Disclaimer : Tout est à nous, de l'histoire aux personnages.

Bonne lecture !


Il faisait froid. C'était humide et les ténèbres y régnaient en maîtres. Les murs sales suintaient de toutes parts. Le bruit des gouttes tombant dans l'eau des égouts rendait le silence plus spectral encore, créant une ambiance légèrement angoissante. De temps à autre, des couinements de rats se faisaient entendre, sûrement tués par les leurs ou bien par une créature plus grosse.

Soudain, la vie quotidienne des habitants de ces tunnels insalubres fut troublée par l'arrivée d'un humain marchant dans l'eau qui lui arrivait à mi-chaussures. Visiblement, l'obscurité ne le gênait pas, pas plus que les rats, l'humidité et la puanteur. Se dirigeant sans peine dans le dédale sombre des égouts, l'homme s'arrêta soudain face à un mur, leva un doigt vers le plafond et l'enfonça entre deux pierres. Aucun son ne précéda l'ouverture d'un panneau coulissant 50 mètres plus loin, laissant une large ouverture dans le plafond. Il s'y rendit nonchalamment, appuyant, effleurant, tirant ou tournant de temps à autre une ou plusieurs pierres parfois invisibles si on ne connaissait pas les lieux parfaitement. Arrivé à l'aplomb de l'ouverture, le corps se ramassa sur lui-même et sauta dans une verticale parfaite, puis plus rien. Tout revint à l'identique, comme si jamais personne n'était passé par là.

Redressant son mètre quatre-vingt quinze avec une souplesse que ne laissait pas deviner sa carrure, il se dirigea au bout du tunnel, où des barreaux en fer ancrés dans la paroi le mèneraient chez lui. Il prit soin de ne pas toucher les dix premiers et arriva enfin dans un endroit chichement éclairé par quelques bougies posées sur des pierres. C'était sa planque, sa tanière. Un lieu que personne ne pouvait atteindre à moins de débloquer entièrement le système de sécurité et les mécanismes de défense qu'il avait mit plus d'un an à construire et à sophistiquer. Un lieu perdu dans le labyrinthe des égouts inutilisés depuis des siècles. Contrairement aux boyaux pavés et réguliers du bas, cet endroit ressemblait plus à une grotte. La roche y était apparente et irrégulière, le sol sec était en terre battue, des pierres plus ou moins grosses s'égrenaient le long des canalisations. Il y avait en tout et pour tout un canapé troué, une vieille table en bois, une armoire, et une commode plus qu'usagée dont la seule vue laissait à penser que sa présence était due plus à sa fonctionnalité qu'à son esthétisme.

L'homme ôta son long manteau en cuir qu'il rangea dans l'armoire, révélant à travers un T-shirt rouge sombre moulant une musculature parfaite. Il s'affala lourdement dans le canapé en poussant un soupir de soulagement, croisant ses jambes musclées sur l'accoudoir. Silver était enfin chez lui. Dans une grimace d'inconfort il se releva et se dirigea vers la table où il entreprit de déposer ce qui lui avait permit de gagner sa vie quelques heures plus tôt : deux fins poignards ciselés, et cinq couteaux de lancers. Il récupéra un poignard et partit dans le tunnel le plus au nord où coulait une source d'eau retenue par un petit bassin. Il y plongea la lame et commença à en retirer le sang séché. Il s'aspergea ensuite rapidement le visage d'eau froide et retourna s'allonger. L'aube serait là dans quelques heures. Il ne pourrait pas dormir longtemps. Au matin, il irait dans la chambre de l'hôtel qu'il louait pour la semaine prendre une douche et se changer.

