Le menton enfoncé dans la paume de sa main, le front retenu de justesse par la vitre froide, quelqu'un observait distraitement le ciel. Les masses blanches et vaporeuses des nuages rassemblaient ses rêves les plus inaccessibles, ceux qu'il admirait secrètement de loin. Le bleu profond et insondable, les enveloppait comme pour les protéger ou pour les priver de liberté.

Vide.

De la bouche de cette personne glissait une fine dentelle de bave, unique témoin de sa demi inconscience. Un voile indéfinissable ternissait la vue de ses yeux, rendant la moindre particule du monde réel inintéressante pour eux. Le cahier sur son bureau palissait comme si le temps n'existait pas.

Ennui.

La chose sanguinolente qui cognait contre ses poumons, comme pour les forcer à respirer, avait oublié le rythme salvateur des sentiments. Ses mains étaient raides, figées, alors que qu'un pauvre crayon de bois abandonné les suppliait de se souvenir de leur utilité. Le murmure moqueur en fond n'atteignait même pas ses orifices auditifs.

Indifférence.

L'individu était-il seulement humain? L'entité était-elle seulement vivante? Non, cet être n'était rien. Pas passion, ni haine, ni amour, ni envie, ni répugnance, juste rien. Incapable de penser, de ressentir, comme un robot désactivé qui restait immobile, dans l'attente d'un petit quelque chose pour appuyer sur le bouton "ON". Un simple objet inanimé, si abjecte que même le jeter n'apporterait aucune satisfaction!

Inutilité.

Un corps futile, une vie superflue... Mais qui donc a pu autoriser pareil gâchis?! Alors qu'au loin certains pleurent et combattent la mort, cette statue de chair agissait comme une pomme délaissée au fond d'un placard. Elle se putréfiait lentement, imperceptiblement. La moisissure corrompait ses pieds sales, gâtait ses genoux maigres presque osseux, souillait ses hanches et ses cuisses poussiéreuses et gangrénait peu à peu chaque parcelle de sa peau glacée.

Vice.

Existe-t-il pire pêché que l'inactivité? L'automne était chaud, étouffant, les élèves de l'école riaient, s'amusaient, râlaient contre ces professeurs trop injustes, les devoirs se tassaient au fond des cartables. Tout était en place pour une rentrée normale, sauf cette illusion d'être vivant qui n'essayait même pas de masquer sa dépravation. Dans la cour visible de sa classe, un jeune garçon trébucha, provoquant les moqueries de ses pairs.

Palpitations.

Un cœur qui se rappelle enfin pourquoi il bat. Deux pupilles qui se détachent de l'éther, se raccrochent à une feuille rousse tombante pour finalement s'échouer en douceur sur la page vierge du carnet. Le crayon qui roule sur trois ou quatre centimètres, poussé par une brise encourageante sortie de nul part.

Ébahissement.

Une main tremblant légèrement, un frisson qui vient lui chatouiller le dos. Et soudain, un mouvement brusque. Le bâtonnet de bois se retrouve coincé entre des doigts boudinés, fiévreux. Une manche essuie précipitamment la mince broderie de salive, révélant un sourire frémissant. Un regard étincellent dévoilé par une subite sollicitude.

Excitation.

Le tout chasse le rien. La passion revient courtiser l'imaginaire. La dégénérescence s'esquive face à l'animation de l'être. Les pensées guérissent les plaies béantes qu'elle laisse en s'échappant. Les rêves se libèrent de l'emprise de l'immensité bleutée, préférant peupler son cerveau étioler par la lassitude. Un minuscule trait grisâtre entame la blancheur immaculée de la feuille.

Inspiration.

L'individu est humain. L'entité est vivante. Un monde se dessine au creux de sa réflexion. Il s'étoffe, se précise, puis jaillit de la chantante mine de graphite. L'instant est immortalisé par de fines arabesques dansant sur la surface plane du feuillet. La beauté et l'exaltation, s'impriment d'une calligraphie bancale dans son esprit. L'être fait gracieusement glisser ses muscles, mouvant le crayon avec fierté et empressement. Le cahier se remplit de son écriture peu soignée. Un univers réside entre ses doigts.

Création.