un verre d'eau? » s'entêta-t-il malgré mes protestations, rivant sur moi ces grands orbes au pourpre inquiet qui ne faisaient qu'aggraver exponentiellement la situation

C'est qu'il s'en donne à cœur joie, ce salopard…Hey! Pas la peine d'exagérer, j'vais pas défaillir pour si peu, merde…

-« Naaaaooon, Gwen! Non » m'écriais-je, excédée, le poussant hors de ma bulle du plat de la main « …je veux ni d'aide, ni d'eau, ni de tisane aux herbes! Je veux en finir ici! Et vite! Je suis crevée, moi…et tu m'as promis que demain, à la première heure, on irait à l'hôpital! »

Il cligna les yeux, hébété :

-« Mais… »

Rhoooo…quel imbécile! Je ne suis pas encore invalide, met-le toi bien dans la tête une fois pour toutes et arrête de me faire chier avec ton instinct maternel mal pla-

Oh, vous ça va! Je n'en ai rien à battre d'être la dernière des garces! Alice est parfaitement CAPABLE de s'occuper d'elle-même…oui, oui…je vais finir seule, grosse et moche et vous savez quoi?! Je. M'en. Fous. Le prochain qui la ramène, je lui pète le nez, capiche?!

-« Bien! » dit Edmond d'un air enjoué, venant à ma rescousse « Si tout est clair, qu'attendons-nous pour nous y mettre? »

Hallelujah!

Je posais les deux coudes sur le bureau et me penchais en avant, attentive. C'est là que remarquais, pour la première fois, les deux récipients carrés posés cote à cote au milieu de la table…à l'intérieur de chacun d'eux reposait, métal et pierre contre parois de plastic translucide, une chevalière ouvragée en argent massif. Je reconnu celle de Connor qui, à droite, était couverte de sang séché et de particules diverses…l'autre, immaculée, devait certainement appartenir à Gwen. Edmond, qui avait suivi mon regard, croisa les doigts devant lui :

-« Vous y connaissez vous un peu en sciences, mademoiselle? » me demanda-t-il, les commissures de ses lèvres pleines remontant légèrement pour découvrir une rangée de dents blanches et droites

-« Pas vraiment » avouais-je, rougissant à nouveau « …je suis nulle, j-j'ai même failli reprendre une année à cause ça »

-« Ce n'est pas grave » m'assura Edmond, se frottant les mains « …on va trouver un moyen -je peux vous tutoyer? Oui? Parfait- de t'expliquer l'essentiel pour que tu comprennes bien se qui va se passer dans un instant »

-« …d'accord »

Mes yeux se posèrent avec réluctance sur le premier plateau, qu'il venait de pousser vers moi. Ma gorge se serra : quelques traces de boue et de sang séché obscurcissaient la patine du bijou, attirant le regard…mais c'était tout. Un peu de crasse et quelques tâches brunâtres. Voilà ce qui restait du moment où j'avais cru…Edmond se remit à parler et j'arrachais mes yeux du récipient, réprimant un frisson :

-« Voici la chevalière de ton agresseur » dit-il, confirmant mes déductions « …ce genre d'objet sert, en gros, de marqueur…ou de détecteur, si tu préfères…permettant de savoir quand on se trouve en présence d'une chose qu'on recherche »

Mon interlocuteur tira des gants en latex du distributeur en carton posé devant lui, les enfila puis, avec une délicatesse extrême, saisi l'anneau crasseux entre son pouce et son index gauche, le portant à hauteur de mes yeux :

-« La pierre que tu vois là n'est pas une gemme ordinaire. Pas qu'elle ait de grande valeur -me dirais-tu- mais, néanmoins, l'étonnante faculté d'entrer en résonance avec n'importe quelle hémoglobine humaine à laquelle on la met en contact. Concrètement, ça se traduit par un changement de coloration de la roche, allant du noir au rouge selon la compatibilité du donneur à la séquence d'ADN prédéterminée lors de son conditionnement »

La bague fut replacée avant que deux yeux noirs et chaleureux ne se reposent sur moi :

-« Rien d'exceptionnel en somme, malgré les apparences…» m'informa-t-il, tirant sur ses gants « …ces objets sont fabriqués par mes semblables depuis des siècles. Malheureusement, il la portait au moment de forcer ta porte…elle donc a pu être contaminée par le sang de Zoé ou ceux des cousins pendant qu'ils se battaient. Cette vague couleur résiduelle encore visible pourrait d'ailleurs être la cause de Connor lui-même…ou de mon fils…impossible de savoir »

-« Tu veux dire que les résultats du scan sont déjà disponibles? » s'étonna Gwen, ouvrant la bouche pour la première fois depuis un long moment

Hochant la tête, Edmond produit de nulle part une espèce de plaquette métallique sur laquelle s'étalait un large écran à cristaux liquide. Il la lui tendit à bout de bras :

-« Tiens, mais je doute que ça ne te serve » dit-il « …je n'ai rien pu en tirer. Les données recueillies par la bague sont irrémédiablement polluées…ne nous décourageons pas pour autant, c'est là que notre Alice, ici présente, entre en jeu »

Cette conclusion inattendue ne fut pas pour me rassurer. Déglutissant, je jetais un œil sur l'autre bague, qui m'était désignée de la pointe d'un long index ganté :

-« Celle-ci, par contre, n'a pas récemment été exposée à quelque fluide sanguin que ce soit. C'est miraculeux mais nous voilà, grâce à ça, avec le réceptacle parfait pour notre petite expérience. Je n'ai besoin, pour commencer, que d'un petit échantillon de ta part, princesse »

é-é-échantillon?

Je compris, puis écarquillais les yeux…stupéfaite :

-« V-vous voulez dire…juste u-une prise de sang, j'espère? »

-« Bien entendu »

Je fronçais les sourcils. Pas qu'il m'ait l'air malhonnête -au contraire- mais après une journée pareille, j'étais un peu réticente à me laisser ponctionner…et qu'importe la manière. Je coulais un regard en biais vers Gwen -il était toujours absorbé dans la manipulation de sa plaquette électronique- puis me léchais discrètement les lèvres :

-« Je veux bien » répondis-je finalement, une pointe d'hésitation dans ma voix « …seulement, j'exige qu'on me dise d'abord pourquoi »

-« C'est très compréhensible » acquiesça Edmond, se grattant une joue « …et tout à fait légitime comme condition. Il est hors de question de te forcer à faire quoi que ce soit qui puisse te déplaire, rassures-toi »

J'expirais, soulagée. Après tout, seule, sans défense et, en plus, sur leur territoire…j'avais beaucoup de chance d'être traitée avec autant d'égards. C'est sans parler, bien sûr, du fait que chacun d'entre eux devait -au bas mot- être cent fois plus forts que moi…rien ne les empêcherait de me maîtriser en un clin d'œil et recueillir ce damné échantillon par la force

voire pire.

Edmond se leva, s'éloignant en direction d'un coin de la pièce. Il me fit signe de le rejoindre…laissant Gwen derrière, nous traversâmes le laboratoire pour nous arrêter devant un plan de travail en céramique. En face de nous, une énorme paroi translucide semblait, au vu de l'amas de fils qui reliaient entre elles certaines extrémités des deux entités, servir de moniteur à l'unité centrale posé sur le sol. Mon hôte se mit à pianoter expertement sur le clavier posé près d'un évier en inox, faisait s'afficher une série de document sur l'écran futuriste, dont quelques diagrammes et des images qui s'ouvrirent en haute résolution.