En fermant les yeux il se remémora l'incident deux nuits auparavant, et son front se plissa de contrariété. L'Alpha allait bientôt bouger. Peu importe où il était, peu importe qui il était et ce qu'il faisait, s'il y avait un Alpha dans cette ville et il en était sûr, il allait bouger. Il devait le faire ou c'est lui qui s'en chargerait. Les émeutes et massacres sanglants entre Sans-meute devenaient trop nombreux et trop fréquents. La dernière fois, il était tombé dessus par hasard alors qu'il exécutait un contrat. Il s'était arrêté sur un toit et avait observé la ruelle sombre coincée entre deux immeubles. Cinq hommes, trois contre deux. D'après ce qu'il avait entendu entre les grognements et les claquements de mâchoires, cette rixe avait pour cause une prostituée prostrée dans un coin vers des poubelles, et la dispute avait glissé sur le terrain miné qu'étaient les richesses des différents territoires. Un Sans-meute ne se satisfaisait jamais de ce qu'il avait, et le mot discrétion ne lui traversait jamais les instincts. Le cerveau n'étant que peu utilisé. Il avait passé son chemin, et avait rempli son contrat impeccablement. Comme d'habitude. Le lendemain dans les journaux, la mort mystérieuse de deux hommes sauvagement assassinés dans une rue faisait la une. On suspectait un gros chien ou plusieurs vu le nombre d'empreintes laissées au sol. Mais cette excuse ne marchait jamais bien longtemps. Si un conteneur de 500 molosses enragés aussi hauts que des grands danois était arrivé en ville, l'explication des chiens aurait été crédible. Mais sans ça, des journalistes commenceraient à fouiner un peu partout. Et tout ça deviendrait difficile à gérer avec seulement de la diplomatie.

Quelques minutes plus tard, son front se détendit, son souffle devint invisible et ses paupières commencèrent à s'agiter en rêvant d'une course à perdre haleine dans les forêts du nord recouvertes d'une épaisse couche de neige.

… …

Alors que les premiers rayons du soleil dissipaient la brume de l'aube, ses paupières s'ouvrirent, laissant apparaître deux iris violets, fendus en leur milieu par une pupille noire d'un losange vertical presque linéaire. Un battement de cils et les paupières se rouvrirent sur des yeux d'un bleu profond, banals si ce n'en est la couleur. Encore drapé de quelques lambeaux de rêve, le jeune homme aux cheveux argentés prit la direction du petit bassin, enleva son T-shirt et ferma les yeux de contentement en sentant l'eau fraîche ruisseler sur son corps. Il s'étira ensuite lentement, avec une souplesse toute animale, faisant jouer doucement chaque muscle de son corps. Silver était prêt pour cette nouvelle journée. Détendu et serein. Il alla chercher dans son armoire un T-shirt et un pantalon propres, remit le T-shirt de la veille, attrapa son manteau au vol et compléta sa panoplie par un poignard et deux couteaux. Il soupira en voyant l'état de l'un des trois restants. Il serait obligé d'aller voir Tim.

Vingt minutes plus tard il s'arrêta devant un hôtel moyen, dans un quartier calme moyen, tout ce qu'il y avait de plus… moyen. Il salua la réceptionniste d'un regard rapide et se dirigea vers les escaliers. Il ignora le regard appuyé et brillant de la jeune femme et disparu prestement derrière la porte. Il avait mit du temps pour ne plus se soucier de tous ces regards. Partout où il allait, il ne laissait personne indifférent, hommes ou femmes. Il n'avait pas choisi cette couleur de cheveux particulièrement voyante, ni sa taille, mais au final, il s'en foutait.

Chambre 103. Après avoir fermé à clef, il inspira à fond l'air de la pièce. Un vieux réflexe qui lui avait sauvé plusieurs fois la vie. Il n'y avait personne, et personne n'était entré depuis qu'il était parti. Sans prêter attention au lieu, il fila sous la douche qu'il commença glacée pour augmenter la température petit à petit. Il avait des petites manies, comme celle-ci. Il n'était pas parfait. Cinq minutes plus tard, vêtu en tout et pour tout d'une serviette brodée à l'enseigne de l'hôtel autour des reins, il s'approcha de la fenêtre sale et jeta un coup d'œil sur le réveil de la ville. Quelques gouttes d'eau lui ayant échappé glissèrent au creux de son cou et sur ses clavicules, terminant leur trajet sur des pectoraux dorés, fermes et bien dessinés avant de se faire absorber par un T-shirt noir moulant. On frappa à la porte. Sans se presser, il finit d'attacher la ceinture de son pantalon en cuir et se dirigea tranquillement vers la porte, pieds nus.

— Hm ? C'est pour quoi ?
— Bonjour monsieur. Un colis pour vous. Signez là s'il vous plait… Merci monsieur. Bonne journée.
— Bordel de merde ! Je lui avais dis d'arrêter avec ces colis. Il veut se faire choper ou quoi ! gronda-t-il fortement une fois la porte refermée.

