L'empoisonneuse

C'était elle, ça ne pouvait être qu'elle ! Qui d'autre qu'Eléonore, l'apothicaire de ce village du sud de la France, aurait pu empoisonner Théophile Moreau, son propre mari, le père de ses quatre enfants. Tous étaient contre elle, tous semblaient persuadés qu'elle avait découvert l'infidélité de son époux, lequel avait même mis en cloque la jeune Louise, dévergondée fille de l'éleveur de volaille. Eléonore n'était pas une commère mais elle avait des oreilles partout. Par vengeance, par jalousie, elle qui avait une parfaite connaissance et maîtrise des plantes médicinales, elle qui était le plus en contact avec cet homme… Oui, ça ne pouvait être qu'elle. Pourtant, celle que tout le monde avait surnommé l'empoisonneuse ne cessait de plaider son innocence.

Ce jour là, ce terrible jour qu'elle disait, son époux était partit tôt le matin. Il devait rendre visite à leur ami le cordonnier, ce brave Aimé Lacombe. Ce pauvre homme, veuf suite au décès de sa femme en couche emportant avec elle son premier enfant. Tout le monde le savait, il se crevait d'amour pour la charmante et mystérieuse Eléonore. Les commères sauront le dire combien il enviait Théophile, combien de fois il avait souhaité sa mort afin de saisir sa chance et se l'approprier. Il prendrait tout d'elle, son coté libertin, ses enfants de son précédent mariage, sa vieille mère dont elle s'occupait. Lui n'était-il pas un suspect de premier ordre ?

Ou bien encore cette catin de Louise, hurlant qu'elle avait été engrossée par la victime. Ce dernier niant, affirmant qu'il n'avait pas de relation avec elle, qu'elle était folle. Les ragôts disaient surtout qu'il l'avait abandonnée juste après qu'elle lui annonce qu'elle était enceinte, l'obligeant à prendre ses responsabilités et lui l'ayant rejetée et traitée pire qu'un bétail malade. Ne cherchait-elle pas la vengeance cette dépravée ? Ou bien encore le père de cette chère Louise, dans son intention de laver le déshonneur de sa fille. Peu importait, Théophile était passé par bien des endroits juste avant qu'il ne s'effondre au milieu de la rue aux alentours de midi, et beaucoup ont affirmé selon ses propres dires qu'il n'avait pas parlé à son épouse de la journée. Cette dernière s'était levée bien après son départ, s'était occupée de son jardin, de ses enfants, de sa mère avant de faire sa tournée puis pour finir par quelques achats pour le déjeuner. Ce n'est qu'une fois rentrée chez elle qu'on était venu la trouver pour lui annoncer la terrible nouvelle. Devant le corps sans vie de son époux, elle s'était agenouillée, l'avait étreint, appelé, mais surtout elle était restée humble avant de s'excuser pour aller se cacher, probablement pour pleurer, chose qu'elle ne faisait jamais devant les autres.

Quelques jours écoulés, ce pauvre Théophile enterré, l'enquête continuait et les remèdes de la veuve autrefois très populaires ne se vendaient plus. Comme entré dans les mœurs de la ville, Eléonore Moreau était devenue l'empoisonneuse. Pourtant, on avait beau regarder dans tous les sens, il n'y avait aucune preuve que ce soit elle qui ait assassiné son époux. Certains commencèrent même à la prendre en compassion alors que cette pauvre veuve s'en était réduite à pleurer dans la rue et devant ses enfants. Elle devait être sacrément éprouvée pour se laisser aller de la sorte, elle qui, si fière, savait se contrôler jusqu'à ce qu'elle soit seule. Tous se mirent à la soutenir, lui apporter condoléances et cadeaux, lui proposèrent de garder ses rejetons pour qu'elle puisse se reposer. Eléonore se donnait plus à fond que jamais dans son travail, espérant que cela lui fasse oublier la terrible tragédie qu'elle et ses proches étaient en train d'endurer, sans parler de ces accusations infondées qui mettaient encore plus en péril son esprit déjà bien tourmenté.

