Prologue

L'adolescent ferma les yeux et inspira. Ses mains tremblaient en remettant en place la couronne de fleurs d'oranger, mais il s'enjoignit à rester calme. Il expira et rouvrit les yeux. Ses mains qui ne tremblotaient plus poussèrent la lourde porte en bois et il fit son premier pas dans le monde des adultes.

La porte se referma derrière lui tandis que sa robe tombait dans un murmure sur le tapis. Il ignora le froid qui malgré la cheminée faisait frissonner son corps nu. Il avança d'un pas décidé vers son destin. Ses longs cheveux noirs, pour une fois détachés, dansaient sur sa peau blanche tandis que la lumière jouait sur le bleu des signes que sa mère avait peints sur son corps sous le soleil de la mi-journée.

Il ne marqua aucun arrêt lorsqu'il arriva au niveau du lit et se mit immédiatement au travail. Il referma le cercle et, tandis que ses lèvres psalmodiaient l'appel aux esprits protecteurs et aux forces de la lune, il passa l'encens sous le nez de l'homme aux yeux bandés et le vit reprendre conscience. Il ne perdit pas de temps et fit glisser dans sa bouche le vin du plaisir avant de sceller ses lèvres autour d'un sortilège. L'homme commença à gémir et à se débattre mais ses liens autant que le sort étaient solides.

L'adolescent laissa le nectar commencer à faire son effet et alluma une à une les bougies qui faisaient un deuxième cercle autour de la couche. Lorsqu'il eut fini il sut qu'il était temps.

Il ne laissa pas ses jambes tremblantes l'arrêter tandis qu'il montait sur le lit. Il ne prêta pas attention aux grognements ou aux soubresauts des muscles autour de lui, sa main se saisit fermement du sexe terriblement chaud à présent érigé et il se plaça sans attendre au-dessus de lui. Il ne prit qu'une inspiration avant de s'empaler.

Il était habitué à la douleur, mais il sentit les larmes emplir ses yeux puis ruisseler sur ses joues, et un déchirement pénible traverser son corps comme un éclair, tandis que le sang coulait entre ses cuisses. Mais il fit semblant de ne pas souffrir, il continua à psalmodier en amorçant le mouvement. Il laissa ses mains se poser sur les cuisses de l'autre et continua à se mouvoir en rythme avec les paroles sacrées.

Les fleurs de sa couronne se détachaient et tombaient autour d'eux, les larmes séchaient sur ses joues et il sentait que la fin était proche.

Un grand tremblement sous lui l'avertit que l'autre était arrivé à son terme, sombrant immédiatement dans le sommeil sans rêve de la potion.

Lentement, les jambes chancelantes comme un poulain nouvellement né, il descendit du lit et se rapprocha du petit autel. Il prit le linge blanc posé à côté et essuya les larmes, le sang et la semence. Il plaça le mouchoir souillé au centre du nid et referma dessus les branchages. Puis, encore secoué de petits tressaillements, il éteignit les bougies une à une et rouvrit le cercle. Il enjamba sa robe, repassa la porte et pris la direction du jardin. Dans le ciel l'œil rond du premier jour de pleine lune l'observait. Il poussa la porte du verger clos et passa sous les fleurs avant d'atteindre la grille qu'il ouvrit aussi. Il arriva au gué et se permit enfin de s'écrouler.

Dans l'eau glacée, alors que ce qui restait de larmes, semence et sang couraient loin de lui il pleura son enfance à jamais révolue.

La deuxième nuit il ne tremblait plus sur le seuil de la porte, sa couronne de fleurs de cerisiers était parfaitement placée sur ses cheveux. Il ouvrit la porte sans plus d'hésitations et décrocha les fibules qui maintenaient sa robe. Il n'eut pas besoin de réveiller l'homme qui malgré ses yeux bandés se tourna vers lui en l'entendant approcher. Cependant, tous ses efforts ne réussirent pas à faire sortir un mot de sa bouche et l'adolescent en profita pour faire à nouveau glisser le vin du plaisir dans sa gorge. Comme la nuit précédente il ferma le cercle, alluma les bougies, et appela sur lui la bénédiction des esprits et de la lune. Puis il se saisit de la verge dressée et l'accueillit en lui. Cette fois il ne pleura pas et remarqua à peine la douleur. Ses cuisses le portèrent dans un mouvement régulier et il observa avec un certain détachement les réactions de l'autre.

Il regarda ses muscles bouger sous lui, sa respiration se couper alors qu'il le prenait en lui plus profondément. Il laissa ses mains vagabonder sur l'étranger, découvrir la souplesse de sa peau, la dureté de ses muscles, le chemin doux des poils qui marquaient son corps à peine plus vieux que le sien. Il fit glisser une soyeuse mèche de longs cheveux blonds entre ses doigts et passa ses mains sur les lèvres roses qu'un fin duvet commençait à orner. Il suivit la lente descente des fleurs de cerisiers qui tombaient de ses cheveux pour aller éclabousser comme des taches de vin rosé le lit et la peau de l'étranger. Il se demanda de quelle couleur étaient ses yeux sous le bandeau et s'étonna quand il le sentit commencer à bouger de façon presque désespéré. Cette fois-ci il n'avait pas vu le temps passer et…

Un éclair le parcourut et il enfonça ses ongles dans la chair dorée sous lui. Il avait ressentit quelque chose lorsque l'autre avait bougé sous lui, tendant vers son plaisir, quelque chose de plaisant autant qu'étrange.