Je restais bouche bée, reconnaissant brièvement quelque chose s'apparentant à des hiéroglyphes…ces images, s'ouvrant les unes après les autres, étaient des dessins, des photographies de documents d'archives ou des reproductions en relief d'œuvres d'art. Certaines montraient des sculptures, des gravures, des parchemins, des tentures…elles mettaient toutes en scène des personnages, féroces et magnifiques, impliqués dans des situations -à ce que je pouvais en juger- soit gores, soit graphiques. D'autres encore exhibaient des amas de lettres cursives, de pentacles et autres symboles dont j'ignorais totalement le sens. Tout ce que je pouvais dire était que ces photos semblaient provenir des quatre coins du monde…et avoir l'air de dater :

-« Allons-y » lança Edmond, me faisant signe de m'assoir

J'obéissais et tirait la chaise posée à proximité d'une main distraite, toujours absorbée dans la contemplation des larges images qui s'étalaient sur l'écran transparent. Une d'entre elle, en particulier, attira mon attention…c'était la reproduction d'une gravure, ou peut-être d'un bas-relief, représentant un étrange lézard ventru qui avait replié ses anneaux sur lui-même, se mordant la queue. Ma bouche s'ouvrit toute seule alors que je pointais un doigt hésitant dans sa direction :

-« Je-je connais ça » articulais-je lentement, essayant de me souvenir avec une telle violence que je sentis mon front se plisser dans l'effort

-« Ouroboros, le grand serpent »

Je sursautais, me retournant pour découvrir Gwen qui, debout derrière moi, refermait tout juste la bouche. Il me coula un regard impassible, croisant les bras dans son dos après avoir posé la plaquette de son père sur la table :

-« C'est l'emblème de ma famille » spécifia-t-il pour ma gouverne, haussant un sourcil « …on en avait déjà parlé, il y a longtemps, rappelles-toi »

Mes lèvres s'arrondirent dans un « Oh! » muet et très peu flatteur…ne serait-ce que pour mon prétendu intellect. Et voilà! Qui c'est qui passe, encore une fois, pour une débile? Il n'y a décidément que moi pour zapper ce genre de détail. Ce grand idiot, là-bas, portait souvent un tas de fringues avec le même symbole imprimé dessus. Je suis bien placée pour le savoir, il avait même des mouchoirs de poche brodés avec ce truc, nom de Dieu! Même dans la maison. Rien que le vitrail, en bas de l'escalier…

dire que je suis passée devant il n'y pas dix minutes.

-« Ce n'est pas juste un dessin, ou juste un serpent » dit Edmond, fermant gracieusement les yeux sur ce moment de solitude extrême qui venait de me tomber dessus « …comme beaucoup d'autres choses concernant les Hommes et leur Histoire. C'est un code, un symbole…il sert de désignation à quelque chose d'autre »

Appuyant ensuite sur « entrée », il fit défiler les fenêtres jusqu'à tomber sur celle qu'il cherchait : un génotype humain complet avec, ça et là, des annotations faites au marqueur fluorescent. La souris survola un coin de l'image un court instant avant qu'un double-clic ne magnifie une portion spécifique du tableau, mettant en évidence un chromosome bien particulier :

-« …X » soufflais-je, reconnaissant immédiatement l'image

-« Correct » confirma Edmond, une pointe d'appréciation dans la voix « …je vois que ta nullité est relative, princesse »

-« Non…oui mais, euh…là, en fai- »

-« Ce n'est pas de la fausse modestie » intervint Gwen, un air placide sur le visage « …je peux personnellement attester qu'en sciences ses notes sont, au mieux, médiocres. Les quelques notions qu'elle pourrait avoir restent un hasard dû à des circonstances -hem- familiales »

« médiocres »? 4/20 en maths, c'est médiocre?! Nah mais…HEY! D'abord, est-ce que t'ai demandé de me faire ce genre de publicité, d'abord?!

Mon expression scandalisée fut complètement ignorée par père et fils qui, du haut de leurs deux tailles plus-que-respectables, étaient occupés à communiquer par regards interposés. Je pouvais presque entendre le « Familiales? Comment ça, familiales? » affecté qu'Edmond n'eût jamais besoin de prononcer :

-« Quoi qu'il en soit » finit-il par dire, sortant un stylo de sa poche pour venir tapoter un coin de l'écran « …voici ce dont on parle. Tu vois, là, coloré en bleu? C'est lui, le grand serpent…ou Ouroboros, si tu préfère. Une mutation induite de ce gène particulier serait à l'origine de l'apparition de notre espèce, vers l'an -3200. À partir de là, à travers le monde, de nombreux documents ont attesté de la présence d'immortels dans les sociétés humaines…on dit d'ailleurs qu'Ouser, ou Osiris, le grand pharaon, aurait lui-même été des nôtres…d'où la fameuse légende de sa résurrection miraculeuse, à la base de la foi en l'éternité dans l'Egypte antique »

-« Ce gène nous est commun à tous » précisa Gwen, prenant le relais « …il responsable de l'exceptionnelle faculté de renouvellement cellulaire qui nous permet de guérir et de cicatriser facilement de même qu'en apparence, ne pas vieillir »

Je le dévisageais…incrédule. De mon point de vue, cette histoire ressemblait de plus en plus à de la Sci-Fi…sûrement que mon coté rationnel reprenait soudain du service parce que -c'était plus fort que moi- je n'arrivais pas à croire un traitre mot de ce qu'on était en train de me raconter…les vampires, des mutants? Hein?! C'est quoi, ce binz?! J'étais supposée avoir affaire à des créatures magique…pas aux X-men sans les costumes

Nom de…qu'est-ce qui faut pas entendre.

-« …-mier rempart du génotype à avoir été altéré » reprit Edmond, enthousiaste (…moi? Je sursautais, me rendant compte d'avoir zappé le début de la phrase) « …mais pas le seul. Un peu plus tard, il fût découvert que son association avec la Rose, un autre gène…celui-là sur un autosome…pouvait produire un effet dit sympathique, c'est-à-dire permettre à d'autres gènes encore, jusque là muets, de s'exprimer de façon très intéressante…de là, le nombre de possibilité a grandi de façon exponentielle. Nos ancêtres ont pu lentement mais profondément remanier leur patrimoine génétique, passant du statut simple immortels à celui d'une espèce à part. Bien entendu, c'est aussi à ce stade que l'absorption régulière de sang est devenue, pour nous, une nécessité fonctionnelle… »

okaaaaay.

-« C'est vraiment très bien mais désolé, j'arrive pas à voir le lien entre ce qui m'est arrivé et…euh…votre histoire » me décidais-je à l'interrompre, de peur d'être encore plus larguée si ça continuait « …en quoi tout ça me concerne, moi? »

Edmond étouffa un éclat de rire, me coula un de ces regards pétillants qu'on ne voit qu'à la télé. Ce genre d'expression, sur ce genre de visage, pourrait provoquer des bouffées de chaleur chez même la plus orthodoxe des nones. C'était à se demander s'il n'était pas simplement actionnaire de la marque sexy-en-diable…naturellement, je senti le fil de mes pensée s'embrouiller à la vitesse grand V :

-« Patience, princesse » murmura-t-il en posant, sous le regard outré de son fils, un doigt sur mes lèvres « …patience. J'y viens »

-« J-je…euh…d'accord » expirais-je d'une voix enamourée, un seconde exactement avant qu'un long bras blanc ne me tire en arrière avec une force surprenante

-« C'en est pas bientôt fini, de cette farce?! » demanda Gwen, s'interposant d'un pas furieux

Edmond ne fit, pour toute réponse, que lever les mains en l'air mais le fantôme d'un sourire hantait le coin de ses lèvres…même moi je pouvais le voir. Ça ne faisait pas le moindre doute que les réactions de son fils devaient l'amuser au plus haut point. Pauvre Gwen…

c'était le seul à pas encore l'avoir compris.

*

Sur cette terre, rien n'est vraiment jamais comme on le croit.

Stressez pas…ce n'est pas du surgelé de sagesse orientale que je vous sers, on en est pas encore là. Nah, là c'est juste une observation que j'ai pu faire durant la dernière demi-heure. Vous savez, ce fameux laps de temps où un savant dandy et son rouquin de fils étaient supposés m'initier aux arcanes du vampirisme…ces minutes écoulées ont radicalement changé ma perception de la vie, j'peux vous l'dire

plus jamais j'aurais d'idées préconçues. Ça, c'est sur.

Le plus étonnant, en définitif, c'est que…mouais, j'crois d'abord qu'un briefing éclair est de rigueur, histoire qu'on soit tous sur la même longueur d'onde. Evidement, j'vais devoir faire en diagonale…j'suis moi-même pas sûre d'avoir tout capté à l'histoire et je n'voudrais pas embrouiller qui que ce soit, vous voyez.

moi, en priorité.

Donc, d'après ce que j'ai compris…chez les vampires, comme la société est super conformiste, c'est genre tes origines, celles de tes parents ou de ta famille qui déterminent ta place parmi les autres…moins tes parents sont influents, moins leur lignée est pure (traduisez plus elle comporte d'humains normaux) moins les gens feront attention à ce que t'as à dire, même si t'es quelqu'un d'intelligent, de riche ou de doué comme Edmond. Z'ont un balais dans le c**, c'est clair, mais à cause de ça les gens font super gaffe pour se marier et avoir des enfants parce que du coup, y a des rapports de domination qui s'instaurent et devinez quoi -comble du chauvinisme- c'est en général la famille de la femme qui se retrouve inféodée à celle de l'homme, l'obligeant à jurer sa loyauté, livrer ses secrets et autre à son mari. C'est dégueulasse mais Edmond m'a juré que c'est un plan qui date de super longtemps et, qu'en ce qui le concerne, il trouve ça con aussi que ces semblables en soient toujours au moyen-âge question code de la famille. Mais bon, tout ça, ça ne nous explique pas ce dont il en retourne donc je passe…vous allez finir par comprendre, croyez-moi sur parole.