Il déchira le paquet et fit tomber cinq liasses de billets sur le matelas. Son salaire. Il jeta l'emballage, répartit les billets dans les poches intérieures de son manteau et sortit de l'hôtel. Il prit la direction des quartiers nocturnes, laissant ses sens appréhender son environnement. Avec le réveil de la ville, il pouvait sentir les premières effluves des boulangeries, les derniers ivrognes endormis sur le trottoir, les joggeurs seuls ou avec leurs chiens. Ceux-là, il préférait les éviter. Non pas qu'il avait quelque chose à craindre d'eux, mais les réactions des chiens à son encontre étaient souvent imprévisibles. Certains l'attaquaient, d'autres le fuyaient, ou bien encore se contentaient de japper comme des sourds planqués derrière les jambes de leur propriétaire.

Arrivé au niveau d'une ruelle sombre sentant l'urine, le dépotoir, et toutes sortes de sécrétions humaines, il s'y engagea, retroussant le nez sous les assauts odorants violents, et entra dans la boutique poussiéreuse d'un vieil antiquaire après avoir survolé des yeux l'enseigne : Thimothee's Antiques. Le son clair de la clochette d'entrée attira l'attention d'un petit homme roux et barbu légèrement enveloppé ayant déjà dépassé la cinquantaine.

— Bonjour ! Désolé mais ce n'est pas encore ouv… Oh ! … Toujours matinal mon ami. Que me vaut le plaisir de ta visite ?

Les yeux vifs et pétillants de malice, il s'était avancé vers Silver un sourire traversant sa barbe de part en part. Pour toute réponse un léger grognement de mépris et d'énervement lui parvint.

— Trop fragile. J'en suis à deux par semaines. Et même si j'ai un boulot qui rapporte, j'suis pas plein aux as !
— Tout dépend de l'usage que tu en fais ! C'est pas conçu pour entailler du béton ou du marbre ! … Bon aller, viens, j'ai quelque chose à te montrer. Une belle surprise. Un joli bijou. Tu m'en diras des nouvelles…

Le sourire espiègle de l'antiquaire attisa sa curiosité et ils passèrent dans l'arrière boutique. Silver détestait cet endroit. Déjà petit à la base, il était encombré d'une montagne de cartons de toutes tailles, d'objets plus ou moins connus et de bibelots recouverts de poussière qui manquaient de lui crever un œil à chaque fois qu'il bougeait. Le petit homme râlait sous un carton, celui-ci l'empêchant d'atteindre un discret levier et Silver eut un premier geste pour le déplacer, mais se ravisa soudain, sûr qu'ils finiraient tous les deux engloutis sous une avalanche de quincaillerie la seconde suivante. Il entendit un léger déclic. Une trappe s'ouvrit sous ses pieds, et il tomba dans le vide de tout son poids. Dix mètres plus bas, il amortit sa chute en souplesse, absorbant le choc dans ses chevilles, ses genoux et ses hanches.

— Ca va là en bas ?
— Bah bien sûr ! Comment veux-tu que j'me fasse mal de cette hauteur ! râla-t-il en se redressant. Bon tu viens aujourd'hui ou demain le nain !
— Le nain … le nain. Tu sais c'qu'il te dit le nain !
— Ouais je sais. Aller magne toi.
— N'empêche, j'm'interroge toujours sur le pourquoi du comment tu te tords jamais une cheville en arrivant en bas. Moi j'fais ça, j'me casse trois genoux, déclara Tim plus pour lui-même que pour son ami alors qu'il descendait du dernier barreau de l'échelle.
— Hmm… la chance peut-être.
— Ouais c'est ça. A d'autres. Bon, allons voir ta pièce favorite, hein ?