Mais déjà l'impression s'éloignait alors que l'inconnu s'ébrouait et se vidait en lui.

Il descendit du lit en sentant quelques tressaillements parcourir ses jambes mais il atteignit sans encombre le petit autel où l'attendait un nouveau linge blanc, il essuya sueur, semence et sang et referma le nid sur ce deuxième linge. Il éteignit ensuite les bougies avant d'ouvrir le cercle et de quitter la pièce. Il se rendit sans se presser à la rivière et laissa l'eau laver son corps et bercer son esprit sous le soupir apaisant de la lune.

La troisième nuit il ne toucha même pas la rouge couronne de fleurs de pruniers qui parait son front. Il quitta sans même y penser ses vêtements et alla créer les deux cercles en invoquant la bénédiction des esprits et de la lune. Il versa le vin entre les lèvres de l'inconnu et regarda avec une certaine fascination le désir qui croissait sous ses yeux. Lorsqu'il fut mûr il grimpa sur le lit et comme les autres nuits le plongea en lui.

C'est alors qu'il sentit un frisson descendre le long de son échine et perturber sa sérénité. Il tenta de se concentrer sur les réactions de l'étranger mais quelque chose dans son propre corps le perturbait et le ramenait toujours à lui et à ces sensations étranges. Il tenta de varier le rythme et l'amplitude de ses mouvements mais rien n'y faisait, il se sentait parcourut par une chaleur presque désagréable et sa peau le tiraillait à bien des endroits. Il avait de plus en plus de gêne à respirer convenablement et les mots sacrés sortaient de sa bouche avec difficulté.

Il ne vit pas le moment où l'inconnu brisa ses liens, il entendit juste le craquement du bois et sentit soudainement ses mains calleuses se poser sur ses hanches. Il sut cependant à quel moment précis ce dernier se remit à bouger car il fut foudroyé par le plaisir. Une vague de chaleur monta en lui tandis que chaque poussée le faisait hurler de surprise et de peur face à ces flots qui s'accumulaient et menaçaient de le submerger.

Il ne sentait que vaguement les mouvements de l'étranger, totalement replié sur lui-même, sur ses besoins et ces sensations incroyables qui le faisaient trembler.

Il explosa lorsque la main de l'homme se referma sur son sexe, le laissant voir soudain par-delà les étoiles les royaumes lumineux où vivaient les anciens dieux. Il ne sentit pas que l'étranger avait lui aussi atteint le pic du plaisir et, ce n'est que lorsque son souffle finit enfin par s'apaiser, qu'il se rendit compte qu'il était allongé sur lui, leurs deux corps encore emboîtés.

Il se laissa quelques temps pour reprendre ses esprits et écouta les battements de leurs deux cœurs comme des tambours un soir de fête qui résonnaient contre son oreille. Son regard glissa sur sa peau ensoleillée jusqu'à ses lèvres roses et humides. Sans qu'il comprenne pourquoi quelques pleurs silencieux coulèrent de ses yeux sur la poitrine musclée.

Alors qu'il se redressait difficilement il découvrit que les bras de l'étranger étaient noués autour de lui. Il s'y arracha avec un étrange sentiment et se força à aller jusqu'à l'autel malgré ses jambes qui semblaient avoir oublié comment marcher. Le linge essuya ses larmes, sa sueur et sa propre semence et lorsqu'il referma le nid et le plaça sous un rayon de lune il sentit quelque chose se nouer dans sa gorge. Il prit garde à ne pas essayer de comprendre ce qui lui arrivait, éteignit les bougies et ouvrit une dernière fois le cercle avant de sortir de la chambre.

Lorsqu'il entra cette fois dans la rivière il ne put s'empêcher de soupirer et de trembler sous la caresse de la nuit. Avec une certaine tristesse il regarda la dernière fleur de prunier s'éloigner, emportée par le courant.

La quatrième nuit la lune était cachée alors qu'il guidait silencieusement l'étranger jusqu'aux écuries. Il avait déjà sellé le cheval et il eut juste à le faire monter et prendre la longe. Lorsqu'il arrêta la monture sur le sable la nuit commençait à s'effilocher sous les doigts de l'aube.

Il aida l'inconnu à descendre et le mena jusqu'à la barque. Les cygnes s'ébrouèrent en le voyant, secouant leurs chaînes.

Toujours sous l'effet du philtre l'autre ne bougeait pas, attendant les ordres dans le plus grand calme. L'adolescent remonta la cape de brume de sa mère sur sa tête et commença à défaire les liens qui maintenaient l'étranger. Il délia ses mains puis commença le fastidieux travail de lui refaire enfiler son armure blanche. Il hésita plusieurs fois, se trompa dans l'agencement mais réussit à finir avant que le premier rayon du soleil ne lèche l'armure étincelante. Alors il leva les bras pour commencer à défaire le bandeau, mais alors que ses mains étaient arrêtées sur le nœud, il se haussa sur la pointe des pieds et posa ses lèvres brièvement sur les siennes.

Il recula, le bandeau dans les mains et d'un mot de lui les cygnes s'élancèrent, tirant sur la mer la nacelle noire.

Il observa depuis la plage le soleil caresser l'aurore éblouissante de ses cheveux. Quand les yeux d'un bleu si pur s'ouvrirent et le cherchèrent parmi les ombres de l'île Noire il sentit comme un poignard transpercer son coeur.

Sans faire un bruit, sans dire un mot, il se détourna et reprit le chemin du château.