Où en étions-nous? Ah oui…à cause de ce truc de loyauté indéfectible, y a beaucoup de gens influents (style qui viennent de clans où y a que des vampires dans l'arbre généalogique) qui estiment que c'est une chose dangereuse et refusent que leurs filles épousent n'importe qui, ce qui fait donc que -accrochez-vous bien- pour ne pas que le patrimoine génétique ne se perde, ils les obligent à se marier avec des membres de la famille, un peu comme dans la mafia quoi…

Inutile de dire qu'à ce stade là, j'étais prête à faire bruler un soutien gorge ou deux mais bon, il s'agit toujours pas de moi donc…continuons.

Ce genre de mentalité datant du Neandertal ajouté au fait que, à ce qu'il parait, le sang humain affaiblirait les gènes du vampirisme fait que les familles « de souche » sont extrêmement rare. Or ce sont elles qui comptent les individus dotés de capacités dites « avancées » du genre de ce qu'un très cher ami à moi est capable de faire avec une simple dague et un peu de poudre verte.

vous ne voyez toujours pas?

Okay, je vous la fait facile : notre Gwenllian -le deuxième du nom, en passant- et son cousin viendraient d'un clan de trente-trois génération successives de vampires…rien que ça. Une des nombreuses facultés si particulière que les gens comme lui ont, par exemple, c'est de pouvoir remodeler leur propre ADN jusqu'à un certain âge, un peu comme une éponge qui absorbe les caractéristiques de ce qui l'environne et…voui, oui -je sais- c'est complètement fou mais suivez moi et j'vous raconterais pourquoi j'ai choisi de partager avec vous ce bout d'info en particulier.

Le hic est que, pour paraphraser l'oncle de Spider Man, avec un grand pouvoir vient de grands emmerdem-

attends. C'était bien « emmerdements », le mot qu'il a utilisé dans le film ou…?

…nah, ouais bref, bref, bref…écoutez, c'est là que ça devient intéressant : comme on sait déjà que le vampirisme de souche est super rare, vous vous imaginez bien que des Gwen et des Connor, y'en a pas des masses. Pire encore…il en a fallu combien, d'après vous, de mariages consanguins pour aboutir à un de ces cracks? Parait que deux ou trois de leurs ancêtres étaient même frères et sœur au moment de…non mais vous visualisez ça? Faire…euh…ça avec son propre frère/sa propre sœur?!

ewwwww. Ca va sans dire.

Mais comme ce genre de trucs n'est jamais sans conséquences…et aussi, d'après Edmond, pour cause inopiné d'assassinats de masse lors de la deuxième guerre mondiale (et ouaip, malheureusement, Hitler aurait eut beaucoup de supporters aux dents longues à ce qu'il parait), le nombre de vampires aux origines « acceptables » a drastiquement chuté, d'où une accentuation des liens de parenté chez les futurs parents qui a ultimement abouti à ce que j'appellerais « ZE » boulette du siècle (et je n'suis pas en train de parler de moi là, au cas où certains se demanderaient).

Imaginez votre surprise en tant que future père ou mère si on vous disait que vous veniez, sans le vouloir, de refiler une anomalie génétique mortelle à votre bébé…ça y est? Ben voilà, vous venez tout juste de faire l'expérience du calvaire vécu par les générations récentes de vampires de la haute. A force de forcer la nature avec leur fétiche pour la performance, les vampires ont fait sauter la machine : le fameux gène du grand-serpent-machin-chose c'est mis à déconner grave. Vous vous rappelez de lui? Ouroboros?

et de ce à quoi il est supposé servir, vous vous en rappelez aussi?

Voilà, c'était pour dire que…je SAIS que j'lui ai souhaité mille fois de crever les tripes à l'air et tout ça mais j'aurais jamais cru -pour de vrai j'veux dire- que Gwen était…était…

condamné.

Vous voyez quand j'vous avais dit que mes idées reçues elles ont tâté du bulldozer…un vampire qui meurs jeune? Où est-ce que ça s'est déjà vu?!

allez comprendre.

Après, je vois pourquoi Connor a eût les crocs…non, j'suis pas maso…j'suis pas dingue non plus…nah, c'est pas un soudain relent de choc post-traumatique…juste qu'il parait que je serais la seule personne à pouvoir empêcher ça. Moi, Alice Deveaux, possible candidate au - titre convoité de -tadaaa!- de flamme écarlate

*

-« …aïe »

Qu'on se rassure, personne n'a raté d'épisodes. Qu'est ce que c'est que ce Binz à propos de la flamme écarlate, me diriez-vous? Eh bien…en fait, nah. J'dirais rien. Faudrait pas s'avancer avant d'être sûre, vous voyez...d'ailleurs, là si vous voulez tout savoir, on est en train de me faire une prise de sang pour déterminer une bonne fois pour toutes si, oui ou non, je suis LA CHOSE :

-« Là, là…ça y est » chuchota Edmond, tirant sur la seringue d'une main assurée « …c'est presque fini, princesse »

Je regardais d'un œil impassible le liquide s'écouler de mon bras pour aller remplir la fine poche en plastic sur la table de consultation, en face. C'est drôle, mais j'ai jamais eu peur des piqûres…ce qui, par exemple, est tout le contraire des thermomètres rectaux :

-« Est-ce qu'il lui faut absolument rester derrière la porte? » demandais-je, parlant de Gwen qui s'était enfui à la première mention d'une aiguille ponctionnant mes chairs

-« Non » ricana le chercheur, un petit sourire animant les commissures de ses lèvres « …mais je suppose qu'il plus facile de combattre des siècles d'impulsions ataviques quand on n'a pas l'objet de ses convoitises sous les yeux »

-« Ah…et, au fait, vous » m'étonnais-je « …ça vous fais rien? »

-« Si, bien sûr que si. Seulement, je n'ai potentiellement pas le même intérêt à boire de ton sang donc c'est facile de ne pas, disons, succomber à la tentation »

-« Et, euh…sinon, j'me demandais combien de fois est-ce qu'il faut que…vous savez… »

-« Deux à trois fois par semaine habituellement, mais ça dépends des périodes » dit-il, répondant à ma question inachevée sans lever les yeux de ce qu'il faisait

-« Alors…alors comment ça se fait qu'il…que Gwen ne m'ai jamais…depuis le temps qu'on se connait j'ai forcément dû me couper ou un truc du genre, sans parler de toutes les fois où j'ai eu mes règl- »

Edmond posa momentanément dans l'action de retirer la seringue de mon bras. Laissant échapper un bref éclat de rire, il hocha lentement la tête :

-« Ce n'est pas de cette façon que ça marche, princesse » se moqua-t-il « …et encore heureux. Le plus souvent…comment dire? C'est un exercice. On s'entraîne à voir les gens autrement que sous ce rapport proie/prédateur. La manière la plus simple de l'expliquer serait de le comparer à une sorte d'autohypnose…une autohypnose qui permet d'émousser sa propre réceptivité sensorielle. Evidemment, ça demande énormément de concentration mais -rassures-toi- c'est vraiment utile…ne serait-ce que pour éviter de se retrouver dans le genre de situations auxquelles tu fais allusion. Bref, à force, on ne réagit plus -ou à peine- aux odeurs de sang, même en présence de plaies béantes, de fractures ouverte ou autres. C'est pour ça que mon fils, lui-même bien sûr dans cet état la quasi-totalité du temps qu'il passe au dehors, n'aurait rien pu remarquer quelque chose…je doute d'ailleurs que si ton sang était tombé ailleurs que sur sa bague ou, plus probablement, dans sa bouche, ton petit ami ne se soit rendu compte de quoi que ce soit. Tu comprends? »

Je hochais lentement là tête, trouvant un certain sens à cette explication…enfin, c'était ça où s'imaginer le nombre incalculable de fois qu'un certain rouquin avait dû me renifler les miches.