Lui faisant un clin d'œil il longea sur quelques mètres la vieille ligne de métro oubliée depuis longtemps. Plus personne ne savait qu'elle avait un jour existée. Sauf ceux à qui c'était utile. Ils se retrouvèrent devant une porte discrète cachée par les ombres que créaient les rares néons encore intacts du plafond. Silver sortit une petite clé de son talon, tandis que Tim en faisait autant de sous ses vêtements. Deux serrures. Deux clefs. L'une ne pouvait ouvrir sans l'autre. En cas d'urgence, un mécanisme indépendant pouvait ouvrir la porte blindée renfermant la plus grande diversité de forme, d'alliage et d'usages différents qu'on pouvait appliquer à une arme. Un léger sourire se dessina sur les lèvres pleines du plus grand, qui ne pouvait s'empêcher, à chaque fois qu'il voyait les nombreuses tables sous verre et leurs contenus, de s'interroger sur la manière dont ce petit bout d'homme bedonnant pouvait les obtenir et les acheter. Mais ni l'un ni l'autre ne posait de questions dérangeantes. Règle tacite entre eux deux, et qui leur convenait parfaitement.

— Alors ? C'est quoi cette magnifique trouvaille ?
— Deux minutes ! Deux minutes ! Tu as déjà besoin d'un couteau neuf, n'est-ce pas ?
— Hm.

Pendant que le barbu ouvrait différents tiroirs, Silver erra dans la pièce, laissant ses yeux traîner sur les épées massives, fines rapières ou katanas, les dagues et les poignards, les shurikens et autres armes de lancer orientales, les filins en acier trempé, les arbalètes, les arcs télescopiques… Il ne manquait plus que les sabres laser. Il délaissa le coin des armes à feu et celles explosives, même si la diversité y était la plus importante, car beaucoup trop indiscrètes à son goût. Son job, c'était l'assassinat, l'espionnage ou l'infiltration. Pas le feu d'artifice. Son regard s'arrêta soudain sur un objet des plus insolites. Sous sa cloche en verre et reposant dans un écrin de velours bleu nuit, une lame d'environ 30cm travaillée avec excellence attendait son utilisateur. Elle était d'une finesse remarquable, légèrement recourbée à son extrémité, et qui se prolongeait en un court aiguillon vers la garde. Celle-ci d'ailleurs était inexistante, remplacée par une longue chaine du même alliage tout aussi brillant, au bout de laquelle était fixée une deuxième lame en une parfaite symétrie. Sur chacune d'entre elles, un emplacement était prévu pour les saisir à pleine main.

— Ah ! Je vois qu't'as toujours l'œil ! Voici la merveille que je voulais te présenter. Entièrement faite en alliage de type TiAl, Titane Aluminium. Dans le jargon ça s'appelle un intermétallique. C'est beaucoup plus léger et beaucoup plus solide qu'un alliage de titane classique. Et résistance accrue au feu. Mais c'est pas tout ! Ce petit bijou est enrobé d'un revêtement d'un autre alliage de type MCrAlY. Pour les incultes, Métal, Chrome, Aluminium et Yttrium. Réputé pour sa tenue mécanique irréprochable et sa résistance à la corrosion à haute température. Fondu en une seule pièce à différentes températures… enfin j'te passe le mode de fabrication. Tiens prends-le.

Joignant le geste à la parole, Tim souleva le verre protecteur et posa sa nouvelle acquisition dans une main gantée de cuir.
— Si tu me pètes ça, j'peux plus rien pour toi ! fit-il dans un sourire. Bon, après la chimie, voyons la pratique. Ce truc convient pour l'attaque mais aussi la défense. Et tu peux faire les deux en même temps. Au corps à corps si tu veux, et dans la seconde qui suit il peut trancher n'importe quoi se trouvant dans un cercle de dix mètres de diamètre. D'après le prototype, un équilibre… parfait. Pour la défense, il suffit de tendre la chaine. Elle sera même pas ébréchée. Pratique, il est facilement transportable, facilement utilisable, et ça tranche net à peu près tout et n'importe quoi… Bref… C'est ma fierté. Tu peux pas savoir c'que j'ai dû faire pour l'avoir.
— Tu as raison, je ne peux pas le savoir et je ne le veux même pas.
— Alors, ça te plaît ?
— Plutôt oui. J'ai bien envie de l'essayer. La chaîne, elle résiste à combien de traction ?
— Ça, j'en sais rien. Donnée inconnue. A toi d'me l'dire, répondit l'antiquaire dans un gloussement.
— Je prends.
— Tiens ton couteau. Envie d'autre chose ? Toujours pas d'armes à feu ?
— Pas pour l'instant, et jamais d'armes à feu. Merci Tim.
— Bon aller, on remonte. Faudrait pas que je fasse attendre mes clients.
— T'as jamais d'clients dans ta boutique. Ton gagne-pain il est là, dit-il en montrant d'un geste ample la pièce éclairée crûment par des néons bleu clair.
— Hmm on sait jamais. Allez, dehors !

