Quelques coups discrets résonnèrent soudainement à la porte d'entrée. Il était déjà vingt et une heures, et Léandre, qui n'était toujours pas couché, gazouilla. Elle lui chatouilla le menton tout en lui essuyant le visage afin d'ôter les bulles naissantes de ses lèvres.

- Hé, mon chéri, quelqu'un rend visite à Maman – qui cela peut-il bien être ? Tu le sais toi ?

- Paou !

Elle se leva de table en riant et lui fit un clin d'œil. Elle savait qu'il aurait été préférable que Léandre dorme à cette heure-ci; mais quoi qu'elle fasse, il ne voulait pas s'endormir avant qu'elle eût mangé – lui à ses côtés, de préférence, témoin silencieux de son repas, à l'aube de sa nuit d'enfant.

Elle détestait manger seule, observer la pendule et se dire qu'il était déjà si peu. Peu importe l'heure, elle était toujours trop longue, et elle, trop seule. Mais Léandre semblait l'avoir compris inconsciemment, ou bien le lui avait-elle transmis, peu importe. Elle le remerciait et se détestait pour cela – car il n'était qu'un enfant, après tout. Qui n'aurait pas du avoir à se soucier de sa mère, quand c'était son rôle de se préoccuper de lui. Mais sur l'heure, il y avait plus important – elle écourta ses sombres pensées.

- Je reviens tout de suite, mon chéri.

Elle se hâta vers la porte et y devina une silhouette qui ne lui était pas inconnue. (Avouons le, c'était plus réellement la voiture garée dans son allée qui lui avait permis de le reconnaître.) Elle ouvrit la porte tout en grand, frissonnant légèrement alors que le vent s'insinuait dans la maison. Malgré l'été, la région restait fraîche.

- Bonsoir, Louise – je ne te dérange pas ? Je passais en rentrant du boulot, et j'ai vu tes lumières allumées...

- Tu arrives à point pour le dessert, lui sourit-elle. Qu'elle mange si tard ne le surprenait plus.

- Pour le bout de chou ?

Elle éclata de rire, tandis qu'il se déchaussait rapidement.

- Oui, aussi. Tu m'aides à le coucher ? Elle se dirigea vers la cuisine.

- Bien sûr, quand j'aurai eu ma part de dessert ! Entendit-elle du bout du couloir, alors qu'elle avait déjà rejoint son fils. Amusée, elle sortit le tiramisu du frigo, entreprit d'en découper deux parts, de les disposer sur les assiettes. Puis elle sortit les cuillères avant de lécher celle du plat, avec la gourmandise de celle qui n'en laisse pas une miette.

Ix s'était assis à table après avoir embrassé et ébouriffé Léandre de sa grande main. Il appuyait désormais la tête sur son poing, qu'il faisait craquer pour se détendre. Elle posa la cuillère dans l'évier et se retourna pour doucement reprendre son fils.

- Papou ! Appelait-il.

- Oh que non, mon chéri – tu sais bien que tu as déjà un Papou, et qu'il n'est pas là, roucoula-t-elle. C'est Parrain. Répète voir après moi, Parrain ?

Mais soudain, avant que – il fut là, le sourire aux lèvres. Vraiment là, comme si sa présence emplissait la pièce, et il la regardait, retenant un rire qui n'allait pas tarder à résonner – puis ce fut chose faite.

- Tu as de la crème dans les cheveux ! dit-il en gloussant presque. Il avait cette mimique si particulière lorsqu'on se laisse aller à une joie peu commune, comme si le son ne suffisait pas, et qu'il fallait la mimer; et il riait, il riait, alors qu'elle commençait à se fâcher gentiment afin qu'il vienne l'aider. Il s'approcha d'elle, la scruta; dans l'expectative, elle attendait campée sur ses deux pieds et les poings sur les hanches. Il attrapa d'une main l'une de ses mèches de cheveux pour aussitôt de l'autre en ôter la crème, et il se lécha les doigts.

- Rien ne se perd, tout se transforme ! Ajouta-t-il, cerise sur le gâteau.

- Tu vas voir comment je vais te transformer, moi ! le menaça-t-elle gentiment.

Moqueur, il alla se réfugier derrière Léandre, qu'il cajola un petit moment (« bout de chou, tu sais ton parrain aujourd'hui, il ... »), alors qu'elle dégustait lentement son tiramisu. Pas comme lui, ce goinfre, qui l'avait englouti en moins de deux !

Manger ne l'empêchait pas de parler, elle que l'on avait toujours qualifiée de pipelette – si bien qu'elle fit les deux, ponctuant ses phrases de quelques mâchonnements distingués – il n'était pas question de baver comme Andréa ! Comme si Ix allait se proposer pour lui essuyer la bouche, songea-t-elle, rieuse. Elle aimait ces soirées tranquilles à papoter autour d'un plat; entendre les couverts cliqueter et les mastications souffreteuses, quand on avait hâte de terminer sa bouchée dans la peur d'oublier ce que l'on avait à dire, de ne pas avoir le temps parce qu'il y avait tellement... Et parfois, les silences sincères, des blancs qui tombaient avec la couleur de l'amitié et qu'on laissait s'épancher.