Brrrrrr! Rien que d'y penser, ça me fout les jetons…

Je soupirais, à chaque seconde incroyablement plus lasse…et dire que je croyais avoir atteint ma limite :

-« Quand même, quel mec irait se planquer derrière une po- »

-« C'est sûrement la seule façon qu'il a trouvé d'être sûr de ne pas te faire de mal » me rectifia gentiment Edmond, avec -dans ses yeux- une lueur de conviction qui aurait rendu fier un candidat à la Présidentielle « …il se soucie énormément de toi, tu sais »

Un sourire fermé anima lentement mes lèvres. On n'allait pas m'la faire à moi…pas celle-là, en tous cas :

-« Avec tout le respect qui vous est dû, monsieur » murmurais-je sur un ton narquois « …vous connaissez mal vot'gosse. Il m'en a fait voir de belles, vous savez…ce grand con m'a fait plus de crasse que n'importe qui, j'ai même plusieurs fois été à deux doigts de le tuer de sang froid…c'est qu'il me rend dingue, hors de moi…pour ça, c'est clair, il n'a pas son parei- »

-« Vous êtes plutôt proches, n'est-ce pas? »

Je levais la tête, aussi surprise par cette question inattendue que par le ton innocent sur lequel elle avait été posée…si nous étions proches? Proches? Gwen et moi? Mon incapacité temporaire à réagir dû plus parler à Edmond qu'à moi parce que, l'instant d'après, il me pinçait affectueusement la joue et s'éloignait, son échantillon dans les mains…mon visage me brula et je me sentis extrêmement stupide :

-« En fait, j- »

-« Sois un amour et va me le chercher, s'il-te-plait » m'interrompit-il à nouveau, emprisonnant prématurément ces mots balbutiants à l'intérieur de ma gorge « …normalement, il devrait s'être, comme tu dis, planqué juste au bout du couloir »

Interdite, je baissais les yeux : un large pansement stérile couvrait le point de ponction au creux de mon bras, s'étalant comme une couche de ciment pâle sur ma peau bronzée…hum…supposant enfin que, oui, je n'étais plus une poche à perfusions sur pattes mais réellement safe, je trainais les pieds vers la sortie, allant chercher avec reluctance le martyr incompris qui se souciait tant de mon bien-être.

Pfff…ouais, c'est ça.

Le trouver fut plus compliqué que prévu. C'est marrant, avec des cheveux flamboyants, une peau si blanche et une carcasse culminant à presque deux mètres…sans oublier, bien sûr, des yeux qui s'étaient mystérieusement mis à briller dans le noir…on croirait que le bougre serait facile à repérer. Que nenni. Pas une trace de lui dans le couloir, ni à l'horizon : Gwen s'était complètement évapo-

mais?

-« Qu'est-ce que tu fous?! » m'étonnais-je, levant les yeux au plafond

Ma question fût accueillie par le redressement furtif d'une tête bouclée, suivi d'un juron étouffé, de chutes de poussière et de divers tintements cristallins. Une demi-seconde plus tard, Gwen, dans une sorte de hâte embarrassée, redescendait…accrochez-vous bien…

du lustre.

Levant haut les sourcils, je réitérais ma question mais, malgré toute la légitimité de l'acte, je n'eus -hélas- pour toute réponse qu'une espèce de marmottement ensommeillé…les seuls mots que je réussis à déchiffrer du méli-mélo incohérent qui s'échappait de sa bouche furent « adrénaline », « hauteur » et « circulation ». Presque involontairement, l'image d'une chauve-souris géante accrochée au plafond rocheux d'une caverne me vint à l'esprit et-

hey! Faut pas me regarder, les gens…c'est quand même pas moi qui viens de me faire choper la tête à l'envers!

Arrivant à la conclusion qu'il vaudrait mieux, pour notre santé mentale à tous les deux, que je n'insiste pas trop sur le sujet, j'exposais les raisons objectives de ma présence céans ou, pour être précise, lui intimait de bouger son cul léthargique dans la direction générale du labo. Assez singulièrement, je remarquais sur le chemin du retour que l'aboutissement imminent de l'expérience n'avait visiblement pas sur moi le même effet que sur lui. Alors qu'à chaque seconde, je pouvais littéralement sentir mon corps tout entier se crisper, Gwen -au contraire- avait l'air encore plus détendu. Un sourire immense s'étalait d'ailleurs sur son visage. Vous voyez l'genre? Un sourire à la Disneyworld, de ceux qui vous font invariablement penser à des pâturages verdoyant sous un ciel bleu…

effrayant.

Marchant derrière lui, un peu en retrait, je me mis à l'observer avec attention. Sans surprise, je notais les changements subtils -mais visibles- dans son apparence. C'était là, quelque part dans le ressort de son pas, dans la stance détendue de ses épaules et, enfin, dans cette lueur au fond de ses yeux…celle-la même qui rendait ses iris grenat encore plus brillants. Je m'inquiétais et, naturellement (la Cogita Stupidensis, mes frères, c'est une saloperie), des théories hallucinantes commencèrent à se bousculer à l'intérieur de ma tête…parmi lesquelles la persistance (et terrifiante!) impression que ces petites séances d'inversion étaient sa façon personnelle de se faire du bien, si vous voyez où j'veux en v'nir…

Oui, j'ai l'esprit mal tourné…que celles qui n'ont jamais déterré de magazines cochons d'en dessous du sommier d'un proche me jettent la première pierre.

N'y tenant finalement plus, je m'immobilisais sur le seuil de la porte du labo, que Gwen -ever the gentleman- tenait ouverte pour moi :

-« Qu'est-ce qui te prends? » demandais-je d'une voix forte, masquant ma nervosité sous un verni de culot « Pourquoi faire une tête pareille? Tu sais un truc que j'ignore ou quoi? »

-« Non, bien sûr. C'est juste que j'arrive à peine à croire ce qui nous arrive » se lança-t-il, prenant -à ma grande horreur- mes mains dans les siennes « Imagines-tu seulement les possibilités? Ou la chance que j'ai de t'avoir rencontré? Tu ne peux concevoir à quel point j'ai pu douter, ces derniers mois, mais si tout se passe comme nous le prévoyons alors…alors, Alice…toi et moi nous aurons l'éternité »

-« Wow…doucement » bêlais-je, légèrement prise de panique « …en admettant que ce soit moi la flamme machin et tout ça, j'peux comprendre que tu sois content mais là, c'est un peu limite tu crois pas? L'éternité? Sérieusement?! Je vois pas c'que t'as pu prendre, mon pot- »

-« Oui…oui, je sais » s'esclaffa-t-il, réussissant à me stupéfier au stade terminal « …mais tu verras, une fois des notres, qu'une seconde à elle seule peut… »

Wait…stop, STOP, S-T-O-P!!

-« Qu'est-ce que tu veux dire? » suffoquais-je, arrachant mes mains des siennes alors qu'une sensation affreuse -comme si tout l'oxygène de mes poumons s'était brusquement fait la malle- se répandant en moi

Bien que pendu à ses lèvres, je ne pu entendre les mots qui auraient dû être la réponse à ma question : l'interruption vint, cette fois-ci, d'Edmond. Ça devait faire un moment qu'il nous observait, attentif et silencieux, de l'autre bout de la salle :

-« Oh, les enfants! » nous héla-t-il joyeusement « Ne restez pas plantés là! Venez admirer le modus operandi fascinant de ma dernière trouvaille! »

Bien que l'envie de bailler me vint devant la seule perspective de ce qu'il proposait, Edmond n'était -à mon grand dam- pas la seule personne sur terre à trouver de l'intérêt à son protocole expérimental…Gwen, oubliant immédiatement notre conversation, tira sur mon bras, me propulsant en avant. Interloquée, je dû presque à jogger à travers le labo pour ne pas carrément décoller du sol.

A peine me suis-je remise de mes émotions que je me retrouvais au milieu d'une conversation enthousiaste entre deux nerds finis…ce fût une expérience traumatisante, où rien que l'avalanche de termes techniques qui passa au dessus de ma tête failli me perforer les tympans. Pour la meilleure partie du quart d'heure qui suivit, je restais dans mon coin, muette, maussade et me concentrant sur le chapelet d'insultes qui se répétait en boucle dans ma tête. Je n'ai, bien entendu, strictement rien capté de ce que ces deux idiots baragouinaient…tout ce que je cru comprendre à propos du cageot métallique qui trônait ostensiblement sur la table en face de nous fut que c'était une sorte de caisson hermétique, que la chevalière -baignant dans peu de mon sang- était à l'intérieur et qu'un bombardement de rayons ou quelque chose de cet acabit était en cours. Oui, c'est pas franchement clair…je sais.