Mais le temps de fermer la porte, Silver était déjà remonté d'un saut dans la partie publique du magasin. Lorsque l'homme âgé revint, il était légèrement essoufflé et transpirant.

— Heureusement que tu viens pas tous les jours, sinon mon espérance de vie serait dangereusement réduite.
— Elle peut l'être encore plus si tu veux …
— Tsss… Pas de menaces mon cher. Pas de menaces.

Un léger éclat d'un rire grave et puissant lui répondit.
— Mais non ! Tu m'es bien trop précieux. Où est-ce que j'irais faire mon shopping après, hein ? Une légère ombre passa sur son visage. Des souvenirs qu'il préférait éviter.
— Règlement ?
— Comme d'hab', cash.
— Parfait. 4.
— En effet, ton machin a du te coûter pas mal.
— Tatata ! C'est un très bon investissement mon ami.
— J'te crois. Tiens, voilà ! Tu vas pouvoir aller t'acheter des bonbons maintenant.

Dans un gloussement, l'antiquaire fit prestement disparaître les quatre liasses de billets fraîchement acquises. Sur les ventes qu'il faisait au jeune homme, il ne faisait que peu de marge. De quoi le nourrir et faire tourner sa boutique pour quelques jours. Même s'il y avait une ambiance amicale entre les deux, Tim savait parfaitement qu'en un battement de cils il pouvait mourir, et il se souvenait encore parfaitement de la violente négociation, pas tellement négociée, qu'ils avaient eus lors de leur première rencontre. Et puis, au fond, il aimait bien ce p'tit gars.

La clochette à l'entrée le tira de ses pensées. Silver était déjà parti. Parfois, la discrétion et le silence dont il s'entourait lui filaient une chair de poule de tous les diables. Ce mec était un tueur né.

...

... ...

Un pain au chocolat dans la bouche, un mug en céramique rempli de café fumant sur la table devant lui, Silver prenait son premier repas de la journée. Comme d'habitude, il avait posé ses fesses dans un café chic à l'autre bout de la ville. Ce matin, c'était le Moka Coffee. Il était 8h30, et la densité de la circulation avait le don de lui mettre les nerfs en pelote. Mais il ne pouvait se résoudre à abandonner son pain au chocolat, ni à rentrer à l'intérieur. Il adorait le sucré, surtout les viennoiseries, et l'air frais avant la chaleur caniculaire. Alors il supporterait bien un peu plus longtemps ces klaxons horripilants qui lui faisaient grincer les dents. Il prit un journal qu'un client avait oublié sur sa table et commença à le feuilleter. Aujourd'hui dans le Daily Ath, rien de bien croustillant. De toute façon, rien de croustillant ne se passait jamais à la surface d'Ath, sauf lorsqu'un Sans-meute avait envie de sang frais. Si le journal voulait remporter la palme des ventes, il lui suffisait de descendre dans les égouts et les vieilles voies de circulations souterraines. Là, c'était croustillant. Mais le pauvre journaliste qui tenterait ça serait sûrement à moitié fou et totalement inconscient.

Avalant d'un trait le restant de son café, il se leva et suivit sans grand intérêt le flot piétonnier sur le trottoir. Le bruit d'un moteur puissant le fit tourner un œil, et il haussa un sourcil en avisant une grosse berline noire aux vitres fumées arrêtée à un feu rouge. Encore un riche, allant bosser dans un de ces immenses buildings. Repartant dans ses déambulations et ses pensées, Silver se repassa le programme de la journée. Tout d'abord, il irait se détendre avec un peu de musculation et d'assouplissements. Il n'avait pas envie de courir. Pas encore. Il faudrait aussi qu'il achète plusieurs journaux différents pour se maintenir au courant de l'actualité. Et à 10h, il irait manger un steak tartare… ou plutôt deux. Sinon, son estomac les lui réclamerait violemment. C'était sa nature, il n'y pouvait rien. C'est pas avec un pain au chocolat qu'on nourrit un mètre quatre-vingt quinze de muscles et d'intelligence. Ensuite ? Et bien ensuite il aviserait.