C'est justement l'un de ces blancs qui prend place; elle est calme et repue, Léandre s'endort sur sa chaise, elle le regarde avec tendresse, il la regarde de même mais elle ne le voit pas; comme une famille pense-t-elle soudainement Interdite – elle secoue la tête et reprend ses esprits.

- Je vais aller le coucher, tu ne crois pas?

Pour toute réponse, elle lui sourit. Les mots lui font souvent défaut, ces temps-ci.


Elle ne peut s'en empêcher, c'est maladif même : elle regarde la pendule. Toujours, lorsqu'elle est seule, l'horloge est son seul repère, mais aujourd'hui, c'est pour constater que le temps a passé – que le temps a vite passé. Soulagée, elle choisit de ranger la table pour ne pas égrener les quelques minutes qui vont se dérouler, puis attrape son verre de vin, qu'elle n'a pas terminé.

Lorsqu'il revient, elle est assise de biais sur le rebord de la fenêtre, et se ronge les ongles machinalement tout en observant la lune. Mais elle prend conscience de sa présence, et, tendant son verre dans sa direction –

- Tu en veux ?

Il acquiesce, elle le sert, dans le même silence qui s'est installé au sommeil de Léandre, à table. Tout juste entend-on le bruit assourdi des meubles qu'elle ouvre et referme, parce qu'elle est lasse et qu'il l'a bien saisi. Elle semble flotter entre deux eaux, comme au matin alors qu'elle s'éveille et qu'elle n'ose pas parler, parce que sa gorge semble trop lourde à porter, les mots trop durs à prononcer. Fatiguée.

Elle baille, et elle lui sourit, attendrie.

- Tu ferais un bon père, souffle-t-elle.

Mais il la regarde sans rien dire, la regarde encore, la regarde toujours, et ne dit rien. Elle ne sait trop où détourner les yeux, si bien qu'elle le regarde aussi, gênée. Un blanc décoloré.

- Est-ce que j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? Hésite-t-elle

Elle ne sait trop comment interpréter sa réponse, puisqu'il hoche la tête d'une façon peu commune qui ne veut dire ni oui ni non. Elle le sent hésiter, alors qu'il s'approche d'elle et tente de s'expliquer.

- Lou ...

Elle le regarde d'un air interrogateur, mais il s'empêtre, soupire et

- Non, rien.

Elle rit nerveusement pour se donner une contenance, mais y échoue lamentablement. Mal à l'aise, elle déglutit, avant de détourner les yeux comme si cela lui permettait de s'enfuir, puis elle dépose son verre sur le rebord comme à regret – geste symbolique qui clôture malheureusement la plaisante soirée.

Puis soudain sans qu'elle comprenne, sa main rencontre un obstacle – elle le voit lui, et nul autre, dont la main a attrapé la sienne; et dans un mouvement de recul, elle le dévisage, puis, la retire précipitamment, cri du cœur instinctif

- Non !

Elle la serre contre elle, sur sa poitrine, fort – elle a compris.

- Qu'est ce que tu fais? Encore ? Balbutie-t-elle, troublée, avant de reculer à nouveau, comme une bête traquée, alors que son cœur bat beaucoup plus vite qu'il ne le devrait. Mais il ne répond pas, se contente de la fixer, avant de s'écrouler dans le canapé en soupirant, la tête une fois encore dans ses mains.

- Je deviens fou ... gémit-il.

Pour toute réponse, elle ricane nerveusement. Allons bon. Encore ? Elle le contemple de ses yeux tristes et las. Parce que toutes les histoires ne finissent pas bien, parce que celle-là n'en finit pas; Lou n'a jamais été que l'autre versant de l'histoire, celle que l'on cache aux enfants; parce qu'on oublie de leur dire que leur Prince n'est pas toujours charmant.

- En souvenir du bon vieux temps, c'est ça ? Reprend-elle, sarcastique et tranchante; cela fait des années, à vrai dire. Elle ne s'en souvient que trop bien pourtant, et pour cause... Il est le premier qu'elle a aimé. Il relève la tête et la regarde, interrogateur – la voir ainsi lui crève le cœur, mais il ne se sent pas mieux qu'elle. Misérable.

- Regarde où ça nous a menés la dernière fois. Où ça m'a menée ! Crie-t-elle presque, alors que sa gorge semble se serrer de plus en plus. Elle aimerait pouvoir se taire, comme au matin, et laisser le temps passer, pour une fois. Mais l'heure a sonné.

- Ce n'est bon ni pour toi, ni pour moi. Ni pour lui ! Ajouta-t-elle en désignant de la tête la chambre de Léandre. Regarde le, qui t'appelle Papa ! Papa ! Je ne peux pas laisser ça... je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Panique-t-elle.

