Léandre pleurait. Elle ne savait que faire – Oh, que faire ? Que quelqu'un lui dise ! Rien ne calmait ses pleurs, et mon dieu, les siens ne cessaient de couler. Que pouvait-elle seulement faire ? Dès qu'elle l'approchait, il criait de plus belle; elle avait beau le bercer dans ses bras, lui chuchoter des mots doux, il semblait souffrir à son approche et cela lui crevait le cœur. Elle était tellement fatiguée. Sa tête semblait prête à exploser, et ses yeux, rouges d'avoir été frottés maintes et maintes fois, lui piquaient. Elle se laissa aller à sangloter sur le canapé, tandis qu'elle l'entendait hurler dans son lit. Elle n'en pouvait plus.

Qu'est ce que tu as... chuchota-t-elle. Qu'est-ce que j'y peux ? S'il te plaît, Andréa, calme toi ... Elle l'implorait presque mais il ne pouvait l'entendre, et quand bien même, il n'était qu'un enfant. Il allait mal, tout comme elle; à cause d'elle, peut-être. Depuis qu'elle avait renvoyé Ix, Louise se sentait blessée, délaissée et perdue; et Léandre, qui demandait son retour, ne comprenait pas pourquoi elle ne lui donnait aucune réponse. Il avait été boudeur toute la journée; et quand, le soir venu, elle l'avait couché plus tôt, pleinement décidée à lui redonner un rythme normal, la crise avait éclaté.

Il était désormais vingt-trois heure treize et des poussières, s'aperçut-elle après un regard fiévreux sur l'horloge, et elle devint hystérique, à ne savoir que faire, à ne pouvoir rien faire, et elle tournait en rond, tentant parfois quelques approches inutiles, hésitant entre un sourire faux et des supplications, parfois muettes, parfois mielleuses, quelquefois colériques et surtout désespérées. Elle avait besoin de calme – mais jamais le bruit du silence n'atteignit ses oreilles, tout au mieux celui de sa respiration effrénée et de ses hoquets incontrôlés.


Le Silence.


Mais pouvait-elle aller s'enfermer quelque part et laisser Léandre là ? Certainement pas ! Elle recroquevilla ses jambes contre elle et posa sa tête sur ses genoux.

Ann'dra... Renifla-t-elle, alors que son regard tombait sur le téléphone posé sur le guéridon.

C'était un vieux téléphone qu'elle avait récupéré chez ses parents, l'un de ces téléphones où il est nécessaire de tourner une molette d'un seul et unique doigt pour composer les chiffres, et où l'on peut trouver un écouteur pour une tierce personne souhaitant partager la conversation. Le bon vieux temps de son enfance, où il lui suffisait de traverser la rue pour aller, au petit matin de l'été, déjeuner chez sa voisine... Sa voisine ! Elle marqua un temps d'arrêt, brusquement saisie.

Elle pouvait appeler sa voisine ! Elle rentrait toujours tard du travail, aussi ne dormait-elle sûrement pas – mon dieu, oui, c'était la solution, il n'y en avait pas d'autres. S'il te plaît, répond, répond, répétait-elle comme une prière en son for intérieur. Aide-moi. Elle composa le numéro, et attendit. Trois longues sonneries. Enfin – le déclic.

- Oui ?

- Oh, balbutia-t-elle, s'il te plaît... c'est Louise. Je ne sais pas quoi faire. Il pleure, pleure encore, pleure toujours, et moi de même.

- Attend, attend, calme toi – je ne comprends pas.

- Je ne peux plus – aide moi. Je n'y arrive pas, quoi que je fasse il ne veut pas Oh je ne peux pas... dit-elle, le souffle saccadé. Je ne sais plus quoi faire. Il pleure. Léandre, je veux dire. Depuis bientôt, heu, cinq heures...

- Tu veux que je vienne ?

- Oui, s'il te plaît – je ne vois rien d'autre ... Elle reniflait tandis qu'elle entendait Ygrecque chuchoter derrière le combiné – sûrement expliquait-elle cet appel tardif à son compagnon.

- Ne t'inquiète pas, j'arrive. Essaye de te calmer, d'accord ? Non – non, ne pleure pas. Si tu es nerveuse, tu ne pourras pas le calmer. Chhhht... J'arrive. À tout de suite.

Elle raccrocha. Louise avait réussi à faire abstraction des pleurs de son fils pendant la conversation, mais désormais, elle ne les entendait que mieux, et s'arrachait littéralement les cheveux en priant que cela cesse, qu'il se taise, qu'ils puissent enfin dormir tranquillement tout les deux – ils en avaient grandement besoin. Elle se posta à la fenêtre, dans l'expectative – ou plutôt dans l'espoir.

Les pleurs de Léandre formaient un fond sonore uniforme, toutefois rythmé par ses hoquets. Elle avait tout essayé : fredonner sa berceuse préférée, le chatouiller pour le faire rire, lui parler calmement, le gronder gentiment, s'énerver finalement ...