Dix minutes plus tard, il avait sept journaux sous le bras, un chewing-gum à la cerise dans la bouche et il reprenait le chemin de son repaire. Une fois arrivé, il jeta en vrac les pages noircies d'encre sur sa table, et posa son manteau et ses armes sur le canapé. Il avait installé sa salle de musculation à domicile dans un élargissement du boyau Sud. Haltères, bancs de musculation, plusieurs punching-bag qu'il s'était amusé à remplir de choses diverses et variées, et un ensemble de matelas fermes au sol pour ses étirements.

Au bout d'une heure, il en eut marre. Il n'était jamais vraiment patient. Il retraversa donc sa salle principale pour aller se rafraîchir au bassin. Ressentant de plus en plus cruellement l'absence de sommeil depuis presque deux jours, il partit s'allonger sur le canapé torse nu en jogging, poussant un profond soupir d'aise en fermant les yeux. Les rouvrant trois secondes plus tard, il s'empara d'un journal et commença à lire les pages actualité. Mais après quelques pages tournées, le périodique s'inclina dangereusement au dessus de sa tête, pour finir par s'échouer en bruissant sur la terre battue du sol. Le calme s'installa pour de longues heures récupératrices.

...

... ...

Un terrifiant gargouillis le réveilla en sursaut.

— Hngh …

Au deuxième gargouillis ses sourcils se froncèrent sur deux yeux bleu profond, et au troisième, l'homme était habillé, dehors, et marchait d'un bon pas vers le restaurant le plus proche. Il était 15h, et il était affamé. Il eut la plaisante satisfaction de voir qu'un serveur s'était approché de lui dès qu'il s'était assis à une table.

— Vous avez des steaks ? demanda-t-il de but en blanc au serveur un peu surpris, lui redonnant du même coup la carte.
— Heu … Oui. Quelle cuisson, quel assaisonnement, quelle garniture, quel…
— Pas de cuisson. Pas d'assaisonnement. Pas de garniture ni quoi que ce soit. Je veux juste deux steaks crus.
— Deux steaks tartares ?
— Non. Deux steaks crus et surtout pas hachés. Avec une carafe d'eau s'il vous plaît, reprit-il plus doucement.

Quand il avait faim, il avait une légère tendance à être facilement irritable.

— Bien monsieur.

Deux minutes et dix-sept secondes plus tard, Silver sentait le suc de sa première bouchée lui couler dans la bouche. Même si un pain au chocolat était délicieux, rien n'égalait la viande rouge crue. Il la préférait encore plus fumante et encore attachée à la carcasse, mais avoir deux beaux morceaux directement dans son assiette sans avoir à courir trois plombes c'était le luxe. Il en recommanda deux autres sous les yeux ébahis du serveur qui se demanda si certaines personnes, au lieu de se jeter la tête la première dans le chocolat lorsqu'elles déprimaient, le faisaient dans la viande crue.

Une fois son estomac rassasié, il paya et tiqua en voyant l'horloge suspendue au mur au fond du restaurant. Il était 16 heures 02, et s'il voulait pouvoir finir tout ce qu'il avait à faire, il devait se dépêcher. D'un pas rapide il remonta la rue principale du quartier des affaires. Il traversait maintenant habituellement la ville de part en part plusieurs fois par jour. Au début, il avait essayé les transports en commun. Une voiture ne lui étant d'aucune utilité. Comment voulez-vous garer une voiture dans un égout ? Mais au bout de cinq minutes, il était sorti en courant du premier tramway qu'il avait emprunté, les dents particulièrement acérées et les yeux d'une étrange couleur. Trois secondes de plus et il aurait égorgé toute cette masse grouillante, suintante, puante et affreusement bruyante entassée comme des sardines dans une boîte. Parfois, la finesse de son nez et de son ouie le desservait plutôt qu'autre chose.