Quand Gwen et son père cessèrent enfin de discuter et vinrent s'assoir prés de moi, chacun tirant un tabouret de part et d'autre de la chaise où mes fesses étaient posées, je compris qu'il ne restait plus qu'à attendre. Devant nous, un large écran LCD montrait quelque chose étrangement similaire à une barre de chargement et je supposais aussitôt que quelque soit l'aboutissement de cette affaire, l'inscription « 100% » étalée sur l'écran nous apporterait la lumiè silence confortable s'installa et je laissais mon esprit vagabonder, une main distraitement posée sur ma nuque. Alors que mes doigts potelés essayaient de dénouer les muscles tendus qui n'étaient, finalement, qu'un signe de plus révélant l'énorme quantité de stress à laquelle j'étais confrontée depuis peu, je repassais le fil de la soirée dans ma tête. La conversation que Gwen et moi avions eu toute à l'heure et, plus particulièrement, l'assurance avec laquelle il avait prononcé les mots « des nôtres » me chiffonnaient au plus haut point. Je ne voyais absolument pas où il voulait en venir et, j'ai honte de le dire, cette issue -plus qu'aucune autre- me chiffonnait. Qu'était le sens de ces mots? Qu'avait-il voulu me faire comprendre? Qu'il me considérait-il comme de la famille ou que…non, je refuse d'y penser. Il n'y a pas de raison valable pour que ça se produise. Je ne peux tout simplement pas imaginer que…

bah.

Vous me connaissez. Impatiente comme je suis, je n'ai pas pu résister…le sujet fut donc remit sur le tapis, dans l'espoir d'obtenir une réponse satisfaisante avant de m'être fait un ulcère :

-« Qu'est-ce que tu voulais dire tout à l'heure…tu sais, par être « des vôtres » et tout ça? » lui demandais-je de ma voix la plus saccarine en espérant, sans trop y croire, pouvoir lui tirer les vers du nez en douceur

Aucune réponse ne franchit ses lèvres et franchement, avec l'air vacant qu'il avait, totalement perdu dans son propre Lalaland, ça ne m'étonnait même pas. Quand je pense que, juste l'instant d'avant, je l'avais surpris à fixer le mur d'en face sans ciller, un air rêveur sur le visage et lâchant soupirs affectés à intervalles réguliers…il est pas croyable, ce type! Il est blanc (et nu!) que je sache, ce damné mur…je vois mal ce qu'il peut y avoir de si émouvant à regarder! Maîtrisant mon envie de lui tirer les cheveux (ou de lui mordre l'oreille, j'hésitais encore), je me forçais à répéter -pour la nième fois- ma question, ma voix montant graduellement en décibels. Dieu, tout là-haut, dû prendre pitié parce qu'il se tourna enfin vers moi, le sourire qui me filait les jetons néanmoins toujours solidement en place :

-« Pardon, tu disais? »

-« Tu planes complètement » grommelais-je, agacée de ces simagrées « …ça fait un siècle que j'me te tue à parler et toi, tu m'entends même pas »

-« C'est vrai, désolé. Je suis un hôte affreux, bien trop distrait, je m'en rends compte. Pardonnes-moi mais je ne sais plus où donner de la tête, je…je crois que je viens seulement de saisir la portée de ce que nous faisons ce soir. C'est fou, cette expérience pourrait…cette expérience va…enfin. Tant de choses à prendre en compte et je suis un peu perdu, c'est tout. Excuses-moi encore »

Je l'écoutais, fronçant à l'occasion les sourcils. Peut-être étais-je, au fond de moi, aussi nerveuse que lui. Je ne sais pas. Son baragouinage émaillé d'excuses avait quelque chose de confortant, sans que je puisse mettre exactement le doigt dessus…pour la première fois depuis une éternité, je me senti légèrement mieux, comme relaxée. Ma bouche, pour en témoigner, s'étira en une espèce de demi-sourire paresseux, auquel Gwen se hâta de répondre :

-« Ne t'en fais pas » dit-il soudain, pensant sans doute refléter mes pensées « Tout marchera comme prévu, j'en suis sûr. C'est comme si je le sentais dans mes tripes et, en général, ce genre de sensations ne trompent pas. Plus j'y pense, plus je me rends compte que j-j'avais…que j'ai toujours su -depuis le jour où l'on s'est rencontrés- que tu étais spéciale, qu'il y avait forcément une raison pour que nos chemins se croisent »

-« Oh la la…Nom de Dieu, Gwen » me moquais-je, sa mièvrerie me faisant momentanément oublier tout le reste « …arrêtes ça….on se croirait dans Candy. Je sais que -enfin- je peux comprends ce que tu ressens mai- »

-« C'est que je suis si heureux! » me coupa-t-il, emporté par l'élan de cette euphorie momentanée qui ressemblait étrangement à une sorte de crise de nerfs « Tellement heureux, Alice, d'avoir ne serait-ce que ce minuscule espoir d'exister enfin pleinement, d'avoir le temps d'apprendre, d'expérimenter, d'aimer…de vivre! Imagine seulement ce que ça pourrait être de…de pouvoir aider les autres et enfin donner un sens à mon existence! D'avoir cette vie si longue qui, peut-être, s'offre à nous »

Mon sourire se figea. Voilà qu'il recommençait : juste quand je nous croyais cool, ce crétin m'incluait à ses plans et je n'aimais pas ça. Pas du tout. Je me dépêchais de le lui faire remarquer mais il ne fit, cependant, qu'hocher la tête d'un air amusé :

-« Rien que tu puisses en douter me sidère. Tout cela fait partie de ta vie, à présent, évidement que seras à mes cotés…évidement! »

-« P-pardon?! »

-« Si seulement tu savais » poursuivit Gwen dans la même veine, complètement oublieux de cette réaction moins qu'enthousiaste « …à quel point il me tarde que tu puisses enfin éclore en cette créature magnifique que tu es destinée à être. J'ai tellement hâte d'ê…ê-être celui à le faire, à avoir l'honneur de te donner de mon sang! »

eh?!

-« Euh…l-l-là » balbutiais-je abasourdie, m'étouffant presque sur chaque syllabe « …là t-tu veux dire…moi…m-m-moi e-en v-v-v-...v-v-vamp-…genre…t-t-transformation et t-tout ça? C'est bien c-c-ce que t-tu m-m'dis là? »

Il sourit et je compris. Je compris instantanément ce que ce malade avait, depuis la première seconde, voulu faire de moi :

-« QUOI?! » hurlais-je si fort que tous les habitants de l'Etat, du sous-continent et même ceux immigrés ou morts, dans leurs tombes, durent sursauter en m'entendant « Tu dis ça, mais-?! P-pourquoi est-ce que ça m'arriverait alors…a-alors que moi, j'essaye juste t'aider et qu- Nom de dieu, pourquoi est-ce que j'aurais à subir un TRUC PAREIL?!! »

Je me levais brusquement, des larmes toutes fraîches roulant librement sur mes joues alors que mon doigt et mes yeux furieux accusaient ce garçon qui, assis à quelques mètres, me dévisageait muettement. Secouant ma tête dans une sorte de déni horrifié, je poursuivais, incapable d'arrêter le flot incendiaire de paroles qui s'échappaient de mes lèvres :

-« Co-comment oses-tu croire que je vais te laisser faire?! J'en ai rien à battre des super pouvoirs que tu puisses avoir! Je n'en veux même pas! Je me préfère mille fois rester comme je suis, humaine e-et…et normale! Il est hors de question de me transformer en…en…n-non! NON!! Je REFUSE! Tu m'entends?! JA-MAIS!! Mets-le toi dans la tête, je ne suis pas un MONSTRE!! »

Je réalisais que quelque chose n'allait pas au moment même où ces dernières syllabes franchissaient mes lèvres…malgré la colère, le désespoir et la frustration qui embuait les coins de ma vision comme un épais brouillard rouge, j'avais vu l'expression qui était passée sur son visage. Ma bouche se fermant providentiellement toute seule, je restais là, aphone, immobile, comme une biche aux aguets. Mon regard plongé dans les sien, c'est à peine si je cillais alors qu'au contraire, le soudain tressaillement spasmodique d'une de ses paupières inférieures trahissait les émotions tumultueuses qui faisaient rage en lui. Est-ce qu'il allait…? J'étais à peine à un mètre de lui. Presque à portée de bras…céderait-il? Gwen semblait prêt à me tordre le cou et, quelque part, sous la peur et sous la colère, une infime partie de moi-même aurait compris qu'il le fasse…seigneur, aurais voulu qu'il le fasse. N'y tenant plus, je levais lentement la main, voulant le toucher, poser ma main sur son visage, sur sa joue, lui dire que…que j'étais perdue, furieuse et…et désolée d'avoir dit des choses que je ne pensais pas mais il se hérissa en me voyant approcher, sifflant et crachant comme si je mes doigts tendus vers lui pouvaient le brûler :