Ix s'est doucement relevé alors qu'elle déblatère, affolée, et qu'elle marche furieusement d'un bout de la pièce à l'autre. Il l'intercepte, l'attrape même en posant ses deux mains sur ses épaules pour la serrer contre lui.

- Chut... calme toi. Dit-il en la berçant doucement dans ses bras. Calme-toi.

Sa respiration devient petit à petit moins effrénée, et, lorsqu'il la sent réfractaire, il la lâche – elle recule d'un pas. Ils se contemplent, avec la tête des gens qui savent mais qui n'y peuvent rien. S'y sont-ils fait, avec l'habitude ?

Et elle sourit tristement encore une fois – elle a l'impression de ne plus savoir faire que ça, et se demande si Léandre le perçoit. Elle met une main sur sa joue, la caresse. Il est barbu; elle aime ça, il le sait.

Elle aimerait l'embrasser; elle oscille doucement entre ses lèvres et ses yeux puis, consciente, détourne le regard, n'importe où mais ailleurs, ailleurs mais où – puisqu'ils sont si proches ?

Dans un sursaut de lucidité – quelque chose se brise et le contact rompt.

- Ix, dit-elle, tremblante, ne revient plus chez moi. J'aurais du m'en douter, pour que tu viennes si souvent, cela ne pouvait être que pour ça.

Elle s'interrompit, grimaça et garda les yeux clos un court moment; mais l'empêcha de prendre la parole en bougeant brusquement les mains en signe de dénégation.

- Je n'ai jamais été que ça. Va t'en. Sa mâchoire était crispée, et elle était amère.

Va t'en, ou je l'appelle !

Ils savaient tous deux de qui elle parlait Mais quand bien même Elle avait beau le menacer, elle risquait tout autant que lui. Avait-elle le choix pour autant ? Bien longtemps auparavant, elle avait dû se détourner de lui, contrainte quand il était seulement contrit; mais malgré tout spectatrice.

Elle s'obligeait à ne pas pleurer, pas encore. Amère, c'était tout ce qu'elle était. Cette image; la grand-rue où le temps s'est figé Sablier de murmures égrenés Te souviens-tu ? « J'aime quand tu sais... » chuchoter nos secrets Et j'avance, le soleil brille comme jamais – pavés lustrés de la mémoire vus et revus je n'ose y croire – Je ne prends garde à rien sinon mes pas rêveurs Ô bleu

ciel est mon sourire il atteint l'aube jusqu'à mes yeux Je ris à gorge déployée d'un plaisir dévoyé qui n'appartient qu'à

nous Je pense

et tu penses à moi car je te lis entre mes doigts Cette image J'avais le sourire jusqu'aux yeux et maintenant

le cœur au bord des lèvres.

L'horloge sonne les douze coups de minuit. Elle ne sait plus quand il est parti; les yeux vagues, perdus dans le vide, elle est effondrée dans le canapé, toutes lumières éteintes, et se met à pleurer. Pas triste à proprement parler; juste – cette image !

Elle y était heureuse.


Et le temps, le temps qui l'obsédait; le temps passait mais au ralenti toujours, âpre d'une douleur au retour des beaux jours; Juin. Juillet. Peu importe quand, on était. Elle ne supportait plus de croiser le regard insistant de l'horloge aux aiguilles surannées, ni même d'entendre le clocher voisin résonner de concert; alors, elle partait avec lui.

Le ciel se faisait écrasant lorsqu'elle sortait, à l'aune de ses yeux rêveurs voilés de majesté : elle flânait, le nez en l'air, tournée vers un ailleurs dont elle se détachait si peu. Elle aimait à tourner les bras écartés et tendus, les yeux à peine ouvert et la gorge déployée tandis que son fils l'applaudissait, heureux de ne la plus voir l'air aussi hagard...

Car Ann'dra seul suscitait ses égards; riant aux éclats au bord du chemin, il réveillait sa torpeur aux allures de contemplation. Mais lorsqu'ensuite le soleil se couchait – lui aussi, il se taisait. Une douce lueur recouvrait alors les collines, poussée d'hémoglobine aux reflets amarantes que les arbres effeuillaient au gré des quatre vents. C'était semblable aux peintures à l'eau de Léandre, dont les couleurs coulaient, vague impression des désirs de l'enfant. Louise longeait le chemin de fer en chantonnant, tandis que Léandre, accrochée à sa robe, la suivait doucement, patiemment; eût-il voulu cueillir les coquelicots qui fleurissaient avec langueur – calmement, la main sur son épaule, elle se serait agenouillée pour lui souffler quelque obscure chanson à l'oreille Touche de rouge sur la touche, toute de rouge vêtue, fragile ecchymose mise à nue – vous autres évanescentes à l'opprobre ténue affleurez de curieuses volutes Et les mots s'envolaient, spectre de mes pensées perdus dans l'air du temps.

Puis ils rentraient.

... de curieuses volutes, dont je me fais cohue...