Il tourna à l'angle d'une rue particulièrement fréquentée. C'était la rue la plus connue de la ville pour ses nombreux restaurants chics qui côtoyaient sans peine les bars aux vitrines plus ou moins honnêtes, et les magasins en tout genre. Une foule perpétuelle y stagnait à toute heure, et les terrasses étaient rarement vides. Malgré sa répugnance du lieu, il ne regrettait pas de l'avoir choisi. Si tous ses contacts étaient répartis dans des zones de même catégorie sociale, cela simplifierait trop la tâche à ses ennemis. Réprimant un grondement d'énervement, il fendit la foule, dépassant souvent d'une bonne tête la plupart des personnes présentes. Même au milieu d'une telle marée humaine, il était difficile pour quelqu'un comme lui de passer inaperçu. Il se faisait souvent aborder, prendre en photo ou montrer du doigt. Généralement, un regard bien senti suffisait à décourager toute nouvelle tentative.

Il s'arrêta devant un restaurant dont l'extérieur, autour des baies vitrées, était recouvert d'un lambris noir. Le nom était peint verticalement en caractères japonais rouges à côté de la porte. « Tsukiyomi ». Pas de sonnette pour annoncer l'entrée d'un client, tous ici étaient des habitués. Il se dirigea vers le comptoir d'un pas silencieux.

— 'lut.
— Salut Silver. Tu prends quoi aujourd'hui ? lui demanda le serveur qui faisait aussi barman, les yeux un peu plus brillants depuis qu'il l'avait vu entrer.
— Hm. Une vingtaine de sashimis. Dix au thon, dix au saumon. Deux daifuku et trois dango. J'reviens dans cinq minutes. Une bière.
— D'accord. Ca sera prêt. Une préférence pour la table ?
— Pas de table. Un bout de ton bar me suffira.
— Ok. J'te prépare ça.

Silver partit en direction d'une petite porte dissimulée derrière une tenture lie de vin, sur laquelle était épinglé l'écriteau « Private ». Une volée de marches conduisait à sa boîte aux lettres professionnelle, autrement dit un tiroir secret du bureau du gérant. Celui-ci était un repris de justice au casier plus que fourni, qui n'avait jamais écopé de lourdes peines grâce à l'influence du cartel dont il faisait partie. C'était son ex-patron avant qu'il ne se mette à son compte. Il entra sans frapper.

— Putain ! C'est quoi enc… Hey ! Silver ! On te voit souvent ces temps-ci ! T'as besoin de fric tant que ça pour faire du zèle ?
— Ta gueule Qyas. J'ai du courrier ?
— Oh ! Oh ! On parle pas comme ça à son patron !
— Ex- patron.
— … Ouais t'as du courrier. T'es même le mec qui en a le plus de tout le cartel. Comment tu fais ?
— J'étouffe sous la chance. Magne !

Le gérant du restaurant glissa la main sous son siège de bureau. Un léger déclic. Une des roulettes s'ouvrit et laissa apercevoir une clef. L'homme logea celle-ci dans une fente au fond d'un tiroir et ouvrit le double-fond. Celui-ci était rempli d'enveloppes kraft de même format. Le format standard du courrier du cartel en ce qui concernait son boulot.

— Tu veux pas en donner un peu à mes gars ? Y en a qui ont du mal en ce moment, demanda l'homme alors qu'il avançait une main vers le paquet étalé sur le bureau.

Un couteau de lancer se planta à un millimètre de ses doigts, s'enfonçant de deux centimètres dans le bois du bureau. Silver éclata de son rire grave.
— Tu délires là ! Même si t'envoie cinq hommes y en a pas un qui revient entier.
— Fais gaffe à c'que tu dis, Silver. Je perds vite patience. Mes hommes sont bons. Surveille t…
— Et je suis meilleur.
— …

Silver, ayant réussit à clouer le bec de son ex-patron carrément bavard et un peu trop intrusif à son goût, put commencer à décacheter les différents sceaux des expéditeurs. Au bout de dix minutes, et les trois couteaux ainsi que le poignard plantés à plusieurs endroits dans la table, il avait fait un tri. Les demandes carrément pas intéressantes, celles pas assez bien payées à son goût, et enfin, celles qui retenaient son attention. Il se dirigea alors vers la broyeuse dans un angle, et sous le regard désespéré de Qyas devant tant de gâchis, fit disparaître les enveloppes inutiles. Le gérant, après le départ de Silver pouvait bien essayer de recoller les morceaux, mais il y passerait plusieurs semaines, et si par hasard une de ces offres était acceptée par quelqu'un d'autre que le premier destinataire, il mourrait dans la journée. Sans doute de la main de l'assassin d'ailleurs, et dans d'atroces souffrances. C'était assez dissuasif.

