NARAKU

Catherine Auclair

La rumeur subtile des feuilles dans la brise fraîche emplissait ce début d'hiver. Les premières neiges n'étaient pas encore tombées, mais le froid mordant annonçait un hiver sec et glacial. Assise au bord du plan d'eau central des jardins, j'attendais – qu'attendais-je, au fait ? Le soir, la saison froide, la neige : je n'attendais rien de particulier, ce n'était qu'une excuse pour me perdre dans mes pensées et rêvasser comme un oiseau en cage. Qu'attendais-je ? Moi, Sachiko Ashiya, plus jeune fille d'un grand seigneur de notre temps, avait toujours vécu comme un noble rossignol dans le palais qui lui sert de cage. Peut-être n'attendais-je que le moment opportun pour ouvrir mes ailes et m'envoler, mais vers où, me direz-vous ? L'eussé-je voulus de tout mon cœur, j'étais retenue dans mon immense demeure pour des raisons autant politiques que familiales – même dans une relative abondance, nous n'étions jamais trop pour s'occuper des plus jeunes, faire quelques corvées, tisser et faire à manger.

Justement, pour mon quinzième anniversaire, et pour célébrer le premier jour d'hiver, mon père avait organisé un grand rassemblement d'artistes de toutes sortes – des jongleurs, des danseurs, des peintres, et on m'avait promis une surprise de taille. Les guirlandes aux arbres, les lanternes colorées, tous les biens, des plus insignifiants aux plus rares étaient embellis et décorés pour célébrer l'année à venir et l'anniversaire de la fille du seigneur. Or, malgré tous leurs efforts, rien ne semblait me satisfaire. Un moment de joie, des remerciements, mais à peine quelques minutes après je retombais dans un coma éveillé hors de toute réalité. Tout ce qui m'intéressais, c'était l'art. L'art était mon seul moyen de m'évader d'oublier ma misérable condition – enfin, je ne mourais pas de fin, mais j'aurais tout fait pour être libre. Mais, à ce moment là, je ne me rendais nullement compte à quel point une fois ma liberté gagnée, je le regretterais amèrement...

J'étais toujours assise au bord du petit étang, perdue dans les mêmes pensées. Un appel me tira de ma rêverie :

« Dame Ashiya, le seigneur tient à s'entretenir avec vous. »

La servante s'inclina et repartit vers le palais. Nonchalamment, je me relevai et traînai mes pieds vers les quartiers de mon père. Lorsque j'y entrai, un large écran shoji qui couvrait le fond de la salle laissait filtrer une lumière tamisée. Je me laissai choir sur mes genoux, baissant la tête. Le seigneur Ashiya Shizuka, mon père, m'adressa un large sourire.

« Relève-toi, ma fille. »

Il était rayonnant : on pouvait lire dans son visage la fierté et la joie.

« La saison des neiges approche, et nous te considérons désormais assez âgée et mature pour que tu quittes le nid familial. Nous pensons te marier à l'héritier du domaine voisin, Suzuki Daichi. »

Mes yeux s'agrandirent sous la nouvelle. Père continua.

« Je me doutais de ta réaction, aussi je préférais t'en parler. Nous te laisserons l'occasion de le rencontrer avant le mariage. C'est un bon parti, et cela permettrait de consolider notre alliance avec les Suzuka, qui bat de l'aile depuis quelques temps... »

La surprise initiale passée, l'ennui de la politique me frappa et je tentai de faire comprendre à mon pauvre esprit que j'allais me marier. Avec un type que je n'avais jamais encore rencontré. Heureusement, comme père l'eût annoncé, nous aurions amplement le temps d'apprendre à nous connaître – tout ce que je savais de lui, je l'avais appris des placotages des servantes. On disait de lui qu'il était à peine dans la vingtaine, assez mignon et habitué aux travaux d'extérieur. Je fus rassurée quand à l'âge de ce dernier : il n'était pas rare que des jeunes femmes de mon âge fussent mariées à des hommes beaucoup, beaucoup plus âgés. Je relevai la tête et demandai à père :

« Quel jour sommes-nous ? »

« À la prochaine lune, ce sera l'hiver. Le mariage aura lieu au début du printemps. »

Dans une semaine, ce serait mon anniversaire. Et dans environ trois mois, ce serait mon mariage.