-« Gwen, je…j-je sui- »

-« Ça suffit » m'interrompit-t-il froidement, les mâchoires contractée et une main levée comme pour chasser une odeur ou un insecte « …j'ai compris, ne te fatigues pas. Tout est dit. Je vois parfaitement où tu veux en venir et ta…ta perception unique de ma personne est claire comme de l'eau de roche, cette fois. Il n'y a plus rien à ajouter »

-« Non, attends » balbutiais-je, un énorme poids maintenant logé dans la poitrine « …c-c'est pa- »

-« JE M'EN MOQUE! » hurla-t-il, se levant si brusquement que je me tassais littéralement de terreur sur moi-même « J'EN AI ASSEZ, TU COMPRENDS?! PLUS QU'ASSEZ DE TON ATTITUDE! »

-« Pour l'instant, le plus sage serait qu'on se calme » décréta Edmond qui, jusque lors muet, choisi ce moment pour s'interposer entre nous « …écoutez, je veux que vous vous détendiez, l'un comme l'autre. Où est l'intérêt de se lancer des atrocités à la figure? Prenez le temps de discuter, mettez les choses à plat dans le calme et je suis convaincu que tout finira par rentrer dans l'ordre. On se relaxe, okay? »

-« …calme? CALME?!! COMMENT VEUX-TU QUE JE RESTE CALME ALORS QU- »

-« Obéis! » gronda Edmond, faisant un pas éloquent vers son fils « Je ne tolèrerai pas qu'on me tienne tête dans mon propre laboratoire, jeune homme! »

Gwen ouvrit et referma plusieurs fois la bouche, sans qu'un son ne franchisse ses lèvres. Furieux, il soutint le regard de son père un long moment avant de finalement sortir en trombe, claquant si fort la porte derrière lui que l'un des gonds sauta, ricochant bruyamment sur la surface carreleuse du mur d'à coté. Emotionnellement épuisée, je me laissais retomber sur ma chaise, une main sur ma poitrine. Mon cœur battait si fort que j'avais l'impression qu'on pouvait entendre à travers la salle. Rien de tout cela ne serait arrivé si j'avais su fermer ma bouche à temps. Je m'en voulais tellement…

Edmond se rassit, rapprochant son tabouret. Il pivota légèrement, s'arrangeant pour bien me faire face :

-« Vous deux, vous ne me rendez pas la vie facile » soupira-t-il, croisant ses longues jambes sous lui « Je déteste me disputer avec lui parce qu'à chaque fois, il m'en veut pendant des jours et je m'ennuies atrocement…toutefois, que puis-je y faire? C'est mon fils…tu te doutes de ce que je dois ressentir, n'est-ce-pas? C'est horrible mais c'était ça ou prendre des risques avec l'intégrité ta personne que je ne suis pas prêt à prendre. Tu savais pourtant que ce soir, il lui fallait énormément de self-control rien que pour se refréner de te tuer sur l'instant, Alice. Qu'est-ce qui t'es passé pas la tête de vouloir te battre avec lui? »

-« Je sais…je suis désolée mais ma langue a prit le pas sur mon cerveau et… »

Je me tus, incapable d'aller plus loin. Les yeux d'Edmonds, posés sur moi, étaient emplis de chaleur et de sympathie…je n'arrivais pas à ressentir autre chose que de la culpabilité par rapport à ma véhémence de tout à l'heure. Cet homme voulait m'aider. C'était inscrit dans chacune des lignes harmonieuses de son visage et moi…et moi je venais de tout fiche en l'air en pétant un câble sur la seule personne pour laquelle il se donnait, à vrai dire, tout ce mal pour commencer :

-« Je regrette sincèrement, monsieur » croissais-je, brûlant de honte « …ça ne se reproduira plus »

-« Allons, allons » roucoula Edmond, passant son pouce au ras de mes cils « …ce n'est pas la peine de te mettre à pleurer pour si peu, princesse. Il y a beaucoup de gens dont les paroles devancent la pensée après tout, je sais que tu ne l'as pas vraiment fait exprès, shhhhhh… »

-« C-c-c'est que » hoquetais-je, incapable de contenir le flot de larmes qui s'écoulaient, à présent, sur mes joues « …c'est que je…je vous ais tous t-t-traité de m-m-monstres alors que…je le pensais p-pas, monsieur, je me suis…j'étais juste affolée e-et…je suis trop désoléeee-euuuh-euuuhh! »

-« Pas d'offense retenue de mon coté, rassures-toi, ma mignonne » murmura l'adulte qui essayait depuis tout à l'heure de me faire, sans trop de succès, me sentir en paix avec moi-même « …il te faudra juste essayer de recoller les morceaux avec une certaine personne qui, je suis sûr, ronge son frein dans un coin, au-dessus de nous. Ça ne devrait pas être si dur, tu verras… »

Je levais les yeux de mon kleenex mouillé, essayant de déterminer le degré de sincérité de son expression alors qu'il prononçait ces derniers mots. A mon humble avis, se « rabibocher » allait être beaucoup plus compliqué qu'il ne le laissait entendre…Gwen était positivement livide en partant.

Au point même de détruire une porte en chemin, d'après ce que j'ai vu. Non, ça n'allait pas être de la tarte…

-« Je sais que tu as été prise de court par ce que Gwen as pu te dire » reprit Edmond, le sérieux de cet assertion me sortant brusquement de mes ruminations « …cependant, j'ai peur que tu ais mal compris certaines choses sur lesquelles on ne peut pas se permettre de passer. Je veux que tu m'écoutes avec la plus grande intention. Ecoutes-moi jusqu'au bout, même si il y a des choses dans ce que je vais dire qui te choquent. Ne m'interromps pas, c'est d'accord? »

Je hochais profusément de la tête, reniflant et séchant mes joues :

-« Tu VAS devoir changer, Alice » poursuit-il, sa voix égale « …pas parce que je le veux, pas parce que mon garçon le veux mais parce que, dans la possibilité que tu ais ne serait-ce qu'un fragment du gène qu'on recherche, cette infime partie de toi finira par te tuer »

-« Qu'est-ce que la Flamme Ecarlate si ce n'est une humaine qui, sans le savoir, a reçu un peu d'héritage vampirique de ses ancêtres? C'est pour ça que je pense, sincèrement, que dire vouloir faire de toi l'une des nôtres est une erreur…tu l'es déjà. Tu l'es déjà et, si l'on ne fait rien, c'est ce qui va te détruire. Ton corps n'est pas fait pour supporter l'extrême volatilité du gène Ouroboros, il finira par se briser…ne vois-tu pas, Alice ? Il y a des antécédents du coté de ta mère, dans sa famille…ta tante, tes cousines…tu sais ce qui va se passer. Ce n'est pas une leucémie qui les a emportés, princesse, c'est uniquement leur incapacité à évoluer au-delà du stade de simples humains. Ne fais pas la même erreur, il y a un moyen pour toi. Réfléchis. La balle est dans ton camp. Personne ne te forcera à faire quoi que ce soit mais penses-y. Tu ne peux pas te protéger, ni prévoir que ce qui est arrivé n'arrivera plus dans l'avenir. A ce stade, être la personne qu'on recherche n'apportera que des ennuis à ta famille et toi. Nous, tout ce qu'on veut, c'est te protéger…t'aider à être plus forte »

Edmond se tut et j'expirais, tremblante. J'avais l'impression d'imposer, de brûler à l'intérieur. Je mordis furieusement ma lèvre inférieure, mes yeux rivés sur le sol puis, n'y tenant plus, demandais :

-« Etes-vous sûr…complètement certain que…que c'est ce qui va se passer? »

-« Oui »

-« Il…il n'y p-pas d'autre façon…quelque chose, n'importe quoi? Un moyen d'éviter que ça m'arrive?! »

-« Non, aucun. Je suis désolé »

Toujours assise, je me penchais en avant, la poitrine contre mes genoux et la bouche ouverte dans une sorte d'hurlement muet…j'étouffais :

-« M-mais » remarquais-je, hébétée, au bout d'un moment « …mais, mais je…je…j-je pourrais pas boire de sang, je…ça me…ça…ça me ferais v-vomir à coup s-sûr »

Edmond s'accroupi devant moi, passant -en mouvements circulaires- une large main dans mon dos. Il posa un doigt sous mon menton, m'obligeant à le regarder dans les yeux :