— Le boss voudrait que tu reviennes.
— Le boss ? Igor ?
— Ouais. Tu lui manques.
— C'est ça ouais. Et je suis un travesti celte. Il veut simplement du fric et la renommée. T'as qu'à lui dire que s'il me veut vraiment, il a qu'à venir ici et bouger son gros derche.
— Silver, fais gaffe. T'as de la chance qu'il t'entende pas.
— Et alors ? Va lui dire si tu y tiens. Le temps qu'il bouge sa graisse j'aurais le temps de l'égorger une bonne quinzaine de fois. C'est plus mon boss. Mon boss, c'est moi. Une fois pour toute. Je fais du solo. Rentre-le toi dans le crâne ou je le fais de force avec mon poing, lui asséna-t-il en reprenant ses armes blanches de manière très suggestive.

Le reste des enveloppes disparut à l'intérieur de son manteau en cuir et la porte du bureau se ferma doucement. Qyas était bon pour s'acheter un nouveau bureau et changer de chemise. Celle-ci était gorgée de transpiration.

— Désolé du retard Clyde.
— Pas grave. Assied-toi, j'arrive.

Contrairement à Qyas qui l'exaspérait, Silver appréciait grandement le jeune homme. Discret, silencieux, il parlait peu et ne posait jamais de questions, à part pour prendre une commande. Mais l'assassin savait qu'il était un fin observateur et d'une intelligence redoutable. Il avait aussi un physique plus qu'avantageux ce qui ne gâchait rien.

Quelques secondes plus tard, il dévora des yeux puis des baguettes ses tranches de poisson cru. De la pure gourmandise. En se léchant doucement les lèvres, il regarda avec envie les desserts qu'il avait commandés, et les dégusta cette fois-ci bouchée par bouchée.

— Un café ?
— Ouais s'il te plaît.
— T'as une préférence ?
— Non. Mais fais moi goûter quelque chose que tu ne m'as pas déjà servi.

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17h30. Il arrivait dans les égouts lorsqu'il sentit une odeur étrangère à celles se mêlant habituellement dans ces lieux. Il s'arrêta, huma l'air plusieurs fois. Ses oreilles s'allongèrent et ses iris devinrent violets. Au bout d'une minute la conclusion tomba : fausse alerte. Ce n'était qu'un chien errant déjà reparti. Reprenant sa route sans bruit, il souffla toutes les bougies sauf une lorsqu'il arriva dans sa tanière. Il se dirigea vers la commode et en sortit un ordinateur portable et son alimentation. Puis il sortit les demandes de sa poche de manteau et les étala sur la table. Assis sur une chaise, il les regarda plus en détail, une à une. Il était d'humeur joyeuse en cette fin d'après-midi surtout après son entretien avec son ex-patron. Et par-dessus tout, il avait envie de tester le « petit bijou » de Tim. Il opta donc pour la seule enveloppe qui convenait. Un assassinat. Photos, emploi du temps ou agenda, manies, habitudes, signes particuliers, le nombre de personnes susceptibles d'être présentes, le lieu, la somme versée et le numéro de téléphone par lequel il pouvait joindre le commanditaire. Parfois, il était même précisé la manière dont il devait exécuter son contrat. Il avait déjà du pendre par les pieds un homme de 110kg intact en lui coupant seulement les deux artères fémorales et en le laissant se vider de son sang sur la belle moquette beige de sa chambre. Il avait aussi eu noyade, défenestration, ou empoisonnement. Pas d'indication de temps. Il passait à l'action quand il était prêt, et seulement quand il l'était. Plus la somme était grosse et la cible importante, plus il prenait son temps pour planifier son trajet d'aller, son opération sur place, et surtout son retour.

Ayant sélectionné sa future sortie, il prit son ordinateur, ses vêtements de traque, et ses armes. Il regarda d'un sourire carnassier sa nouvelle acquisition.

— C'est parti.

Et la dernière bougie s'éteignit dans un souffle d'air.