Mais le cauchemar arriva à sa fin. Deux semaines après cette histoire, on emmena Aimé Lacombe le cordonnier. Les enquêteurs avaient retrouvé chez lui un poison qui, si on s'en fiait au parcours de la victime, le temps entre l'ingestion de ce produit et les effets sur le corps, tout concordait. Ce pauvre Aimé clamait pourtant son innocence, affirmant qu'il admirait Théophile et pas uniquement parce qu'il avait une femme exceptionnelle. Tous se tournèrent contre lui, allant même jusqu'à l'accuser d'avoir étouffé sa femme alors qu'elle accouchait. Tous savaient que cet homme était amoureux d'Eléonore et pestait contre son mariage qu'on lui avait imposé. La sentence tomba, Aimé fut jugé coupable et passible de peine de mort. Jusque sur la potence où il s'apprêtait à être pendu, il clama haut et fort qu'il était innocent, qu'il ne savait pas d'où venait ce poison.

La vie poursuivit son cours et Eléonore continua de recevoir la charité des habitants pendant un certains moment, de même que son commerce reprenait et était plus efficace que jamais. Aux prétendants qui venaient lui déclarer leur flamme, elle les remerciait chaleureusement mais se refusait à eux de crainte qu'il ne leur arrive le même sort qu'à son défunt Théophile, chose que comprenaient parfaitement les hommes qui n'avaient pas vraiment envie de succomber comme le pauvre intoxiqué. Chacun la désignait courageuse que de la voir se battre pour faire tourner son commerce, travailler en plus d'élever ses enfants et s'occuper d'une personne âgée. Cette histoire alla loin et leur ville devint plus touristique, de même que les affaires de la jeune femme allait de paire avec l'afflux de monde qui voulait voir de leur yeux la belle veuve pour en même temps acheter ses remède magiques.

Quand vint le soir, alors que toute sa maisonnée était couchée, Eléonore s'octroyait à un rituel. Faisant une dernier tour à travers son jardin, elle s'agenouillait devant ses belles colchiques et là, elle souriait. Très efficace contre les rhumatismes et les douleurs articulaires, cette plante était également à manipuler avec précaution dans les préparations et dosages car très toxique. Malgré sa belle couleur et le bon parfum qu'elle diffusait, elle était dangereuse tout autant qu'il était simple de la dissimuler au milieu de feuilles de thé que son mari buvait tous les matins. Et puis, n'était-il pas facile de cacher quelques unes de ces racines chez ce brave Aimé où devait son rendre Théophile le matin de son coup monté. Elle-même avait attendu que son époux s'en aille pour se lever et remplacer la boîte de thé empoisonné par du sain puis de brûler toute preuve de son crime afin que les accusations se portent sur le cordonnier. Cet homme bien plus âgé qu'elle, qui sentait la cire et lui donnait la nausée, quel meilleur pigeon que ce brave fou d'amour pour elle, alors qu'il lui avait assurée qu'il mourrait pour son bonheur. Qu'il en soit ainsi, avait-elle pensé ! Grâce à sa collaboration involontaire et sa stupidité, la voilà déchargée d'un époux infidèle, qui plus est encombrant car il se plaignait sans cesse qu'elle ne lui accorde pas assez de temps. Elle n'avait jamais aimé Théophile, elle n'avait même jamais voulu se marier. Sa passion pour les plantes et les remèdes primait bien plus. Au diable les misérables et ennuyeuses vies de famille comme ses amies d'enfance qui ne cessaient de se lamenter.

Cette affaire l'avait débarrassée de ces deux hommes ennuyeux en plus d'avoir embelli son commerce, lui donner une excuse pour ne plus se marier et gagner l'admiration et le soutien du village pour son soi-disant courage.

Eléonore sourit, ce les gens peuvent être bêtes de s'être fait duper de la sorte ! Quelques tiges, un peu de comédie, et la voilà libre.