-« Il y a plusieurs degré de vampirisme, dont un qu'on peut qualifier de thérapeutique » m'expliqua-t-il doucement « …ça peut ne pas te paraître très clair pour l'instant mais, je t'assure, il y a des moyens de maintenir la consommation d'hémoglobine au minimum…il y a même des alternatives occasionnelles sous formes de potions et d'élixirs, tu sais? Si ton problème est celui-là, on peut parfaitement le résoudre, princesse »

Je déglutis, mon regard fouillant les deux puits de givre et de mercure qu'étaient le sien :

-« C'est v-vrai? » implorais-je, cette question ayant plus un goût de supplication que d'autre chose dans ma bouche

Le visage du père de Gwen s'illumina alors qu'il hochait la tête avec gusto. Je trouvais instantanément la force lui adresser un faible, très faible, sourire :

-« Aller, reprends-toi, ma mignonne » s'exclama-t-il, se redressant avant de faire quelques pas en direction du moniteur géant toujours en veille « …inutile de mettre la charrue avant les bœufs. Rien ne dit qu'il y ait besoin de changer quoi que ce soit à ce que tu es. Cette fichue Flamme Ecarlate n'est qu'un mythe…rien qu'une montagne d'élucubrations venant de gens trop arrogants et ambitieux qui ont cru, à tord, avoir un quelconque pouvoir sur le destin. Personnellement, en tant que scientifique, je n'y crois que très peu…même si, pour Gwen, je le voudrais. C'est un bon garçon…il n'a pas eut de chance, voilà. Dieu sait qu'il le mériterait. J'espère que tu pourras l'aider, c'est tout. Ne serait-ce qu'un peu...même s'il est impossible que ton ADN comporte l'intégralité du codon manqu- »

Ce ne fut pas moi qui réduisit Edmond au silence mais le bip strident et désincarné qui déchirait, à présent, l'atmosphère. Il hésita un instant, ses yeux allant rapidement de l'écran à ma pomme puis, sembla se décider, allant se poster devant son clavier en une enjambée souple :

-« Pas d'inquiétudes » répéta-t-il, ayant visiblement à cœur de continuer de me réconforter « Obtenir aussi rapidement des résultats ne peut vouloir dire que deux choses… »

Il se retourna, évaluant brièvement l'expression sur mon visage avant de poursuivre, les sourcils légèrement froncés :

-« …soit, ton ADN est complètement dénué du gène donc la machine, qui travaille de manière linéaire, n'as pu détecter de porte d'entrée et tu n'as plus rien à craindre…soit, tu possèdes l'intégralité du gène et, selon le même principe de fonctionnement, l'ordinateur a très vite pu reconnaitre et reconstituer le codon spécifique dans l'échantillon. Evidement, c'est très peu probable…dans les deux alternatives, c'est une bonne nouvelle, enfin…pas exactement une bonne nouvelle pour toi mais, dans tous les cas, nous serons fixés. C'est déjà ça, n'est-ce-pas? »

Je m'approchais, ne prenant pas la peine de répondre. Pas que j'aurais pu, même en le voulant. Toute l'énergie qui me restait était concentrée dans l'effort d'arriver à marcher sans m'évanouir…et c'était dur.

-« Maintenant, voyons voir » marmonna Edmond, appuyant sur la touche « entrée »

Il se parlait, à l'évidence, surtout à lui-même néanmoins je me sentis acquiescer, l'un de mes index potelés refaisant même distraitement ce poussage de bouton dans l'air. Le temps d'une dramatique demi-seconde, l'écran frémi puis -devant nous- s'affichèrent les résultats :

-« Ce…n'est…pas…possible » articula péniblement mon voisin « …c'est tout bonnement…bonnement…c'est impensable! »

Une chape de plomb était descendue sur la pièce, nos respirations labourées les seuls sons qui ponctuaient le silence autrement complet. C'était là, devant nous, sous forme d'un modèle en 3D gravitant lentement sur lui-même.

Ma sentence.

De nouvelles larmes me montèrent aux yeux bien qu'au fond de moi, je n'arrivais pas à y croire…à réaliser.

C-ce truc…ça, là…à vie.

-« Il…euh…je dois…il faut…je dois parler à Gwen » dit une voix tout proche « …tout de suite »

Je tournais la tête, processant lentement que ces mots venait effectivement de franchir les lèvres de l'homme, à ma gauche. Qui était-ce déjà? De q-quoi parlait-il? De…de qui?

Ah oui…c'est vrai

-« Je vais y aller » annonçais-je, le son de ma voix loin de celui qui, habituellement, était le mien « …j'y vais à votre place, je lui parlerai »

Edmond me dévisagea, interloqué :

-« Tu ne comprends pas » croisa-il, donnant l'air d'avoir envie de pleurer « …c'est urgent, il faut que…je…tu…on n'a pas le temps, maintenant… »

-« J'irais quand même » répétais-je, décidée « …il s'agit de moi et…et j'ai des choses à lui dire qui ne peuvent pas attendre »

-« Alice… »

-« S'il-vous-plait, monsieur Doyle…je dois le faire »

Cela dit, je tournais les talons et marchais droit devant. Sur le pas de la porte, j'adressais un dernier sourire à cet homme qui, malgré tout, avait fait son possible pour moi :

- « Je vous l'envoi dès que j'en ai fini » lançais-je par-dessus mon épaule, une seconde avant de plonger dans l'obscurité

*

Je n'eus aucun mal à retrouver Gwen. Ce seul fait était, d'après moi, assez parlant. A vrai dire, maintenant que j'y pensais, je réalise n'avoir jamais eu le moindre mal à le trouver, qu'importe le lieu. Une partie de moi savait toujours exactement où il se trouvait, même au début, quand on ne se parlait pas. N'étais-ce pas d'ailleurs moi qui l'avais remarqué en premier, sur ce bout de trottoir. Il ne m'a vu qu'après. Je me souviens parfaitement de la scène…il n'a réellement su que j'existais que quand je l'ai accosté…j'aurais pu ne pas m'arrêter, n'est-ce-pas? J'aurais pu le dépasser et jamais nous ne nous serions connus. C'est intéressant, comme idée : comment une toute entière destinée change à cause d'une simple décision du moment…à cause d'un coup de tête. Alors que j'étais là, derrière lui, à regarder son large dos courbé au-dessus du butin qu'un serviteur aux cheveux blanc venait de déposer à ses pieds, c'est cette question qui m'était passé par la tête.

Et si…et si je ne l'avais pas rencontré.

Alors, quoi? Alors…alors, sûrement, je mourrai quand même. Tout ce qui change, ce serait de ne pas savoir ce qui me tue. Dans l'ensemble, c'est quand même mauvais. Pas que je veuille me changer en vampire, non plus…et vivre pour toujours, brrrrrrr…Nop, pas pour moi. J'ai assez revu la saga Highlander pour savoir que c'est suprêmement chiant, merci beaucoup. Mais qu'est-ce que je dois faire alors? Hein? Me laisser crever…d'une certaine manière, j'pense pas que ce soit la solution. Je vais devoir faire avec. Comme toujours. J'ai sérieusement du être un violeur de mémés dans une vie précédente pour avoir autant de Bad karma dans celle-ci.

Putain de merde. Nah, vraiment…putain de putain de bordel de merde.

-« Gwen? »

-« J'aurais cru que tu comprendrais toute seule…me suivre, ce soir, n'est pas une bonne idée » gronda, assis par terre, le garçon qui me tournait toujours ostensiblement le dos

-« Je n'ai pas pour réputation d'avoir de bonnes idées, tu le sais ça » répondis-je, me jetant -à mon tour- au sol « …il fallait que je te parle et me voilà. Fais de moi ce que tu veux, ensuite. Je m'en moque »

-« Otes-toi de ma vue »

-« Gwen… »

-« J'AI T'AI DIT DE T'EN ALLER! » rugit-il, tournant enfin son visage vers moi « DISPARAIT! VAS-T-EN! MAINTENANT!! »

Un froid glacial me parcouru en découvrant que c'était des poches de sang, et non de la nourriture, qu'il avait entre les doigts. Je fis, néanmoins, comme si de rien n'était et ma sorti claire et forte ma poitrine en prononçant les mots suivant:

-« Je ne bougerais pas d'ici » décrétais-je, le regardant bien dans les yeux « …et je suis désolée de t'avoir traité de monstre, c'est à moi que je pensais en disant ça…pas à toi »