Le cœur serré, Lou regarde le vide plus qu'elle ne contemple son jardin. Son regard tombe sur son propre reflet et elle se fait pitié; quelle mère est-elle pour ne pouvoir calmer son enfant ? Ses yeux sont rouges et tirés, encadrés par de belles cernes violettes qui affadissent son visage. Elle n'est pas des plus présentables, songe-t-elle – un rire nerveux lui échappe.

Puis soudain – un bruit, une voiture qui s'engouffre dans l'allée, des portières qui claquent et des pas précipités sur le dallage qui mène à la porte d'entrée... Mais Lou ne les entend pas : elle s'est élancée vers la porte, puis s'y est finalement blottie, presque hésitante, les deux mains et l'oreille apposées, jusqu'à ce qu'on sonne et qu'elle l'entrouvre timidement. Il fait sombre dehors parce qu'elle n'a pas pensé à allumer les lumières; de toutes manières, elle n'a guère le temps de voir quoi que ce soit qu'Ygrecque lui attrape les mains et la prend dans ses bras. Étourdie, Louise, sans trop savoir comment, se retrouve dans le salon; confuse, elle indique à Ygrecque la chambre d'Andréa – encore qu'elle n'en ait nul besoin, au son qu'il produit – et, sur quelques recommandations d'Ygrecque, elle se retrouve seule. À sec. Plus aucune larme ne coule. Lou n'a conscience que de son souffle court et saccadé, elle se sent perdue et s'enfuit, court presque ! jusqu'à la balancelle du jardin où elle se recroqueville, hagarde, les genoux remontés sous sa tête baissée.

Lorsque Ix la rejoint, elle s'y balance presque trop silencieusement. Il s'assoit à ses côtés et se balance avec elle un peu plus amplement ; ils cliquettent au rythme de leur va-et-vient. Il n'ose pas la prendre dans ses bras pour la réconforter, ni même la toucher d'un doigt, de peur qu'elle disparaisse un peu plus encore. Clic... Clic...

- Pourquoi es-tu là ? Chuchota-elle brusquement, curieux éclat silencieux. S'il avait fallu tendre l'oreille, cela résonna jusqu'au cœur de Ix qui, pris de court, ne répondit pas immédiatement, cherchant ses mots. Le vent soufflait doucement et il la voyait frissonner; elle était jambes nues, tout juste couverte d'une chemise avec laquelle, sans doute, elle s'apprêtait à dormir.

- Hum... Ygrecque avait peur de ne pas suffire. Je veux dire – elle sait qu'Andréa est très attaché à moi. Elle a pensé que, peut-être, je parviendrais à le calmer si elle-même...

Louise le regarda – enfin ! – mais resta muette, avant de détourner à nouveau la tête et de renifler. Il soupira.

- Je venais te le dire en personne. À ces mots, il la vit se raidir. Il continua donc rapidement, de peur qu'elle ne l'interrompe ou ne l'ignore en partant. On va se séparer, Ygrecque et moi. Comme Louise ne disait rien, il ajouta – Divorcer. Le mot tomba avec le poids d'une sentence, et enfin, il la vit chercher ses mots – mais elle ne savait que dire, et se rongeait furieusement les ongles pour se donner du temps.

- Pourquoi ne m'en a t-elle pas parlé ? (Sa voix tremblante allait-elle un jour disparaître, emportée par le vent ?)

- On ne voulait pas... Pas avant que ce ne soit finalisé, reprit-il. Elle te savait à bout, elle ne voulait pas t'embêter avec ses problèmes – nos problèmes, en plus des tiens. Après ce qu'il s'est passé avec le père de Léandre... Ce n'est pas facile d'élever un enfant seule.

Il avait conscience qu'il l'assommait de cette nouvelle, mais il avait besoin de la lui confier, surtout après l'éclat de l'autre soir; qu'elle comprenne. Elle semblait hébétée –

- Quelle soirée, hein ? Lui dit-il doucement sur le ton de la confidence.

- Et toi ? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ? Le coupa-t-elle presque brusquement, malgré sa voix éteinte.

- J'ai essayé... L'autre fois.

Mais ce n'était peut-être pas le bon moment... par rapport à moi. J'étais chamboulé.

- Oh – Bien. Elle s'arrête, respire, puis reprend, bien que cela semble lui coûter – Bien. Oublions ça, alors.

Elle croit à un instant d'égarement, une erreur – encore.

- Non, dit-il gravement, alors que ses yeux la fixent et semblent la fouiller. Non, je n'oublie pas.

Il s'arrêta pour donner plus de poids à ses mots.

- Je n'ai jamais oublié.

Louise baisse les yeux. Sa main vient s'enfouir dans la sienne. Après tant d'années, elle y semble curieusement à sa place ; elle s'en étonne toujours et la contemple longuement. Un sourire affleure son visage, mais il ne fleurit pas – il n'en a pas le droit. Sa tête flanche et retombe en arrière. Elle referme les yeux, puis les doigts.

On ne sait quand, l'enfant s'est tu ; si nulle horloge ne résonne dans le silence ambiant, la balancelle du jardin semble marquer réveil du temps.