Un bref éclat de rire, comme le feulement d'un tigre, retenti dans la nuit. Le visage de Gwen, qui était parfaitement visible dans la lumière nous inondant par la large baie vitrée devant laquelle nous étions, ne recelait pas la moindre trace d'humour, cependant. Là, il était dangereux…je le savais. Et ça, sans qu'il ait besoin de m'en avertir…ce qu'il avait -par ailleurs- fait au moment même où je posais le pied ici. Je déglutis…mais poursuivais, sachant qu'il était bien trop tard pour faire machine arrière maintenant :

-« La cicatrice de Cathie, celle qui va de la nuque au bas des hanches…c'est moi qui la lui ait faite » avouais-je entre des dents serrés « Je l'ai poussée dans les escaliers. On devait avoir, toutes les deux, dans les neuf ans mais je l'ai fait. Je l'ai poussé et laisse-moi te dire, sur le coup, je n'ai rien éprouvé. Pas le moindre remords, tu m'entends?! J'étais plutôt contente de moi, pour dire vrai…fière d'avoir fait -et bien fait- ce que la personne qui, à l'époque, comptait le plus au monde pour moi m'avait demandé de faire »

Quand je me tus enfin, on aurait pu entendre une mouche voler…oubliant complètement de tirer sur la paille qui sortait de sa poche de sang à moitié entamée, Gwen avait levé la tête vers moi. Il me dévisageait ouvertement, à croire qu'il ne m'avait jamais vu. Tant mieux…c'était exactement l'effet recherché :

-« Je crois…non, je suis plutôt sûre » exhalais-je, observant son visage stupéfait « …de n'avoir compris que j'avais fait quelque chose de mal qu'après plusieurs jours…elle n'est pas revenue à l'école et notre maîtresse, Mme Zuni, Sumi ou quelque chose, avait fondu en larmes en pleine classe pendant qu'elle était en train de nous expliquer qu'on l'avait opéré plusieurs fois…de la chirurgie très lourde et pendant Dieu sait combien de temps. Bien sûr, personne ne savait que c'était moi. J'avais fais très attention et, quand je l'ai regardé du haut des escaliers, elle n'avait -pour moi- eu l'air que d'une poupée cassée de plus mais…mais, là…là j'ai su que j'avais vraiment fait un truc pas bien. Un truc tout à fait horrible. A juste neuf ans et des poussières, j'avais été capable d'un truc pareil. T'as une idée, toi, de ce qui m'a poussé à lui faire ça? T'en as une, hein? »

Je le regardais hocher la tête. Ses dents trop longues paraissait presque fluorescentes contre la nuance sombre de ses lèvres alors qu'il m'observait toujours, la mine contrite :

-« J'ai failli tuer un autre être humain seulement parce que…parce que Valentine, ma meilleure amie…ou plutôt, celle dont je pensais être la meilleure amie…participait à un stupide concours de chant et que je…je trouvais que sans Cathie dans les environs, elle aurait plus de chances de gagner. Pour cette seule…et dé-bi-le…raison. J'étais prête à ôter la vie à quelqu'un pour ça. Valentine trouvais que j'avais de beau cheveux, elle le disait tout le temps et…et moi…moi, je l'adorais. J'étais tellement égoïste et vaniteuse que j-j-j'étais résolue à aller jusque là…à faire ça…à faire du mal pour lui plaire. C'est le genre de personne que je suis, Gwen. Ce genre de personne là et…et qu'importe ce que j'ai pu faire ensuite…que je me sois m'éloigné de Vallie, que j'ai pris les ciseaux de ma mère et me suis coupé mes cheveux si court que j'ai réussi à m'entaillé le crane en même temps et…et que j'ai du demander pardon, demander pardon jusqu'à ce que mes genoux en saignent jamais…jamais je ne serais mieux. Je ne suis pas quelqu'un de bien, Gwen. Le monstre, c'est moi. Cette créature affreuse et dégoutante, elle est…en moi. En moi et j'ai peur…j'ai peur q-que ce que tu veuilles me donner ne fasse…ne f-f-fasse qu'empirer les choses. Je voulais pas te blesser, Gwen. C'est pas ce que je voulais… »

Après ça, je l'ai fermé. Pendant un long moment, le silence s'est refermé sur nous. Ça y était. Mon grand secret…mon plus gros secret était dehors et, j'avoue, j'osais pas lever a tête. Je voulais pas voir l'expression dans ses yeux quand il aura fini de retourner tout ça dans sa tête pour, finalement, s'apercevoir à quel point j'étais quelqu'un de dégueulasse. Personne d'autre ne savait, à part Cathie elle-même…et elle m'a pardonné, dieu seul sait pourquoi. Ce que je sais, par contre, c'est que je lui serais reconnaissante toute ma chienne de vie. Toute ma chienne de vie! Elle ne passera plus jamais après moi, ça je me le suis juré. Elle ne pleurera plus par ma faute, pas si je pouvais l'empêcher

même si, pour moi, ça voulait dire crever en chemin.

-« Alice » soupira finalement Gwen, me faisant lever les yeux « Tu es la fille la plus butée -et stupide- que j'ai eus la disgrâce de connaître. En as-tu seulement conscience? »

Je suis restée là, comme assommée. Je m'y étais attendue mais, malgré ça, il m'était impossible de bouger, ni de regarder ailleurs. Ouch…qu'est-ce que ça fait mal! Une simple phrase…un océan de douleur, néanmoins. Le goût du rejet. Je connais. Je connais bien et pourtant…

-« Merci, néanmoins, de m'avoir raconté cette histoire. J'apprécie, vraiment » poursuit Gwen, ses mots résonnant comme un marteau frapperait sur l'enclume dans mes oreilles « …mais, très chère, ça ne change strictement rien à mon plan »

hein?

-« Si tu es celle que je cherche alors, de gré ou de force, je te changerais. Tu me détesteras, oui. Tu me haïras un moment mais, au bout de quelques années -peut-être des dizaines, avec toi, qui peut savoir?- tu oublieras. Je ne changerais pas d'avis, Alice. Ce que je dois faire, pour nous, est bien trop grand pour être compromis par ce que toi, dans ton ignorance ballante, tu crois être juste. Suis-je clair? »

Joignant le geste à la parole, il m'empoigna le visage, ses ongles -un peu trop longs- mordant dans la chair tendre de mes joues :

-« Oui » me dépêchais-je de dire, quelque peu apeurée par ce Gwen que je ne reconnaissais pas « …oui, j-j'ai compris »

-« Parfait » dit-il à mi-voix, rapprochant lentement son visage du mien « …il est plus que temps « princesse », de prendre au sérieux… »

-« E-Edmond! » m'écriais-je, réalisant -dans ma confusion- toujours avoir une commission à faire « Edmond, il…il a besoin de te parler…vite! Je suis venue en partie pour ça, je- »

-« Et pour quelle raison est-ce si urgent? » grommela Gwen en lâchant, à regrets, mon visage « Je me plais bien ici, moi, à t'expliquer dire le fond de ma pensée »

-« L'expérience » balbutiais-je, me massant une joue du bout des doigts « …les résultats, on les a eu »

Cela eut, au moins, le mérite d'assez piquer sa curiosité pour faire régresser son coté méchant :

-« Vraiment? » s'étonna-t-il, ses yeux grenat s'ouvrant légèrement « Si vite?! »

Je hochais à nouveau de la tête, répondant par l'affirmative :

-« Et donc? Dis-moi, que va-t-il advenir de nous? »

-« Tu dois aller voir par toi-même » répondis-je, faisant un dernier effort « …je ne suis pas sûr d'être la bonne personne pour te le dire…Edmond t'attend »

Je vis, avant qu'il ne se lève, un voile de confusion passer sur le beau visage de Gwen. Cela dû durer, en gros, une bonne seconde. Le temps que je cligne des yeux, il était parti…un peu…un peu comme le jour où on s'était rencontré, je crois. Une fois toute seule, je restais là, muette…immobile. Au prix d'un ultime effort, je m'étendais et fermais les yeux, goutant avidement à cette sensation de paix sur ma peau alors que mon corps meurtri s'enfonçait dans la moquette pelucheuse. Quand j'eus enfin la force d'ouvrir les yeux, je plongeais mon regard au dehors, à travers la baie vitrée, dans l'infini. Entourée de mon silence, j'entendais presque le bruit que faisait la lumière grise de cette nuit sans lune en tombant sur moi. Tout ce que je désirais, à présent, était de rester étendue là, comme ça…pour toujours. Morte.

Me sentant seule au monde, et perdue, je me surpris à souhaiter -rien qu'un instant- qu'il n'y ait dans mon ciel ni crépuscule, ni nouvelle lune, ni éclipse…ni aurore.

-(Gwen X Vampire, volume 1)-

18 Septembre 2010, 00h 00

-END-

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